Vers la fin du mois de mai 1907, nous redescendions des hauteurs des
monts Yadé vers la vallée calme et verdoyante de la Mambéré. Près de
cent porteurs bayas nous accompagnaient, avec des tirailleurs bambaras
et des bouviers foulbés.
Dès qu’on a quitté les entassements granitiques de Yadé, et qu’on a
franchi l’Ouam qui en est à deux jours de marche, on sent une douceur
exquise circuler dans l’air plus clément. On aime la vie, à revoir,
parmi les brumes du matin, parmi les brouillards des crépuscules, les
lointaines collines, si pâles qu’elles semblent arachnéennes, à franchir
encore les petits torrents dont l’eau smaragdine est si froide à la
bouche, à retrouver, après tant d’excès et d’aventures, ces aspects
oubliés, calmes comme les paysages du Morvan, dont un seul suffirait à
remplir toute une existence d’un impérissable parfum de poésie.
Dans les lointains, des cases palpitent et les villages apparaissent,
propres et nets, au détour des chemins.
Et, de nouveau, ce sont les longues soirées, fraîches parfois, où les
heures s’écoulent vite dans l’absolu oubli de tout; de nouveau, les
chansons bayas et les brouillards emplis d’indistincts murmures. C’est
le retour à Mambéré.
Le Baya est très attaché à sa terre; il aime son pays, sa patrie,
c’est-à-dire son village et sa case. Loin de chez lui, il a la nostalgie
de son ciel gris, de ses champs de manioc, de sa «bandja» où il fait si
bon s’accroupir pendant des heures à ne rien faire, à ne rien dire, à ne
rien penser. Il regrette sa femme, et sa «nana», sa mère, et son fils
qui bientôt subira la grande initiation, le Labi. Il ne faut pas lui
parler des Lakas, des M’boums, des Moundangs; ce sont des «sauvages».
Chez l’étranger, il est malade, incapable de se plier au climat nouveau,
aux exigences nouvelles de la vie. Mais c’est son cœur aussi qui est
malade, du regret de la Mambéré perdue.
Dès que l’on a dépassé les Monts Yadé par le 7e parallèle Nord, et que
l’on entre dans le pays M’boum, le baya ne se nourrit plus. Privé de
manioc, il ne peut s’habituer au mil qui est l’unique culture de tous
les pays du Logone. Il dépérit comme une fleur transplantée et se
laisse, sans résistance, incliner vers la mort. Sur les routes, on les
entend souvent murmurer les syllabes chères: Mambéré... Mambéré... L’un
des nôtres, un homme du village de Gougourtha, me décrivait un jour sa
case. Ce que j’ai compris de son discours m’a touché jusqu’au fond de
l’âme:
--Ma case, disait-il, est tout près de la case de Gougourtha; tu vois:
ici, ma case; ici, la case de Gougourtha. A côté, c’est la case de
Moussa qui est mon camarade, mais je n’ai pas beaucoup de camarades.
Moi, je ne sais pas être camarade avec les autres. Je suis mauvais,
mauvais. Quand j’étais petit et que Gougourtha m’appelait, je me
sauvais; alors il m’attrapait et me donnait des gifles. Il est méchant,
Gougourtha.
N’est-ce pas d’une émotion délicieuse, ce petit récit que je viens de
traduire fidèlement, mais sans pouvoir rendre le charme particulier de
cette langue baya, si souple, si nuancée, si chantante?
Quand nos porteurs reconnurent le parfum de leur terre et la divine
pâleur de leur ciel, leurs faces enfantines s’illuminèrent de tous les
bonheurs retrouvés, de toutes les tendresses ressuscitées, et du
souvenir des paresses antérieures. Les charmes du sol natal assiégèrent
les âmes longtemps navrées, et le soir, autour de la flamme qui tentait
le vol tournoyant de sphinxs monstrueux, pendant des heures, on chanta
la litanie du retour, lente et monotone, ce thrène harmonieux qu’on ne
saurait oublier quand on l’a entendu une seule fois.
Parmi nos Bayas, quelques-uns étaient du village d’Ouannou, situé à
quelques lieues de Carnot. Nous arrivions à Ouannou le 9 juin. C’est un
tout petit bourg, quelques toits perdus dans la verdure et qui semblent
des joujoux d’enfants délaissés. Un enclos en paille tressée recèle cinq
ou six cases disposées en cercle autour d’une place de sable fin. C’est
le «tata» du chef. La fortune de ce village, ce sont ses bananiers. Ils
en font l’unique ornement. Mais la chair de leurs fruits, toujours
fraîche, procure une sorte de bien-être capiteux dont aucune caresse ne
saurait passer la douceur animale.
Dans le tata du chef, les hommes d’Ouannou retrouvaient leurs femmes,
leurs mères, leurs enfants, leurs amis restés au foyer. Ce fut une
minute d’intense émotion. J’eus le sentiment de quelque chose d’intime,
de profond, d’inexprimable. Les hommes avaient les yeux humides de
larmes: des femmes, à genoux sur le sol, baisaient ardemment les mains
de leurs fils. Peu de paroles, mais quels gestes ardents et passionnés!
Un beau garçon passa; il avait un petit enfant dans chaque bras et son
regard allait de l’un à l’autre, béatement. Dans le fond du tata, des
groupes s’abandonnaient; des époux, enlacés, se baisaient longuement sur
la bouche. Il y avait un peu de gravité dans tout ce bonheur, quelque
chose de contenu et de noble dans ces effusions. Il y avait là surtout
beaucoup d’humanité, et de _notre_ humanité, toute faite de faiblesse et
d’abandon du cœur.
Tout à coup, d’un groupe serré, s’éleva un chant monotone et monocorde,
toujours cette même complainte obsédante où l’on dirait que les Bayas
ont mis toute leur âme, et son essence la plus intime. Ce fut alors
l’expression subite et sans apprêt de la joie. Il y eut une sorte
d’exaltation. Deux tambours faisaient rage et aussi cette double cloche
en airain, sorte de gong, instrument de musique cher aux Bayas, qui
jette, parmi la voix crépusculaire des chœurs, des notes de clarté,
doucement mystiques et religieuses.
Les femmes se mirent à pousser des cris stridents et à courir comme des
possédées dans toute la longueur du tata. Beaucoup prenaient la
précaution de changer le petit paquet de feuilles qui les habille,
contre un paquet de feuilles plus gros et plus décent. D’autres venaient
se rouler dans la poussière, à nos pieds. Une vieille prit ma main et la
baisa avec frénésie... Puis des hommes armés de sagaies, de boucliers,
de couteaux de jet firent irruption dans le tata et commencèrent la
danse de guerre. Nulle parole ne saurait dire la beauté parfaite de
leurs attitudes de bataille. Un genou en terre, le torse et le chef
renversés en arrière, la haste haute, ils restaient en arrêt, immobiles
comme des statues d’athlète antique. D’un bond, ils se relevaient et
sautaient à pieds joints par-dessus leur bouclier tenu dans la main
gauche. Et alors ils rampaient, s’avançaient avec des souplesses félines
contre l’ennemi imaginaire.
Je ne pense pas que cette danse soit fantaisiste. Les poses des
combattants sont hiératiques et apprises. Elles signalent, plus que le
caractère guerrier de la race, le sens obscur de la beauté, l’art
peut-être inconscient, mais sûrement étudié, de la plastique, de
l’harmonie des lignes dans le mouvement. Elles sont un avertissement de
ce qui remplace, pour ce peuple baya, notre statuaire immuable et
malhabile. Nous ne savons pas goûter la joie parfaite des corps
s’ébattant dans de la lumière. C’est là pourtant la seule jouissance
esthétique de ces hommes pour qui l’image n’est rien, sans l’étincelle
de la vie...
Cependant la musique cessa. Les danseurs et les musiciens sortirent du
tata. Les femmes rentrèrent dans les cases. Et, dans les coins, il y
avait encore des hommes et des femmes qui s’enlaçaient et s’embrassaient
sur la bouche, insatiablement.