VI

Vers la fin du mois de mai 1907, nous redescendions des hauteurs des

monts Yadé vers la vallée calme et verdoyante de la Mambéré. Près de

cent porteurs bayas nous accompagnaient, avec des tirailleurs bambaras

et des bouviers foulbés.

Dès qu’on a quitté les entassements granitiques de Yadé, et qu’on a

franchi l’Ouam qui en est à deux jours de marche, on sent une douceur

exquise circuler dans l’air plus clément. On aime la vie, à revoir,

parmi les brumes du matin, parmi les brouillards des crépuscules, les

lointaines collines, si pâles qu’elles semblent arachnéennes, à franchir

encore les petits torrents dont l’eau smaragdine est si froide à la

bouche, à retrouver, après tant d’excès et d’aventures, ces aspects

oubliés, calmes comme les paysages du Morvan, dont un seul suffirait à

remplir toute une existence d’un impérissable parfum de poésie.

Dans les lointains, des cases palpitent et les villages apparaissent,

propres et nets, au détour des chemins.

Et, de nouveau, ce sont les longues soirées, fraîches parfois, où les

heures s’écoulent vite dans l’absolu oubli de tout; de nouveau, les

chansons bayas et les brouillards emplis d’indistincts murmures. C’est

le retour à Mambéré.

Le Baya est très attaché à sa terre; il aime son pays, sa patrie,

c’est-à-dire son village et sa case. Loin de chez lui, il a la nostalgie

de son ciel gris, de ses champs de manioc, de sa «bandja» où il fait si

bon s’accroupir pendant des heures à ne rien faire, à ne rien dire, à ne

rien penser. Il regrette sa femme, et sa «nana», sa mère, et son fils

qui bientôt subira la grande initiation, le Labi. Il ne faut pas lui

parler des Lakas, des M’boums, des Moundangs; ce sont des «sauvages».

Chez l’étranger, il est malade, incapable de se plier au climat nouveau,

aux exigences nouvelles de la vie. Mais c’est son cœur aussi qui est

malade, du regret de la Mambéré perdue.

Dès que l’on a dépassé les Monts Yadé par le 7e parallèle Nord, et que

l’on entre dans le pays M’boum, le baya ne se nourrit plus. Privé de

manioc, il ne peut s’habituer au mil qui est l’unique culture de tous

les pays du Logone. Il dépérit comme une fleur transplantée et se

laisse, sans résistance, incliner vers la mort. Sur les routes, on les

entend souvent murmurer les syllabes chères: Mambéré... Mambéré... L’un

des nôtres, un homme du village de Gougourtha, me décrivait un jour sa

case. Ce que j’ai compris de son discours m’a touché jusqu’au fond de

l’âme:

--Ma case, disait-il, est tout près de la case de Gougourtha; tu vois:

ici, ma case; ici, la case de Gougourtha. A côté, c’est la case de

Moussa qui est mon camarade, mais je n’ai pas beaucoup de camarades.

Moi, je ne sais pas être camarade avec les autres. Je suis mauvais,

mauvais. Quand j’étais petit et que Gougourtha m’appelait, je me

sauvais; alors il m’attrapait et me donnait des gifles. Il est méchant,

Gougourtha.

N’est-ce pas d’une émotion délicieuse, ce petit récit que je viens de

traduire fidèlement, mais sans pouvoir rendre le charme particulier de

cette langue baya, si souple, si nuancée, si chantante?

Quand nos porteurs reconnurent le parfum de leur terre et la divine

pâleur de leur ciel, leurs faces enfantines s’illuminèrent de tous les

bonheurs retrouvés, de toutes les tendresses ressuscitées, et du

souvenir des paresses antérieures. Les charmes du sol natal assiégèrent

les âmes longtemps navrées, et le soir, autour de la flamme qui tentait

le vol tournoyant de sphinxs monstrueux, pendant des heures, on chanta

la litanie du retour, lente et monotone, ce thrène harmonieux qu’on ne

saurait oublier quand on l’a entendu une seule fois.

Parmi nos Bayas, quelques-uns étaient du village d’Ouannou, situé à

quelques lieues de Carnot. Nous arrivions à Ouannou le 9 juin. C’est un

tout petit bourg, quelques toits perdus dans la verdure et qui semblent

des joujoux d’enfants délaissés. Un enclos en paille tressée recèle cinq

ou six cases disposées en cercle autour d’une place de sable fin. C’est

le «tata» du chef. La fortune de ce village, ce sont ses bananiers. Ils

en font l’unique ornement. Mais la chair de leurs fruits, toujours

fraîche, procure une sorte de bien-être capiteux dont aucune caresse ne

saurait passer la douceur animale.

Dans le tata du chef, les hommes d’Ouannou retrouvaient leurs femmes,

leurs mères, leurs enfants, leurs amis restés au foyer. Ce fut une

minute d’intense émotion. J’eus le sentiment de quelque chose d’intime,

de profond, d’inexprimable. Les hommes avaient les yeux humides de

larmes: des femmes, à genoux sur le sol, baisaient ardemment les mains

de leurs fils. Peu de paroles, mais quels gestes ardents et passionnés!

Un beau garçon passa; il avait un petit enfant dans chaque bras et son

regard allait de l’un à l’autre, béatement. Dans le fond du tata, des

groupes s’abandonnaient; des époux, enlacés, se baisaient longuement sur

la bouche. Il y avait un peu de gravité dans tout ce bonheur, quelque

chose de contenu et de noble dans ces effusions. Il y avait là surtout

beaucoup d’humanité, et de _notre_ humanité, toute faite de faiblesse et

d’abandon du cœur.

Tout à coup, d’un groupe serré, s’éleva un chant monotone et monocorde,

toujours cette même complainte obsédante où l’on dirait que les Bayas

ont mis toute leur âme, et son essence la plus intime. Ce fut alors

l’expression subite et sans apprêt de la joie. Il y eut une sorte

d’exaltation. Deux tambours faisaient rage et aussi cette double cloche

en airain, sorte de gong, instrument de musique cher aux Bayas, qui

jette, parmi la voix crépusculaire des chœurs, des notes de clarté,

doucement mystiques et religieuses.

Les femmes se mirent à pousser des cris stridents et à courir comme des

possédées dans toute la longueur du tata. Beaucoup prenaient la

précaution de changer le petit paquet de feuilles qui les habille,

contre un paquet de feuilles plus gros et plus décent. D’autres venaient

se rouler dans la poussière, à nos pieds. Une vieille prit ma main et la

baisa avec frénésie... Puis des hommes armés de sagaies, de boucliers,

de couteaux de jet firent irruption dans le tata et commencèrent la

danse de guerre. Nulle parole ne saurait dire la beauté parfaite de

leurs attitudes de bataille. Un genou en terre, le torse et le chef

renversés en arrière, la haste haute, ils restaient en arrêt, immobiles

comme des statues d’athlète antique. D’un bond, ils se relevaient et

sautaient à pieds joints par-dessus leur bouclier tenu dans la main

gauche. Et alors ils rampaient, s’avançaient avec des souplesses félines

contre l’ennemi imaginaire.

Je ne pense pas que cette danse soit fantaisiste. Les poses des

combattants sont hiératiques et apprises. Elles signalent, plus que le

caractère guerrier de la race, le sens obscur de la beauté, l’art

peut-être inconscient, mais sûrement étudié, de la plastique, de

l’harmonie des lignes dans le mouvement. Elles sont un avertissement de

ce qui remplace, pour ce peuple baya, notre statuaire immuable et

malhabile. Nous ne savons pas goûter la joie parfaite des corps

s’ébattant dans de la lumière. C’est là pourtant la seule jouissance

esthétique de ces hommes pour qui l’image n’est rien, sans l’étincelle

de la vie...

Cependant la musique cessa. Les danseurs et les musiciens sortirent du

tata. Les femmes rentrèrent dans les cases. Et, dans les coins, il y

avait encore des hommes et des femmes qui s’enlaçaient et s’embrassaient

sur la bouche, insatiablement.

Terres de soleil et de sommeil · 第 10 / 54 题