II

Les Bayas sont couchés sur le sol. Cercles noirs autour des feux qui

s’éteignent, dans la nuit sombre. Quelques-uns dorment. D’autres sont

là, immobiles, étendus sur le dos, les yeux ouverts. Tout à coup, un

chant s’élève, et il emplit mon âme à en mourir. O le souvenir de cette

obsédante lamentation! Son endormante tristesse! Il n’y a pas de paroles

à cet air. C’est une gamme en mineur qui commence haut, par une note

éclatante, et s’achève en sourdine, par une note traînée et basse, comme

un soupir de détresse. Ceux qui chantent s’arrêtent subitement, et

d’autres reprennent, avec des voix lasses et blanches qui font mal.

Un homme est à mes pieds près d’un feu solitaire. Je le reconnais: c’est

Sama. Il ne chante pas et semble ne rien entendre, couché sur le côté,

un coude sur la terre, ses yeux semblables à deux pierres dures perdues

dans le vide.

C’est un enfant, Sama. Comme sa pose est gracieuse et délicate! Il est

tout nu; son corps est mince, comme celui des Adonis antiques. Sa face

me plaît infiniment; il n’a pas le nez épaté et la lèvre lippue, selon

l’idée que l’on se fait des noirs en France. Il a deux grands yeux

énormes, toujours ouverts, presque immobiles. Je le regarde longtemps;

je voudrais épier tous ses gestes. C’est si peu, un «sauvage», et je

suis si loin de lui! Il est pour moi un mystère que jamais je ne

déchiffrerai...

Il se soulève pour mettre quelques branches dans le feu. Sa figure,

parfaitement ovale au-dessus de son cou trop long d’adolescent,

s’illumine tout à coup à la flamme ranimée. Puis il se recouche, tandis

que la chanson baya s’égrène dans la nuit, plus lente, plus lasse encore

que tout à l’heure. Alors une grande pitié m’envahit. Comment! il porte

une caisse, ce gamin; il fait nos rudes étapes avec une caisse sur la

tête, ce petit être si fin, aux gestes si purs; il fait ce dur métier,

sans révolte et sans murmure. Quelle misère et quelle tristesse!

Je lui dis en baya:

--Sama, tu ne porteras plus; demain, tu prendras mon fusil et tu

marcheras avec moi.

Sama se tourne vers moi. Ses grands yeux me regardent dans la pénombre

et il sourit doucement en montrant ses deux rangées de dents blanches et

saines.

Terres de soleil et de sommeil · 第 13 / 54 题