Ce soir-là, tandis que le soleil irradiait d’améthyste les bananiers du
vieux Ouannou, et précisément jusqu’à l’heure où le disque de la lune
devint zénithal, je rêvai profondément. Les coteaux de la Mambéré, où
tant de petites âmes ignorées se blottissent et se taisent, m’avaient
bien conquis et me retenaient désormais.
Quelques êtres, en dépit de cette volonté arrêtée du baya de défendre la
solitude de son intérieur, venaient de se livrer, de nous signaler cela
même que nous cherchions si avidement, c’est-à-dire le parfum
particulier des âmes, et ce qui demeure en elles d’essentiel et
d’éternel... Combien ces hommes étaient près de nous! Quelle identité
dans l’amour et dans l’amitié! Que leurs consciences nous sont connues
et familières!
Je repense maintenant au paradoxe de Joseph de Maistre.
Paresseux et subtil, menteur et compliqué, sentimental et artiste,
sensuel et impudique, dégénéré et ingénieux, vicieux et charmant, tel
nous avons rencontré le Baya. N’est-il pas un aboutissant, l’aboutissant
d’une série d’hérédités aussi compliquées que les nôtres?
Plusieurs traits nous attestent l’antiquité de la race. Le nom du
village de Gougourtha rappelle singulièrement celui du célèbre Berbère,
Jugurtha, qui s’illustra dans sa longue lutte contre les Romains.
D’autres noms de villages ont des sonorités symptomatiques: Berbérati,
Gaza, et bien d’autres. Il faut prendre garde de ne pas s’aventurer trop
loin. Mais qui sait si ce peuple n’eut pas des destinées glorieuses? Qui
connaît les pays d’où il est venu, les influences qu’il a subies? Qui
sait si, dans des temps antérieurs, la splendeur de l’Orient n’a pas
ébloui ses yeux, s’il n’a pas eu des Mages et des Christs, s’il n’a pas
connu nos douleurs et nos inquiétudes? Et puis plus tard, échoué sur
cette terre de sommeil et de mort, écrasé par l’éternelle forêt où rien
ne vit, où rien ne vibre, ne s’est-il pas découragé, replié sur
lui-même?
Dans les crépuscules toujours semblables des jours égaux, tandis qu’un
gros disque fuligineux baissait à l’horizon morne, dans les soirées sans
rires et sans chansons, n’a-t-il pas renoncé à la lutte incertaine?
C’est le mystère, hélas! et le grand secret des siècles. Mais ne
cherchons pas. Le Baya nous apprend que les joies de la vie sont fugaces
et qu’il faut les saisir quand elles passent près de nous. Il nous dit
qu’il ne faut pas rêver du ciel et que, seule, l’insouciance animale de
vivre rend les heures légères et voluptueuses. Écoutons seulement son
conseil. Et alors, en passant le soir dans les villages, tandis que les
hommes s’assemblent pour le repas préparé par les mains indolentes des
femmes, nous penserons que peut-être l’existence est une chose douce et
chère, après tout...