Or, voici la lettre de Renaud. On y verra qu'il faisait des efforts
sérieux, et un peu gauches, pour enchaîner des idées générales, qu'il
avait quelques illusions sur l'Amérique, et qu'il était de ceux qui rêvent
leur vie plutôt qu'ils ne la vivent.
«X.....
«Mon cher cousin, ceci est, comme je t'en avais prévenu, pour t'annoncer
que je ne suis plus. Je t'envoie l'acte de décès de Jean Werner, mort le
8 octobre à Aden. Ce faux ne m'a pas coûté très cher. Il y a partout des
hommes obligeants. Ci-joint un second papier établissant que Jean Werner
n'est autre que le prince Renaud. Je te prie de rendre publique la
nouvelle de ma mort, ainsi que tu me l'as promis.
«Je ne veux pas te dire, même à toi, le nouveau nom que j'ai pris. Et ne
va pas m'objecter que j'aurais pu disparaître et m'en aller vivre
n'importe où, à ma guise, sous le nom qui m'aurait plu, sans mourir
officiellement. J'ai voulu qu'il me fût difficile de redevenir le prince
Renaud au cas où j'en serais tenté quelque jour. Ce jour-là, mon faux état
civil m'accablerait. Toi-même, si je me présentais alors à toi sous mon
vrai nom, tu ne serais plus sûr que ce soit moi. Je te mets en garde, dès
à présent, contre tout revenant qui se dira ton cousin. Que veux-tu? Cela
m'amuse de me survivre...
«J'ai fait une pension convenable aux parents de Lollia, à condition
qu'ils s'en iraient vivre à trois cents lieues de Marbourg. A Malte,
pendant l'escale, un prêtre catholique nous a mariés. Ma petite amie était
toujours bonne et douce. Mais elle vénérait trop son corps. Je la
chagrinais toutes les fois que j'essayais d'être son mari. Peut-être aussi
regrettait-elle que je ne voulusse plus être prince.
«A Chicago, la première chose qu'elle me demanda fut de la mener au
cirque. Pendant toute la représentation, elle garda ma main dans la
sienne. Mais le lendemain elle disparut, en me laissant une lettre où elle
m'expliquait loyalement qu'elle ne pouvait renoncer à son art, qu'elle
rentrait au cirque, que c'était plus fort qu'elle et que, malgré cela,
elle m'aimait bien, qu'elle souhaitait que son départ ne me fît pas trop
de peine et que, d'ailleurs, elle me serait fidèle éternellement. Et je
sentis qu'elle disait la vérité.
«J'en ai fini, j'espère, avec les complications sentimentales. Mon amour
pour la petite Tosti n'était pas encore assez simple. J'ai trouvé une
belle mulâtresse, parfaitement stupide et docile. Cela me suffit.
«J'ai découvert enfin la seule vie qui me convienne. Dans une région
disponible de l'État de X..., je me suis taillé un domaine de trois mille
hectares. Le site est d'une extrême magnificence. J'y cultiverai les
céréales et nourrirai de vastes troupeaux, en appliquant à la culture et à
l'élevage les plus récents procédés de la science et de l'industrie, Et là,
vraiment, je serai prince.
«Je pense à toi très souvent, mon cher Hermann. J'ai vu, par les dernières
dépêches que j'ai reçues, que tu avais rétabli l'ordre à Marbourg en y
faisant régner la terreur. Ainsi, l'âpre nécessité t'a réduit aux
pratiques qui nous rendaient nos ancêtres haïssables. Tu abordais une
tâche de roi avec un coeur et une intelligence d'homme libre. Cette
contradiction devait te perdre.
«L'injustice est pour toujours maîtresse de la vieille Europe. Les
grossières objections des hommes de bon sens ont raison contre l'utopie
socialiste. Et, à supposer même que, après de longues convulsions, après
des révolutions sanglantes et des alternatives de république démagogique
et de despotisme militaire, cette utopie soit un jour réalisée quelque
part tant bien que mal, l'image, d'avance, m'en séduit peu. Chaque
individu mangera à sa faim; mais la beauté de la vie aura péri.
«Deux buts peuvent être assignés à l'humanité. L'idéal démocratique est
d'assurer à tous un demi bien-être; cela est désirable sans doute; mais,
la nature humaine étant donnée, cela ne se peut faire que par une publique
et universelle compression dont pâtiront surtout les êtres d'élite et à
laquelle ils succomberont. L'idéal aristocratique serait d'obtenir le
développement total et harmonieux d'un petit nombre d'êtres supérieurs,
dans lesquels, selon la formule elliptique d'un de vos sages, l'univers
prendrait de plus en plus conscience de lui-même; mais cela ne peut se
faire que par le sacrifice ou du moins par la mise en oubli de millions et
de millions de créatures inférieures: ce qui est dur, ce qui comporte,
chez les privilégiés, trop d'indifférence aux maux d'autrui et ce qui, par
suite, implique contradiction, car une conscience supérieure ne se conçoit
pas sans une infinie bonté.
«Des personnes héroïques assignent, il est vrai, à l'humanité un troisième
but, qui ne serait ni le bien-être de tous ni la vie supérieure de
quelques-uns. Elles disent que nous ne sommes point nés pour le plaisir,
que la solution de toutes les difficultés, ce serait que chacun préférât
les autres à soi-même et connût qu'il n'est pas de meilleure joie que le
renoncement à toute joie. Ce rêve-là est très évidemment la chimère par
excellence. Je l'écarté et m'en tiens aux deux premiers.
«Mais ces deux rêves-là, je dis qu'il faudrait pouvoir les concilier.
Cette conciliation n'est pas possible dans le vieux monde, notamment dans
la partie que j'en connais le mieux, et qui est l'Europe. L'idéal
démocratique et l'autre y sont condamnés à la lutte éternelle. Tout ce
qu'on entrevoit, c'est que le premier est en train d'y faire grand tort au
second, mais sans avoir chance de triompher lui-même. Le vieux monde est
trop petit; la terre y est usée: elle ne fournit pas assez de superflu, et
il en faut énormément pour que chacun ait le nécessaire. Puis ce vieux
monde est trop alourdi de souvenirs, trop embarrassé dans des traditions
de violence, d'autorité et de législation inutile. Il ploie sous des
charges exorbitantes, et le gaspillage de l'effort humain y est démesuré.
L'Europe entretient une dizaine de millions de soldats. La somme de
travail et d'intelligence dépensée pour l'organisation et pour le
perfectionnement des armées actuelles est incalculable. Avec les milliards
que ses armées lui coûtent, l'Europe aurait pu refaire tout son matériel
industriel et doubler ses moyens de communication. Mais il faudrait
commencer par effacer les frontières, et c'est là ce que tout son passé,
dont elle est prisonnière, interdit à l'Europe. Seule, en dépit de
monstrueuses difficultés, la France pourra dans un siècle ou deux, grâce à
la douceur de ses moeurs et à la générosité foncière de son esprit,
approcher de l'idéal démocratique. Mais qu'elle devra souffrir auparavant!
«Ce qui est plus probable, c'est qu'il n'y a pas grand'chose à faire de ce
monde décrépit. Une inquiétude stérile et morne le tourmente. En art et en
littérature, il retourne, par excès de science et à la fois par anémie, au
balbutiement, et il aboutit, en amour, à l'impuissance perverse. Les
littérateurs distingués qui ont entrepris de lui redonner une âme n'ont
pas la foi dont ils font les gestes et mènent une croisade où la Croix
n'est qu'une métaphore. Tandis qu'ils découvrent l'Évangile, ils
n'arrivent même pas à pratiquer la charité. Mais, eussent-ils la charité
parfaite, cela ne suffirait pas. Les maux de l'humanité ne peuvent être
guéris par des vertus qui ne sauraient jamais être le fait que d'une
minorité imperceptible...
«C'est vers le nouveau monde que doivent tourner les yeux ceux qui croient
que l'existence de la planète Terre n'est pas un accident dénué de toute
espèce de signification.
«Je n'ai pas toujours aimé cette Amérique. Au temps où je m'engourdissais
dans la langueur savante de la civilisation du vieux monde et dans son
atmosphère saturée de souvenirs, j'ai déploré la découverte du continent
américain. Je me souvenais que cette terre neuve fut d'abord noyée dans le
sang par la méchanceté et la rapacité des hommes et qu'elle s'en était
vengée en empoisonnant chez nous les sources de la vie. Puis les gens qui
venaient de là ne me plaisaient point. Le type du Yankee offensait ma
douceur et ma naturelle indolence. Oh! ces hommes qui ne sont au monde que
pour construire des chemins de fer et des machines, exploiter des mines,
perdre et refaire dix fois leur fortune, qui ne rêvent point, qui ne sont
point paresseux et qui, au milieu de cette vie acharnée aux biens de la
terre, gardent le besoin de se mettre en règle avec l'Inconnaissable comme
avec un client ou un créancier et d'être les fidèles d'une des trente-six
mille Églises que le libre examen a tirées de la Bible! O le merveilleux
amalgame du sentiment religieux et de la plus égoïste entente de la vie
pratique! O l'énorme et exhilarante hypocrisie! J'étais scandalisé qu'il
fût dans le caractère de cette race de rechercher les biens matériels avec
la fureur la plus éloignée de l'esprit de l'Évangile et, en même temps, de
tenir absolument à avoir Dieu pour soi dans une besogne évidemment
suspecte à Dieu et à communiquer avec lui du fond de ses comptoirs.
«Je suis revenu de cette sévérité inintelligente. Ces hommes ne sont
encore que dans la première période du légitime développement humain; mais
déjà, ils inaugurent la vie complète. Ils sont avides, mais non pas
timides ni avares; leur idéalisme est aussi sincère et naturel que leur
rapacité. Leur instinct religieux s'exerce librement: ils se font ou se
choisissent leur religion. Leur commerce--c'est le mot--avec l'Éternel
(donnant donnant) rappelle les relations que les très anciens hommes
entretenaient avec les divinités. Et, pareillement, leur activité, leur
audace, leur énergie d'initiative sont celles des hommes primitifs, de
ceux qui ont tout inventé: le feu, l'airain, le fer, les vertus des
plantes, la roue, la charrue, le bateau et la voile, et qui nous
renieraient pour leurs fils, nous, les songeurs lâches du vieux continent.
Bref, c'est comme une humanité qui recommence, dix mille ans--ou vingt
mille--après l'apparition de notre espèce sur la planète.
«Cette humanité a des chances de réussir où nous avons échoué. Ici,
seulement, le rêve de la gamelle pour tous et celui d'une vie complète
pour quelques-uns sont simultanément réalisables. L'Amérique (je parle
surtout des Etats-Unis) est libre des servitudes de toute sorte que notre
longue histoire fait peser sur nous. Le gaspillage des forces y est
moindre que partout ailleurs. Pas d'armée, presque pas d'impôts, la
machine gouvernementale réduite au minimum. Le paupérisme n'est connu que
dans quelques grandes villes où s'entassent les immigrants. Pas de classes
ni de castes. Les relations sociales ne sont ici que le résultat des
rapports naturels d'intérêt ou de sympathie entre les individus; elles ne
sont pas réglées, comme chez nous, par des préjugés séculaires, à
l'origine desquels on trouverait l'injustice et la violence. Ici la
créature humaine est intacte ou peut le redevenir.
«La vie y est bonne, à la fois confortable et près de la nature, et
ennoblie par l'audace et par le mépris de la mort. Le sol, presque vierge
encore, est presque illimité, et les aspects en sont d'une majesté
inexprimable. Nous avons des fleuves aussi vastes que des lacs, des lacs
aussi vastes que des océans, des montagnes qui ont dix fois l'étendue des
Alpes et qui sont comme l'épine dorsale de la Terre. Et, pour exploiter ce
monde neuf, nous avons toutes les ressources élaborées par la civilisation
du vieux monde. C'est la vie patriarcale secourue et ornée par le
panmécanisme industriel. Imagine Adam jeté sur une terre récente et toute
gonflée de fécondité, non pas nu, mais ayant à sa disposition la science
et les engins d'Edison. Abraham ou, si tu veux, le pasteur Eumée tue ses
boeufs mécaniquement et les envoie en Europe, conservés dans les chambres
frigorifiques des grands steamers.
«Ici, tous mangent, et quelques-uns pensent noblement... Tu doutes? Je ne
jure pas que cela soit encore, mais cela sera bientôt. Si le problème
social et, par delà, le problème humain doit être résolu, si l'humanité
n'est pas née en vain, si elle a une oeuvre à faire, un but à atteindre,
et si ce but doit être atteint, c'est ici qu'il le sera d'abord. Ce
continent a été donné aux hommes, sur le tard, afin qu'ils y puissent
profiter de ce qu'ils ont fait et souffert sur les autres morceaux de leur
planète.
«Je sais les avantages du vieux monde, les trésors d'art et de poésie
qu'il possède et que nous n'avons pas. Oui, nous sommes ici sans
parchemins, titres ni monuments. Tant mieux! Nous nous affranchissons de
la nostalgie du passé, qui amollit, de ce sortilège du Regret dont l'âme
est envahie à Rome, à Florence, à Bruges, à Munich, à Grenade, à Paris
même, dans tous les lieux où se sont particulièrement accumulées les
traces insignes du passage des morts. Le souvenir est toujours triste,
plus triste quand il s'étend à plus de siècles... Au reste, ce monde
nouveau aura aussi, quelque jour, sa poésie, toute spontanée et non
livresque. Et il aura son art propre qui sera beau (pourquoi pas?) et
aussi différent de l'art ancien que ses matériaux et ses procédés
mécaniques différeront de ceux d'autrefois. L'architecture métallique, qui
ne fait que d'éclore, a déjà, au plus haut point, la beauté de la
précision dans l'énormité, et rien n'égale la splendeur du jour mourant à
travers ses réseaux de fer... Ce que je souhaiterais pour nous, ce serait
d'oublier totalement l'art de l'Europe afin de le réinventer dans d'autres
conditions de vie matérielle et sentimentale...
«Mais qu'ai-je besoin maintenant de représentations plastiques de la
réalité? Je me sens renaître; mon corps se fortifie. Je passe mes journées
à parcourir à cheval des paysages glorieux, où l'air est aussi doux et,
aussi pur que celui que respirait le premier homme entre les quatre
fleuves. J'assiste à des couchers de soleil qui me donnent, je ne sais
comment, la sensation directe de la forme de la terre, de la figure du
système astral dont elle fait partie et de l'infini cosmique. J'en jouis
ineffablement sans m'y appliquer. Car je suis bien guéri des prétendues
souffrances de la pensée. J'y vois une vanité insupportable. On vit très
bien sans croire et sans savoir. Il n'est même pas nécessaire d'espérer.
Tout homme qui se plaint de vivre et qui vit est un menteur: le suicide
prouve seul qu'on a trouvé plus de douleur que de plaisir à vivre. Je
donne à la songerie sans pensée ce que je donnais autrefois à la
mélancolie prétentieuse. Je suis heureux.
«Je ne t'écrirai plus. Quand tu seras détrôné, ce qui ne peut tarder
beaucoup, fais-moi connaître par les journaux s'il te plairait de venir me
rejoindre. Je t'en donnerai alors les moyens.
«Je t'embrasse et je signe pour la dernière fois.
«RENAUD».