Les Bayas sont couchés sur le sol. Cercles noirs autour des feux qui
s’éteignent, dans la nuit sombre. Quelques-uns dorment. D’autres sont
là, immobiles, étendus sur le dos, les yeux ouverts. Tout à coup, un
chant s’élève, et il emplit mon âme à en mourir. O le souvenir de cette
obsédante lamentation! Son endormante tristesse! Il n’y a pas de paroles
à cet air. C’est une gamme en mineur qui commence haut, par une note
éclatante, et s’achève en sourdine, par une note traînée et basse, comme
un soupir de détresse. Ceux qui chantent s’arrêtent subitement, et
d’autres reprennent, avec des voix lasses et blanches qui font mal.
Un homme est à mes pieds près d’un feu solitaire. Je le reconnais: c’est
Sama. Il ne chante pas et semble ne rien entendre, couché sur le côté,
un coude sur la terre, ses yeux semblables à deux pierres dures perdues
dans le vide.
C’est un enfant, Sama. Comme sa pose est gracieuse et délicate! Il est
tout nu; son corps est mince, comme celui des Adonis antiques. Sa face
me plaît infiniment; il n’a pas le nez épaté et la lèvre lippue, selon
l’idée que l’on se fait des noirs en France. Il a deux grands yeux
énormes, toujours ouverts, presque immobiles. Je le regarde longtemps;
je voudrais épier tous ses gestes. C’est si peu, un «sauvage», et je
suis si loin de lui! Il est pour moi un mystère que jamais je ne
déchiffrerai...
Il se soulève pour mettre quelques branches dans le feu. Sa figure,
parfaitement ovale au-dessus de son cou trop long d’adolescent,
s’illumine tout à coup à la flamme ranimée. Puis il se recouche, tandis
que la chanson baya s’égrène dans la nuit, plus lente, plus lasse encore
que tout à l’heure. Alors une grande pitié m’envahit. Comment! il porte
une caisse, ce gamin; il fait nos rudes étapes avec une caisse sur la
tête, ce petit être si fin, aux gestes si purs; il fait ce dur métier,
sans révolte et sans murmure. Quelle misère et quelle tristesse!
Je lui dis en baya:
--Sama, tu ne porteras plus; demain, tu prendras mon fusil et tu
marcheras avec moi.
Sama se tourne vers moi. Ses grands yeux me regardent dans la pénombre
et il sourit doucement en montrant ses deux rangées de dents blanches et
saines.