Il présida le conseil avec beaucoup de lucidité et développa le plan d'une
organisation très forte des candidatures officielles pour les prochaines
élections.
Après quoi, il fit appeler la princesse:
--Madame, n'avez-vous rien à me dire?
--Mais... vous-même, sire? balbutia Wilhelmine. Ces gens que vous avez
fait venir et qui étaient, m'a-t-on dit, le garde Günther et sa
petite-fille, vous ont-ils appris quelque chose de nouveau?
--C'est à moi de vous interroger. N'avez-vous rien à me dire, madame?
--Moi?
Il reprit, plus impérieusement:
--Madame, je suis votre père et votre roi. J'attends que vous vous
confessiez.
Domptée, elle dit d'une voix sourde:
--Eh bien, oui, c'est moi qui l'ai tué.
--Ah! malheureuse! malheureuse!...
--Oui, malheureuse. Car je l'aimais, et pour lui j'aurais donné mon sang.
Je l'avais suivi à Loewenbrunn, malgré lui... Ah! quelle torture!... Je la
sentais, cette fille, tout près... Si elle n'avait été que sa maîtresse,
peut-être me serais-je résignée. Je savais quel est communément le sort
des reines, qu'il n'y a guère, parmi elles, d'épouses heureuses, et que,
trompées, il ne leur est pas permis, comme aux autres femmes, de se
plaindre tout haut ni de se venger. Et puis, j'avais tant demandé à Dieu
de me délivrer de la jalousie! Non, en vérité, si Hermann n'avait été que
son amant, je crois que, avec la grâce de Dieu, j'aurais souffert sans
rien dire... Mais, ici, il y avait autre chose... Pourtant, je ne voulais
pas descendre à espionner... Un jour, un inconnu--un émissaire d'Otto sans
doute--a remis pour moi un billet anonyme qui me dénonçait le rendez-vous
d'Hermann et de mademoiselle de Thalberg et qui m'indiquait le moyen
d'arriver jusqu'à eux... J'ai dit à Tauchnitz, un vieux serviteur dont je
suis sûre, de m'attendre, sur les huit heures du soir, en dehors des
jardins, avec la voiture de service. A l'angle du parc d'Orsova, je suis
descendue. J'ai suivi le mur pendant quelques minutes, jusqu'à une poterne
qui n'était fermée qu'au loquet. Je suis allée droit à la villa... La nuit
était douce, et la porte du _window_ était restée ouverte... Je les ai vus
par le vitrage, elle et lui, et, comme le salon était éclairé, ils ne
pouvaient me voir... J'ai vu et entendu... J'ai entendu ce qu'elle disait
à Hermann et ce que Hermann lui répondait... Je vous jure sur mon salut
éternel que ce qu'elle me prenait, ce n'était pas seulement le coeur de
mon mari, mais son honneur, et sa couronne, et celle de mon fils... Je
suis entrée... J'ai crié, je me souviens: «Ah! misérable, misérable
fille!» Je l'ai traité, lui, de lâche et de déserteur... Je ne sais plus
bien ce qu'il a répondu... Elle s'était blottie contre lui, et il
l'entraînait vers la porte, en tournant sur moi des yeux pleins de terreur
et de haine... J'ai compris que c'était fini; que, si je le laissais
partir, il ne reviendrait plus; enfin que j'assistais au plus grand crime
que puisse commettre un roi... Il fallait, il fallait empêcher cela... Ce
que j'ai fait alors, comment l'ai-je pu faire? Je l'ai fait cependant; ces
choses-là paraissent simples et nécessaires au moment où on les
accomplit... Une arme s'est trouvée là... J'ai tiré sur eux au hasard: ils
étaient trop enlacés pour que je pusse choisir... C'est lui qui est
tombé... Après, je suis partie... J'ai abandonné dans cette maison, j'ai
laissé aux baisers de cette fille, le cadavre du prince héritier... J'ai
rejoint Tauchnitz au coin du parc, et je suis rentrée vers dix heures à
Loewenbrunn. Je m'étais arrangée pour qu'on ignorât mon absence et pour
que mes femmes me crussent retirée dans ma chambre... Et maintenant, sire,
jugez-moi.
Elle s'agenouilla. Le roi lui fit signe de se relever.
--Je vous crois, madame, et je vous absous. C'est Dieu qui a conduit tout
ceci. Vous n'êtes point coupable; mais je suis le plus malheureux des
hommes... Hélas! dans un temps où la plupart des souverains montrent de si
faibles coeurs, j'ai fait, je puis le dire, tout mon devoir de roi. J'ai
refoulé en moi les affections naturelles et les passions égoïstes. J'ai
épousé, jeune encore, une femme que je n'aimais pas, ne consultant dans
mon choix que l'intérêt du royaume, et j'ai été fidèle à la reine, dont
Dieu ait l'âme. Pendant cinquante ans, j'ai travaillé dix heures par jour
et, tant que j'ai eu des forces, pas un moment je ne me suis dispensé de
ma dure parade royale. Et j'ai eu la douleur de voir les peuples se
désaffectionner de leurs rois et de sentir que rien de mon âme ni de mes
croyances n'avait passé dans mes fils. Et voilà que Dieu a permis que l'un
d'eux commît le crime de Caïn et que tous deux périssent en un jour, parce
que l'un d'eux manquait de vertu, et l'autre de foi. Et, ainsi, j'ai peur
que ma mort, qui est proche, ne soit pas seulement la fin d'un vieux
bonhomme de roi, mais la fin d'une race, et peut-être même la fin d'une
royauté... Toutefois, haussons nos coeurs. Le désespoir est un crime. La
foi et la vertu qui manquaient à mes fils, vous les avez, ma fille, et mon
petit-fils est en de bonnes mains. Et le vieux tronc pourra encore
reverdir!... Dieu lui-même nous fait assez connaître qu'il ne nous a pas
encore abandonnés, puisque, tout en nous frappant, il nous livre nos
ennemis et nous arme contre eux... Rassurez-vous, madame: vous n'avez rien
à craindre... Audotia Latanief sera condamnée--et pendue, je m'en flatte.
La princesse eut un sursaut d'horreur:
--Eh! quoi? sire, la condamner, maintenant que vous la savez innocente?
--Audotia n'est point innocente.
--Elle l'est de la mort du prince... Depuis son arrestation, cette pensée
me torturait qu'une autre pût être condamnée pour un crime qui est mien,
et, si vous ne m'aviez forcée tout à l'heure à confesser la vérité,
j'espère que Dieu m'aurait donné le courage de me dénoncer avant le
jugement d'Audotia.
--Cette femme, dit le roi, a mille fois auparavant mérité la mort, et, du
reste, si elle n'était pendue comme meurtrière, elle le serait comme
instigatrice du meurtre. Nous ne lui faisons donc aucun tort. Mais il
importe qu'elle soit condamnée comme régicide de fait. La raison d'État
l'exige.
--La raison d'État? Mais cela est horrible!... Car, enfin, si Audotia
n'était jugée que sur ses aveux et sur les charges relevées contre elle,
êtes-vous sûr qu'en effet le tribunal prononcerait la condamnation
capitale?... Elle mérite la mort, soit; mais vous ne pouvez l'y envoyer
que par un mensonge public... La morale des rois n'est-elle donc pas la
même que celle des autres hommes?
--Non, madame, vous le savez bien; et c'est même à cause de cela que j'ai
pu vous absoudre... Enfin, ne vous mettez pas en peine: je prends tout sur
moi, et j'en répondrai devant Dieu qui me jugera bientôt.
--Mais, s'il faut que l'arrêt soit prononcé, ne pourriez-vous, du moins,
concilier la justice et l'intérêt du royaume en commuant la peine
d'Audotia et... peut-être... au bout d'un certain temps... en lui
permettant de s'évader?...
--Non, madame. Ce que j'ai dit sera.
--Sire, épargnez-moi ce remords, je vous en supplie... Je me sens si
faible... depuis que j'ai tué... Ne me livrez pas encore à ce spectre...
C'est assez d'un, je vous jure.
La voix du vieillard trembla de colère:
--Madame, vous oubliez que je suis, à vous aussi, votre juge. Je vous prie
de me laisser faire ici ce que je dois. Ce n'est même qu'à cette condition
que je vous pardonne la mort de mon fils.
Et il la congédia du geste.