Hellborn, cependant, était fort ennuyé. Il avait d'abord compté jouer le
rôle confortable de ministre sagement réformateur auprès d'un jeune prince
prudemment libéral, et il était tombé sur un rêveur qui l'avait terrifié
par sa bonne foi et par sa logique ingénue. Renié du peuple, qui lui
reprochait l'hypocrite avortement des projets de réforme, complice des
conservateurs, mais complice suspecté par eux, l'ancien avocat avait cru
que sa démission, étant un désaveu public des imprudences du prince
Hermann, lui vaudrait la confiance du parti de la réaction. La mort du
prince et la rentrée en scène de Christian XVI avaient renversé ses
espérances. Il était clair que le premier soin du comte de Moellnitz
serait de l'écarter du nouveau ministère. Du jour au lendemain, la belle
comtesse, avec cette facilité qu'ont certaines femmes pour oublier les
faveurs qu'elles ont accordées, l'avait traité en indifférent, presque en
importun.
Ce ne fut donc qu'à force d'insistance et en invoquant des motifs
considérables et mystérieux qu'il put obtenir de la comtesse un entretien
particulier, un mois environ après le drame d'Orsova.
Elle était vêtue de crêpe de Chine vert pâle brodé de grandes
chauves-souris noires, et elle lisait ou paraissait lire l'_Endymion_ de
lord Beaconsfield, en fumant des cigarettes opiacées. Hellborn lui baisa
la main avec des lenteurs qui voulaient être significatives. Elle le
laissa faire, nullement émue.
Alors il entra brusquement en matière:
--Je suppose que votre mari n'a pas l'intention de me garder un
portefeuille?
--Je ne pense pas, dit-elle.
--Je vous dirais bien que j'en prends aisément mon parti, car les
circonstances sont peu engageantes... Mais, auparavant, j'ai une
communication à vous faire.
--Voyons.
--Son Altesse Royale le prince Renaud est mort.
--Lui aussi?
--Oui: on meurt beaucoup, dans la famille.
Il tira de sa poche une enveloppe estampillée d'une quantité de timbres et
gonflée de papiers.
--Ce pli, à l'adresse du prince Hermann, m'est arrivé ce matin... J'ai
pris sur moi de l'ouvrir, étant resté, depuis ma démission, chargé de
l'expédition des affaires courantes... Ces pièces établissent que le
prince Renaud, dit Jean Werner, est mort à Aden, de la fièvre jaune. Je
n'en ai encore rien dit au roi. J'ai pensé qu'il serait toujours temps de
lui apprendre cette nouvelle.
--Et vous avez bien fait.
Hellborn prit un temps comme un acteur qui veut surprendre le public, et
dit avec une finesse théâtrale:
--D'autant mieux que le prince Renaud est vivant.
--Comment cela?
--Il y avait, jointe au dossier, une lettre par laquelle le prince Renaud
explique à son cousin qu'il a désiré disparaître officiellement et le prie
de lui garder le secret, selon sa promesse. Voici cette lettre.
--Donnez.
--A quoi bon?
Hellborn remit dans sa poche la lettre et les papiers et boutonna sa
redingote.
--Je pense, dit-il, à une chose. Il n'est pas impossible que le prince
Renaud, quand il apprendra la double mort qui a fait de lui, en un jour,
le second héritier du trône, se ravise et soit pris du désir de revivre.
Il n'est pas impossible non plus que la princesse Wilhelmine rencontre de
telles difficultés dans son rôle de régente qu'elle finisse par y
renoncer. Et, dans ce cas, c'est le prince Renaud qui la remplacerait. Que
dis-je? il n'est pas impossible que le petit prince Wilhelm, faible et
maladif comme il est... Eh! oui, tout arrive. Or (je parle très
sérieusement) il serait tout à fait contraire au bien du royaume que le
prince Renaud, dont vous connaissez les idées bizarres, arrivât au
pouvoir. Heureusement, ces papiers, parfaitement en règle, permettent de
le tenir pour mort, quoi qu'il fasse. Au besoin, s'il s'avisait de venir
déranger nos affaires, on le rembarquerait poliment, comme usurpateur d'un
faux titre... Ainsi, la tranquillité serait assurée pour longtemps aux
bons serviteurs de l'État--qui en seraient alors les maîtres... Un seul
homme serait à craindre pour eux: celui qui détiendrait cette lettre et
qui, par conséquent, pourrait, quand il lui plairait, ressusciter le
prince Renaud... Me suis-je fait comprendre?
--Étrange! très étrange! dit la comtesse.
--N'est-ce pas?
La comtesse avait la spécialité d'être une femme «énigmatique», parce
qu'elle était d'une maigreur nacrée, qu'elle avait des yeux de couleur
changeante, qu'elle s'habillait comme la «demoiselle bénie» de Dante
Rossetti, qu'elle abusait des anesthétiques et que, née pour goûter Auber,
Cabanel et les romans de la _Revue des Deux Mondes_, elle affectait de ne
pouvoir supporter que l'art, la musique et la littérature d'après-demain.
Mais c'était, en réalité, un petit animal tout simple, un peu capricieux,
assez voluptueux, très rapace, très lucide, et qui s'adorait.
Elle se tourna paresseusement vers Hellborn, arrêta sur son encolure de
brun robuste des yeux noyés de songe et, d'une voix mourante:
--Revenez me voir demain, mon cher ministre.