Nous sommes accoutumés à la laideur. Que l’on parcoure pourtant, avec
des yeux vierges, nos campagnes et nos villes et que l’on suppute tous
les aspects de tristesse et d’indigence qui se présenteront sur la
route. C’est en vain que l’on poétisera le paysan qui pousse sa charrue,
l’ouvrier qui sort de l’usine ou de la mine. Le paysan est une chose
laide. L’ouvrier est une chose laide. La misère a fait cela et le
travail, et un long écrasement qui a tué tout germe de vie, qui a fait
de ces corps des automates.
Nous devons avouer que la présence des hommes nous a toujours gâté la
divine douceur de nos paysages de France. Nous les aimons solitaires,
sans que rien de sordide en vienne troubler la paix heureuse. Parmi eux
nous souhaitons qu’aucun pleur humain ne revienne abolir le sourire des
choses. Mais ici, par une singulière transposition, nous désirons cela
précisément que nous redoutions là-bas. Il nous plaît que la rudesse des
aspects, la tragique solitude des routes se tempèrent d’humanité. C’est
là, si l’on peut dire, le paradoxe de l’Afrique. Chez nous, les arbres,
les ruisseaux, les vallons, les coteaux nous sont familiers et connus.
Dans la plus parfaite solitude, nous savons nous entretenir avec eux, et
notre âme attentive sait comprendre la chanson des bois et le murmure
des eaux. Ici la brousse, farouche, pleine d’embûches, est hostile et se
tait. Mais qu’au détour d’un sentier apparaisse un étincellement de
sagaies, que, des hautes herbes, jaillissent un vol de torses nus avec
des souplesses animales, que des cases, hors des euphorbes et des
volubilis, s’érigent, qu’un homme coure devant nous, plutôt qu’il ne
marche, parmi les landes noires que l’on brûla au dernier été, et tout
ce qui nous entoure prend un sens, une signification nouvelle.
De par ces humanités que nous sentons si proches, malgré tout, et qui
peuvent exciter en nous des sensations crues mortes jusqu’alors, nos
cœurs sont encore capables d’exaltation.
Le noir a sa raison d’être et son explication dans cette brousse même
qui nous inquiétait autrefois. Il en est un indispensable ornement,
celui-là par qui tous objets prendront une vie nouvelle et une harmonie.
Nous sommes loin maintenant des tristesses, des découragements de
N’Gombo, notre première station. Nous avons découvert derrière les
coteaux qui bornaient l’horizon, dans les profondeurs des vallées, dans
le désolé moutonnement des plaines, des hommes qui ont répondu à nos
secrètes attentes, qui nous ont apporté ce que nous demandions.
V
Nous avons voulu vivre avec eux, connaître, par tout ce qui était eux,
l’ordonnance de leurs vies et la trame de leurs pensées. Mais les noirs
tiennent à garder jalousement leurs secrets. Certaines coutumes qui
touchent au passé le plus profond de la race resteront toujours ignorées
ou mal connues. Malgré toutes les ruses que nous emploierons, les
pratiques de la sorcellerie, les cérémonies de l’excision qui est
pratiquée dans tous les pays que nous avons visités, les détours
compliqués du code indigène, ne nous seront jamais dévoilés. A cet
égard, les Bayas font le désespoir des enquêteurs. Quand ils ne se
taisent pas, ils mentent par système et par parti pris. C’est peu de
dire qu’ils mentent. Cela tendrait à admettre qu’ils sont susceptibles
de dire la vérité. Disons plutôt qu’ils ignorent toute distinction entre
le vrai et le faux. Le mensonge est chez eux une attitude naturelle, et
même, une nécessité d’existence. Peu armés, nullement faits pour la
guerre, nous voulons dire pour la guerre ouverte et le corps à corps, le
mensonge leur sert de défense et de protection. C’est par lui qu’ils
tâchent de limiter la conquête du blanc; c’est par lui qu’ils arrêtent
nos indiscrétions quand nous voulons aller trop avant dans la
connaissance de leurs mœurs et même dans la connaissance géographique de
leur pays.
Ceci, à vrai dire, ne nous paraît pas une chose indifférente. C’est le
signe d’une volonté de se maintenir dans une tradition chère, de
s’enfermer dans un système compact de traditions et d’habitudes, de
«permaner», malgré la conquête du sol et l’envahissement du blanc.
Ici, les hommes parlent peu. Le soir, on les rencontre sur les chemins,
la sagaie haute, se hâtant vers les villages, avec tout le mystère de
l’impénétrable brousse dans leurs grands yeux étonnés. On ne sait d’où
ils viennent, ce qu’ils font, moins encore leurs sentiments et leurs
pensées secrètes. Derrière la simplicité de vie du sauvage, derrière la
rudesse apparente des mœurs, se cache une extrême complication de
sentiments, point du tout primitifs, mais rattachés, au contraire, par
des racines profondes, à tout un passé obscur et lointain.
Encore que le sud du pays baya ait été sillonné par les voyageurs un peu
dans tous les sens, nous ignorons tout des grands drames qui se sont
joués sur cette terre, des idéals inexprimés, peut-être à demi
conscients, qui travaillent ces cerveaux de rêveurs, des mystérieuses
alchimies des consciences. Chose plus grave, nous ignorons cela, parce
que les Bayas veulent que nous l’ignorions. Ils entendent ne pas se
livrer, ne nous montrer d’eux-mêmes que ce qu’ils désireront nous en
montrer.
Nous savons que leurs cœurs ont des tendresses insoupçonnées. Rarement
pourtant ils ont ces épanchements soudains par où l’essence même de
l’être se trahit et s’affirme.