Le bagage de Sama: une natte roulée, un petit arc, un carquois en paille
tressée et une petite cithare à deux cordes faite avec une vieille
calebasse.
Sama laisserait bien sa natte et son arc et ses flèches pour conserver
ce petit «bandjo» qui lui rappelle Beylou, son village, perdu dans la
verdure, là-bas. Car Sama n’est pas très guerrier, et il aime son pays.
Que lui importent les Boums, les Lakas? Ce sont des sauvages, dit-il. Il
ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. Seulement il me parle
de Beylou qui est puissant et possède beaucoup de femmes, beaucoup de
cabris. Rien ne l’étonne et jamais il n’admire. Que lui font les pays
nouveaux et les manières des blancs? Retrouvera-t-il, quelque part, ses
cases de chaume, et sa vieille «nana» et les petites «boukos»[3] de la
Sangha! Sama est maintenant mon ami; il ne me quitte plus; il est
content de porter mon fusil. Sur le sentier, Sama chemine près de moi;
nous causons. Quelquefois, il rit et cela nous rapproche un peu, parce
que nous rions pour la même chose, lui et moi, lui si différent de moi,
si loin de moi... Ami Sama, petite bête si jolie, petite âme si simple
et si compliquée, que je voudrais connaître, savoir toute ta vie, tout
ton cœur, et tes pensées!
[3] _Nana_, mère. _Bouko_, femme.
Sama me fait oublier la tristesse morne de cette plaine interminable, et
toute la misère humaine de cette colonne perdue dans les solitudes de
l’Afrique. Oublier? non, mais toutes ces misères, tressées ensemble par
la pitié, font, dans le désert mauvais, de la force, de la beauté, de la
tendresse...
Soudain, une émotion étrange m’envahit. Je remarque que le sentier sur
lequel nous cheminons est très large; à droite et à gauche, à quelques
mètres, il y a d’autres sentiers parallèles. Nous ne devons pas être
loin du pays des Boums et cette route est celle que suivent les Foulbés,
quand ils viennent du Boubandjidda razzier dans cette région, peut-être
la route qu’ont suivie jadis les Boums, quand les Foulbés les ont
poussés vers l’Est, loin des montagnes du Kameroun. Ainsi, sur ce carré
blanc que je regarde sur une mauvaise carte, il y a eu des passions, des
batailles, des conquêtes, des exodes de peuples, des chocs de races.
Parfois, des hommes passent là, en chevauchées furieuses, et d’autres
cheminent avec de longs convois de bœufs, de femmes, d’esclaves, dans le
soir... La solitude s’emplit parfois de visions fantastiques. Des
peuples entiers sont allés par là vers d’autres terres.
Jamais rien ne subsiste de ces grands mouvements humains. L’oubli de la
grande savane engloutit tout cela et il ne reste qu’un peu plus de
mystère, un peu plus de vertige aux horizons identiques...
Vers la nuit, nous nous sommes trouvés au pied d’une haute montagne où
les rochers s’amoncelaient, levés tout droit vers le ciel, avec de
petits arbres tordus parmi les pierres. Cela s’est dressé tout à coup
devant nous, comme une muraille marquant la borne du monde. C’était le
commencement des monts Boumbabal. Nous avons suivi le pied de la
montagne et nous avons vu des cases, petits dômes de paille posés sur le
sol, de grandes amphores emplies de mil, un grand mortier à grains, en
pierre, près d’un grand panier de paille grossière. Pas un homme. Tous
ont fui à notre approche sans avoir eu le temps d’emporter leur mil.
Peut-être viendront-ils demain. Il faut savoir attendre en Afrique.
Je me suis choisi une case pour la nuit. Je me suis couché. Et dehors,
tout près de moi, Sama jouait du bandjo en songeant à Beylou, ou ne
songeant à rien...