I
_Au Nord de Ouantonou._
Comme le soleil déclinait, la terre devint plus noire. Je m’aperçus que
des rochers faisaient de fantastiques créneaux sur la colline où nous
venions de nous arrêter pour y passer la nuit. Et de grosses outardes se
mirent à tournoyer au-dessus de nous, en poussant de longs cris de
détresse. Nous avions marché toute la journée. A midi, nous avions
rencontré le Lim. La rivière bondissait entre de hautes collines et l’on
entendait des bruits de cascades. Puis nous étions repartis vers le
Nord-Ouest, dans l’espoir de trouver des hommes, enfin. Pays lamentable,
aux hautes herbes indéfinies, sans hommes, presque sans eau, empli de
mort. Nous ne savions plus où nous étions. Verrions-nous bientôt des
cases, un village? Allions-nous entendre la rumeur de la vie? Où demain
nous mènerait-il?
Depuis Ouantonou, c’étaient des plaines, puis des collines, puis des
plaines, et partout l’immense désert de la savane. Une tristesse rude,
avec un peu de vague inquiétude et de la détresse, me serrait la gorge.
Et de la pitié, à voir nos pauvres Bayas, si loin de chez eux, sur la
terre hostile. Il me semblait que l’Afrique était une chose immense,
informe, indéfinie, meurtrière. Ouantonou! Ce nom revenait à ma mémoire.
Il me semblait un nom de détresse et de déroute. Ouantonou! Cela disait
la ruine, l’abandon, le froid...
Au sortir d’un col étroit, dans la montagne, nous avions vu des cases,
la plupart à moitié détruites, toutes désertes, depuis longtemps
désertes. Des fragments de marmites jonchaient le sol. Trois pierres en
triangle marquaient un ancien feu. C’était Ouantonou.
Puis, la montagne descendait brusquement vers la Mbéré, le grand fleuve
qui coule là-bas, vers le Tchad lumineux. Mais on ne voyait rien et le
village émergeait d’un océan de brouillard, perdu parmi les roches,
comme un nid d’aigles dans les Andes. Nous sommes descendus vers la
rivière, et nous avons marché...