Christian XVI allait chaque jour s'affaiblissant. Toutefois, il avait tenu
à revêtir, pour la cérémonie de l'abdication, son uniforme militaire. Mais,
le trône étant trop incommode et trop dur, on avait dû installer le roi,
au bas de l'estrade, dans son fauteuil roulant d'infirme.
La régente entra la première, tenant par la main le petit Wilhelm, fier de
son costume de colonel de la garde.
--Sire, dit-elle, bénissez votre petit-fils.
Le vieillard posa sa lourde main noueuse sur cette grosse tête d'enfant
chétif:
--Petit enfant, petit roi venu si tard, que Dieu te donne l'esprit de foi,
de force, de justice et de prudence! Qu'il te fasse toujours connaître la
vérité! Et puisses-tu être moins troublé et plus heureux que ton père!
Quand la cour, en grand deuil, se fut rangée des deux côtés de l'estrade,
le roi Christian, d'une pâleur de cire, sa barbe blanche étalée sur sa
tunique et cachant à moitié le grand cordon de l'Aigle-Bleu, dit, d'une
voix édentée et chevrotante:
--Monsieur le grand chancelier, veuillez donner lecture de notre acte
d'abdication et de celui par lequel nous instituons Son Altesse royale la
princesse de Marbourg régente du royaume.
Le grand chancelier, comte de Moellnitz, debout devant une table carrée
couverte d'un tapis de pourpre à crépines d'or--la table royale des
mélodrames historiques--déroula un parchemin d'où pendait un sceau rouge
plus large qu'une hostie, et, scandant les phrases d'un hochement de sa
petite tête d'oiseau déplumé, il lut avec une lenteur et des intonations
d'archevêque officiant:
«Nous, Christian XVI, par la grâce de Dieu, roi d'Alfanie, à tous présents
et à venir, salut.
«Considérant...»
Une rumeur venue du dehors couvrit sa voix. Le roi avait voulu, ce jour-là,
qu'on laissât à ses sujets une certaine liberté dans la rue et qu'on leur
ouvrît même ses jardins, comptant que le souvenir des deux meurtres
tragiques et l'âge tendre du petit roi orphelin toucheraient l'âme
enfantine du peuple. La foule s'était donc amassée sous les fenêtres de la
salle du trône, simplement curieuse d'abord et incertaine de ses propres
sentiments. Mais des gens s'étaient glissés à travers les groupes, semant
des propos; des mains furtives avaient distribué des feuilles qui
démontraient l'injustice de la condamnation à mort prononcée, la veille,
contre Audotia Latanief, l'odieux des accusations portées contre tout le
parti socialiste et l'insolence du décret qui confiait la régence à la
plus impopulaire des princesses... Et, maintenant, un souffle d'émeute
grondait aux pieds du palais.
Moellnitz interrompit sa lecture. La clameur croissait, confuse et
menaçante.
--Montrez-vous, madame, dit le roi à Wilhelmine.
Un huissier ouvrit une fenêtre, et la princesse s'avança sur le balcon.
La clameur s'engouffra, plus forte et plus distincte, dans la salle du
trône. Des cris se détachèrent:
--A bas la régente!
Wilhelmine, la tête haute, demeurait immobile sous ses voiles noirs.
Alors Christian XVI se fit rouler, dans son fauteuil de mourant, auprès de
la princesse.
Le peuple se tut en voyant le vieux souverain. Ce fut un vaste silence
glacé, fait de respect sans amour.
Brusquement, la princesse rentra dans la salle; elle alla prendre le petit
Wilhelm, qui tremblait de tous ses membres et balbutiait: «Maman, j'ai
peur,» souleva l'enfant dans ses bras et le présenta au peuple.
Il y eut dans la foule quelques secondes d'indécision, de rumeur hésitante
et vague. Puis on entendit nettement une voix de femme qui disait:
--Il est gentil.
Une autre voix cria:
--Vive le roi!
Le cri se propagea, et ce fut bientôt une clameur unanime:
--Vive le roi! Vive le roi!
Le grand chancelier, comte de Moellnitz, se pencha vers le ministre
Hellborn, redevenu son meilleur ami:
--Oh! parfait!... Nous le ferons voir au peuple de temps en temps.
--Pauvre petit! dit Hellborn. Ils ont pitié de lui. Combien cela
durera-t-il?
* * * * *
Le lendemain, au petit jour, Audotia Latanief fut pendue. La police, tout
entière sur pied, et des régiments de cavalerie assurèrent l'ordre.
Quelques heures après, on retrouvait, dans l'étang du parc d'Orsova, le
cadavre de Frida de Thalberg. Un homme avait aperçu par hasard, accrochée
aux roseaux de la rive, sa chevelure d'or rouge.