XXXV

Or, voici la lettre de Renaud. On y verra qu'il faisait des efforts

sérieux, et un peu gauches, pour enchaîner des idées générales, qu'il

avait quelques illusions sur l'Amérique, et qu'il était de ceux qui rêvent

leur vie plutôt qu'ils ne la vivent.

«X.....

«Mon cher cousin, ceci est, comme je t'en avais prévenu, pour t'annoncer

que je ne suis plus. Je t'envoie l'acte de décès de Jean Werner, mort le

8 octobre à Aden. Ce faux ne m'a pas coûté très cher. Il y a partout des

hommes obligeants. Ci-joint un second papier établissant que Jean Werner

n'est autre que le prince Renaud. Je te prie de rendre publique la

nouvelle de ma mort, ainsi que tu me l'as promis.

«Je ne veux pas te dire, même à toi, le nouveau nom que j'ai pris. Et ne

va pas m'objecter que j'aurais pu disparaître et m'en aller vivre

n'importe où, à ma guise, sous le nom qui m'aurait plu, sans mourir

officiellement. J'ai voulu qu'il me fût difficile de redevenir le prince

Renaud au cas où j'en serais tenté quelque jour. Ce jour-là, mon faux état

civil m'accablerait. Toi-même, si je me présentais alors à toi sous mon

vrai nom, tu ne serais plus sûr que ce soit moi. Je te mets en garde, dès

à présent, contre tout revenant qui se dira ton cousin. Que veux-tu? Cela

m'amuse de me survivre...

«J'ai fait une pension convenable aux parents de Lollia, à condition

qu'ils s'en iraient vivre à trois cents lieues de Marbourg. A Malte,

pendant l'escale, un prêtre catholique nous a mariés. Ma petite amie était

toujours bonne et douce. Mais elle vénérait trop son corps. Je la

chagrinais toutes les fois que j'essayais d'être son mari. Peut-être aussi

regrettait-elle que je ne voulusse plus être prince.

«A Chicago, la première chose qu'elle me demanda fut de la mener au

cirque. Pendant toute la représentation, elle garda ma main dans la

sienne. Mais le lendemain elle disparut, en me laissant une lettre où elle

m'expliquait loyalement qu'elle ne pouvait renoncer à son art, qu'elle

rentrait au cirque, que c'était plus fort qu'elle et que, malgré cela,

elle m'aimait bien, qu'elle souhaitait que son départ ne me fît pas trop

de peine et que, d'ailleurs, elle me serait fidèle éternellement. Et je

sentis qu'elle disait la vérité.

«J'en ai fini, j'espère, avec les complications sentimentales. Mon amour

pour la petite Tosti n'était pas encore assez simple. J'ai trouvé une

belle mulâtresse, parfaitement stupide et docile. Cela me suffit.

«J'ai découvert enfin la seule vie qui me convienne. Dans une région

disponible de l'État de X..., je me suis taillé un domaine de trois mille

hectares. Le site est d'une extrême magnificence. J'y cultiverai les

céréales et nourrirai de vastes troupeaux, en appliquant à la culture et à

l'élevage les plus récents procédés de la science et de l'industrie, Et là,

vraiment, je serai prince.

«Je pense à toi très souvent, mon cher Hermann. J'ai vu, par les dernières

dépêches que j'ai reçues, que tu avais rétabli l'ordre à Marbourg en y

faisant régner la terreur. Ainsi, l'âpre nécessité t'a réduit aux

pratiques qui nous rendaient nos ancêtres haïssables. Tu abordais une

tâche de roi avec un coeur et une intelligence d'homme libre. Cette

contradiction devait te perdre.

«L'injustice est pour toujours maîtresse de la vieille Europe. Les

grossières objections des hommes de bon sens ont raison contre l'utopie

socialiste. Et, à supposer même que, après de longues convulsions, après

des révolutions sanglantes et des alternatives de république démagogique

et de despotisme militaire, cette utopie soit un jour réalisée quelque

part tant bien que mal, l'image, d'avance, m'en séduit peu. Chaque

individu mangera à sa faim; mais la beauté de la vie aura péri.

«Deux buts peuvent être assignés à l'humanité. L'idéal démocratique est

d'assurer à tous un demi bien-être; cela est désirable sans doute; mais,

la nature humaine étant donnée, cela ne se peut faire que par une publique

et universelle compression dont pâtiront surtout les êtres d'élite et à

laquelle ils succomberont. L'idéal aristocratique serait d'obtenir le

développement total et harmonieux d'un petit nombre d'êtres supérieurs,

dans lesquels, selon la formule elliptique d'un de vos sages, l'univers

prendrait de plus en plus conscience de lui-même; mais cela ne peut se

faire que par le sacrifice ou du moins par la mise en oubli de millions et

de millions de créatures inférieures: ce qui est dur, ce qui comporte,

chez les privilégiés, trop d'indifférence aux maux d'autrui et ce qui, par

suite, implique contradiction, car une conscience supérieure ne se conçoit

pas sans une infinie bonté.

«Des personnes héroïques assignent, il est vrai, à l'humanité un troisième

but, qui ne serait ni le bien-être de tous ni la vie supérieure de

quelques-uns. Elles disent que nous ne sommes point nés pour le plaisir,

que la solution de toutes les difficultés, ce serait que chacun préférât

les autres à soi-même et connût qu'il n'est pas de meilleure joie que le

renoncement à toute joie. Ce rêve-là est très évidemment la chimère par

excellence. Je l'écarté et m'en tiens aux deux premiers.

«Mais ces deux rêves-là, je dis qu'il faudrait pouvoir les concilier.

Cette conciliation n'est pas possible dans le vieux monde, notamment dans

la partie que j'en connais le mieux, et qui est l'Europe. L'idéal

démocratique et l'autre y sont condamnés à la lutte éternelle. Tout ce

qu'on entrevoit, c'est que le premier est en train d'y faire grand tort au

second, mais sans avoir chance de triompher lui-même. Le vieux monde est

trop petit; la terre y est usée: elle ne fournit pas assez de superflu, et

il en faut énormément pour que chacun ait le nécessaire. Puis ce vieux

monde est trop alourdi de souvenirs, trop embarrassé dans des traditions

de violence, d'autorité et de législation inutile. Il ploie sous des

charges exorbitantes, et le gaspillage de l'effort humain y est démesuré.

L'Europe entretient une dizaine de millions de soldats. La somme de

travail et d'intelligence dépensée pour l'organisation et pour le

perfectionnement des armées actuelles est incalculable. Avec les milliards

que ses armées lui coûtent, l'Europe aurait pu refaire tout son matériel

industriel et doubler ses moyens de communication. Mais il faudrait

commencer par effacer les frontières, et c'est là ce que tout son passé,

dont elle est prisonnière, interdit à l'Europe. Seule, en dépit de

monstrueuses difficultés, la France pourra dans un siècle ou deux, grâce à

la douceur de ses moeurs et à la générosité foncière de son esprit,

approcher de l'idéal démocratique. Mais qu'elle devra souffrir auparavant!

«Ce qui est plus probable, c'est qu'il n'y a pas grand'chose à faire de ce

monde décrépit. Une inquiétude stérile et morne le tourmente. En art et en

littérature, il retourne, par excès de science et à la fois par anémie, au

balbutiement, et il aboutit, en amour, à l'impuissance perverse. Les

littérateurs distingués qui ont entrepris de lui redonner une âme n'ont

pas la foi dont ils font les gestes et mènent une croisade où la Croix

n'est qu'une métaphore. Tandis qu'ils découvrent l'Évangile, ils

n'arrivent même pas à pratiquer la charité. Mais, eussent-ils la charité

parfaite, cela ne suffirait pas. Les maux de l'humanité ne peuvent être

guéris par des vertus qui ne sauraient jamais être le fait que d'une

minorité imperceptible...

«C'est vers le nouveau monde que doivent tourner les yeux ceux qui croient

que l'existence de la planète Terre n'est pas un accident dénué de toute

espèce de signification.

«Je n'ai pas toujours aimé cette Amérique. Au temps où je m'engourdissais

dans la langueur savante de la civilisation du vieux monde et dans son

atmosphère saturée de souvenirs, j'ai déploré la découverte du continent

américain. Je me souvenais que cette terre neuve fut d'abord noyée dans le

sang par la méchanceté et la rapacité des hommes et qu'elle s'en était

vengée en empoisonnant chez nous les sources de la vie. Puis les gens qui

venaient de là ne me plaisaient point. Le type du Yankee offensait ma

douceur et ma naturelle indolence. Oh! ces hommes qui ne sont au monde que

pour construire des chemins de fer et des machines, exploiter des mines,

perdre et refaire dix fois leur fortune, qui ne rêvent point, qui ne sont

point paresseux et qui, au milieu de cette vie acharnée aux biens de la

terre, gardent le besoin de se mettre en règle avec l'Inconnaissable comme

avec un client ou un créancier et d'être les fidèles d'une des trente-six

mille Églises que le libre examen a tirées de la Bible! O le merveilleux

amalgame du sentiment religieux et de la plus égoïste entente de la vie

pratique! O l'énorme et exhilarante hypocrisie! J'étais scandalisé qu'il

fût dans le caractère de cette race de rechercher les biens matériels avec

la fureur la plus éloignée de l'esprit de l'Évangile et, en même temps, de

tenir absolument à avoir Dieu pour soi dans une besogne évidemment

suspecte à Dieu et à communiquer avec lui du fond de ses comptoirs.

«Je suis revenu de cette sévérité inintelligente. Ces hommes ne sont

encore que dans la première période du légitime développement humain; mais

déjà, ils inaugurent la vie complète. Ils sont avides, mais non pas

timides ni avares; leur idéalisme est aussi sincère et naturel que leur

rapacité. Leur instinct religieux s'exerce librement: ils se font ou se

choisissent leur religion. Leur commerce--c'est le mot--avec l'Éternel

(donnant donnant) rappelle les relations que les très anciens hommes

entretenaient avec les divinités. Et, pareillement, leur activité, leur

audace, leur énergie d'initiative sont celles des hommes primitifs, de

ceux qui ont tout inventé: le feu, l'airain, le fer, les vertus des

plantes, la roue, la charrue, le bateau et la voile, et qui nous

renieraient pour leurs fils, nous, les songeurs lâches du vieux continent.

Bref, c'est comme une humanité qui recommence, dix mille ans--ou vingt

mille--après l'apparition de notre espèce sur la planète.

«Cette humanité a des chances de réussir où nous avons échoué. Ici,

seulement, le rêve de la gamelle pour tous et celui d'une vie complète

pour quelques-uns sont simultanément réalisables. L'Amérique (je parle

surtout des Etats-Unis) est libre des servitudes de toute sorte que notre

longue histoire fait peser sur nous. Le gaspillage des forces y est

moindre que partout ailleurs. Pas d'armée, presque pas d'impôts, la

machine gouvernementale réduite au minimum. Le paupérisme n'est connu que

dans quelques grandes villes où s'entassent les immigrants. Pas de classes

ni de castes. Les relations sociales ne sont ici que le résultat des

rapports naturels d'intérêt ou de sympathie entre les individus; elles ne

sont pas réglées, comme chez nous, par des préjugés séculaires, à

l'origine desquels on trouverait l'injustice et la violence. Ici la

créature humaine est intacte ou peut le redevenir.

«La vie y est bonne, à la fois confortable et près de la nature, et

ennoblie par l'audace et par le mépris de la mort. Le sol, presque vierge

encore, est presque illimité, et les aspects en sont d'une majesté

inexprimable. Nous avons des fleuves aussi vastes que des lacs, des lacs

aussi vastes que des océans, des montagnes qui ont dix fois l'étendue des

Alpes et qui sont comme l'épine dorsale de la Terre. Et, pour exploiter ce

monde neuf, nous avons toutes les ressources élaborées par la civilisation

du vieux monde. C'est la vie patriarcale secourue et ornée par le

panmécanisme industriel. Imagine Adam jeté sur une terre récente et toute

gonflée de fécondité, non pas nu, mais ayant à sa disposition la science

et les engins d'Edison. Abraham ou, si tu veux, le pasteur Eumée tue ses

boeufs mécaniquement et les envoie en Europe, conservés dans les chambres

frigorifiques des grands steamers.

«Ici, tous mangent, et quelques-uns pensent noblement... Tu doutes? Je ne

jure pas que cela soit encore, mais cela sera bientôt. Si le problème

social et, par delà, le problème humain doit être résolu, si l'humanité

n'est pas née en vain, si elle a une oeuvre à faire, un but à atteindre,

et si ce but doit être atteint, c'est ici qu'il le sera d'abord. Ce

continent a été donné aux hommes, sur le tard, afin qu'ils y puissent

profiter de ce qu'ils ont fait et souffert sur les autres morceaux de leur

planète.

«Je sais les avantages du vieux monde, les trésors d'art et de poésie

qu'il possède et que nous n'avons pas. Oui, nous sommes ici sans

parchemins, titres ni monuments. Tant mieux! Nous nous affranchissons de

la nostalgie du passé, qui amollit, de ce sortilège du Regret dont l'âme

est envahie à Rome, à Florence, à Bruges, à Munich, à Grenade, à Paris

même, dans tous les lieux où se sont particulièrement accumulées les

traces insignes du passage des morts. Le souvenir est toujours triste,

plus triste quand il s'étend à plus de siècles... Au reste, ce monde

nouveau aura aussi, quelque jour, sa poésie, toute spontanée et non

livresque. Et il aura son art propre qui sera beau (pourquoi pas?) et

aussi différent de l'art ancien que ses matériaux et ses procédés

mécaniques différeront de ceux d'autrefois. L'architecture métallique, qui

ne fait que d'éclore, a déjà, au plus haut point, la beauté de la

précision dans l'énormité, et rien n'égale la splendeur du jour mourant à

travers ses réseaux de fer... Ce que je souhaiterais pour nous, ce serait

d'oublier totalement l'art de l'Europe afin de le réinventer dans d'autres

conditions de vie matérielle et sentimentale...

«Mais qu'ai-je besoin maintenant de représentations plastiques de la

réalité? Je me sens renaître; mon corps se fortifie. Je passe mes journées

à parcourir à cheval des paysages glorieux, où l'air est aussi doux et,

aussi pur que celui que respirait le premier homme entre les quatre

fleuves. J'assiste à des couchers de soleil qui me donnent, je ne sais

comment, la sensation directe de la forme de la terre, de la figure du

système astral dont elle fait partie et de l'infini cosmique. J'en jouis

ineffablement sans m'y appliquer. Car je suis bien guéri des prétendues

souffrances de la pensée. J'y vois une vanité insupportable. On vit très

bien sans croire et sans savoir. Il n'est même pas nécessaire d'espérer.

Tout homme qui se plaint de vivre et qui vit est un menteur: le suicide

prouve seul qu'on a trouvé plus de douleur que de plaisir à vivre. Je

donne à la songerie sans pensée ce que je donnais autrefois à la

mélancolie prétentieuse. Je suis heureux.

«Je ne t'écrirai plus. Quand tu seras détrôné, ce qui ne peut tarder

beaucoup, fais-moi connaître par les journaux s'il te plairait de venir me

rejoindre. Je t'en donnerai alors les moyens.

«Je t'embrasse et je signe pour la dernière fois.

«RENAUD».

Les Rois · 第 35 / 38 题