VII

Ce soir-là, tandis que le soleil irradiait d’améthyste les bananiers du

vieux Ouannou, et précisément jusqu’à l’heure où le disque de la lune

devint zénithal, je rêvai profondément. Les coteaux de la Mambéré, où

tant de petites âmes ignorées se blottissent et se taisent, m’avaient

bien conquis et me retenaient désormais.

Quelques êtres, en dépit de cette volonté arrêtée du baya de défendre la

solitude de son intérieur, venaient de se livrer, de nous signaler cela

même que nous cherchions si avidement, c’est-à-dire le parfum

particulier des âmes, et ce qui demeure en elles d’essentiel et

d’éternel... Combien ces hommes étaient près de nous! Quelle identité

dans l’amour et dans l’amitié! Que leurs consciences nous sont connues

et familières!

Je repense maintenant au paradoxe de Joseph de Maistre.

Paresseux et subtil, menteur et compliqué, sentimental et artiste,

sensuel et impudique, dégénéré et ingénieux, vicieux et charmant, tel

nous avons rencontré le Baya. N’est-il pas un aboutissant, l’aboutissant

d’une série d’hérédités aussi compliquées que les nôtres?

Plusieurs traits nous attestent l’antiquité de la race. Le nom du

village de Gougourtha rappelle singulièrement celui du célèbre Berbère,

Jugurtha, qui s’illustra dans sa longue lutte contre les Romains.

D’autres noms de villages ont des sonorités symptomatiques: Berbérati,

Gaza, et bien d’autres. Il faut prendre garde de ne pas s’aventurer trop

loin. Mais qui sait si ce peuple n’eut pas des destinées glorieuses? Qui

connaît les pays d’où il est venu, les influences qu’il a subies? Qui

sait si, dans des temps antérieurs, la splendeur de l’Orient n’a pas

ébloui ses yeux, s’il n’a pas eu des Mages et des Christs, s’il n’a pas

connu nos douleurs et nos inquiétudes? Et puis plus tard, échoué sur

cette terre de sommeil et de mort, écrasé par l’éternelle forêt où rien

ne vit, où rien ne vibre, ne s’est-il pas découragé, replié sur

lui-même?

Dans les crépuscules toujours semblables des jours égaux, tandis qu’un

gros disque fuligineux baissait à l’horizon morne, dans les soirées sans

rires et sans chansons, n’a-t-il pas renoncé à la lutte incertaine?

C’est le mystère, hélas! et le grand secret des siècles. Mais ne

cherchons pas. Le Baya nous apprend que les joies de la vie sont fugaces

et qu’il faut les saisir quand elles passent près de nous. Il nous dit

qu’il ne faut pas rêver du ciel et que, seule, l’insouciance animale de

vivre rend les heures légères et voluptueuses. Écoutons seulement son

conseil. Et alors, en passant le soir dans les villages, tandis que les

hommes s’assemblent pour le repas préparé par les mains indolentes des

femmes, nous penserons que peut-être l’existence est une chose douce et

chère, après tout...

Terres de soleil et de sommeil · 第 11 / 54 题