XX

Quand, deux heures auparavant, Wilhelmine avait quitté Hermann, toute

meurtrie par ses dures paroles, elle s'était rendue d'abord dans la

chambre de son fils, avait couvert l'enfant de caresses tragiques, ainsi

qu'il convenait dans la circonstance, et avait éprouvé quelque douceur à

se dire que, s'il fallait mourir, elle mourrait en archiduchesse, dans une

attitude et avec des mots qui peut-être resteraient historiques. Puis elle

s'était mise à errer au hasard dans les galeries du palais.

Elle y avait rencontré Otto:

--Avez-vous vu Hermann? Lui avez-vous parlé?

Otto, livide encore de son entrevue avec son frère, avait sa plus mauvaise

figure, un air de méchanceté blagueuse et lâche. D'ordinaire, sa

belle-soeur l'évitait, sachant ses vices abominables et devinant les

hontes de sa vie. Mais, en cet instant, la pure princesse sentait dans ce

bandit un allié. S'il abusait jusqu'au crime des privilèges de son rang,

il devait tenir, du moins, à ces privilèges. Et, puisqu'il était

maintenant question, pour les rois, d'être ou de ne plus être, déshonorer

la royauté semblait à Wilhelmine moins criminel, après tout, que de la

renier et de la perdre volontairement. Elle était un peu dans le sentiment

de ces dévots aux yeux de qui un prêtre indigne est moins dangereux qu'un

prêtre publiquement incroyant.

--Ah! oui, grommela Otto, il nous met dans de jolis draps! Je le lui

disais tout à l'heure.

--Eh bien?

--Rien à faire. Quand ces rêveurs-là se cramponnent à une idée... Non, je

n'ai jamais vu personne mettre tant d'application et d'entêtement à se

perdre... Ah! elle peut se vanter de le tenir!

--Qui, elle?

--Rien. Pardon...

--Mademoiselle de Thalberg, n'est-ce pas? dit Wilhelmine en se contenant.

--Je vous ferai remarquer, ma chère Wilhelmine, que c'est vous qui l'avez

nommée.

--Alors, c'est elle...

--Oh! je ne trahis pas un grand secret en répétant après tout le monde

qu'elle le gouverne absolument, qu'il ne voit rien que par ses yeux et ne

fait rien que par ses ordres. C'est pour elle qu'il avait gracié Audotia

Latanief. Vous vous rappelez que ç'a été son premier acte souverain, et

vous voyez comme ça lui a réussi.

--Vous êtes sûr de cela, Otto?

--Vous ne le saviez pas?

--Ne parlez point à la légère, Otto. Chacune de vos paroles me fait une

plaie au plus profond du coeur.

--Eh! ma chère Wilhelmine, je dis ce qui est. Vous, moi, nous tous, nous

sommes présentement entre les mains de cette petite aventurière: voilà la

vérité. Si dix mille insurgés parcourent triomphalement les rues de la

ville, c'est parce que mademoiselle Frida ne veut pas qu'on les dérange...

Et voilà comment se fait l'histoire et comment se perdent les royaumes.

--Non, Otto, je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire. Si cela

était vrai, d'abord, il la garderait auprès de lui, il ne voudrait pas se

séparer d'elle... Cette fille l'a amusé par ses bizarreries; puis il s'est

attaché à elle, comme il arrive, justement parce qu'il lui avait été

secourable. Rien de plus, je le jurerais.

--Alors, pourquoi est-ce vous, tout à l'heure, qui l'avez nommée la

première?

--Parce que je crains tout, parce que je suis folle... Mais, enfin, voilà

des mois qu'elle est chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub...

--Chez son grand-oncle? dit Otto, feignant l'étourderie.

--Oui. Est-ce qu'elle n'est pas chez son grand-oncle?

--C'est possible. Où demeure-t-il?

--Mais... au château de Frauenlaub.

--Ah?

--Que signifie ce «ah»?

--Rien. Cette petite n'a pas de comptes à nous rendre, après tout. Si elle

s'amuse, ce n'est pas moi qui l'en empêcherai.

--Quoi donc? qu'y a-t-il?

--Il y a qu'un de mes amis intimes, étant à la chasse la semaine dernière,

prétend avoir rencontré mademoiselle de Thalberg dans les bois, aux

environs de Loewenbrunn, et, par conséquent à dix ou douze lieues de

Frauenlaub...

Otto disait presque vrai. Depuis ses embarras d'argent, il s'était réfugié

au château de Loewenbrunn, afin d'y vivre économiquement. Or, un matin

qu'il se promenait à cheval dans la forêt, il avait aperçu, à deux cents

pas devant lui, une femme qui marchait vite et dont la tournure rappelait

singulièrement celle de Frida. Il avait pressé le pas de son cheval pour

la rattraper; mais la femme avait disparu à un détour du chemin, et il

n'avait pu la retrouver. Sans doute, elle s'était enfoncée dans les

taillis...

--Mais, j'y songe, continua Otto, ce que je viens de vous dire doit plutôt

vous rassurer, car je ne sache pas qu'Hermann, accablé d'affaires comme il

est, ait quitté Marbourg ces derniers mois... Qu'avez-vous?

Wilhelmine était toute pâle.

--Hermann, dit-elle, est allé plusieurs fois à Loewenbrunn prendre des

nouvelles du roi.

Otto prit un air de profonde pitié:

--Ma pauvre Wilhelmine! ma pauvre Wilhelmine!

--Laissez-moi, Otto; laissez-moi, je vous prie.

Elle s'échappa, erra de nouveau par les galeries, puis fut à la chapelle,

où elle tomba tout en larmes sur son prie-Dieu.

Elle priait, et, tout en priant, elle pleurait de désespoir et de haine.

Elle eût voulu tenir cette fille qui lui prenait son mari, la faire

souffrir, l'étrangler de ses mains... Puis, elle eut honte d'être jalouse

comme une femme. Allait-elle donc se venger à la façon d'une bourgeoise

trahie? Il s'agissait de bien autre chose: de sauver le prince et

l'État... Oui, mais l'État et le prince, qui donc les mettait en péril?

Elle, cette fille, toujours elle! Et, rassurée sur la dignité de ses

propres sentiments, croyant haïr surtout dans la maîtresse de son mari une

criminelle publique, Wilhelmine méditait, en priant, d'impitoyables

vengeances...

C'est à ce moment qu'Hermann entra dans la chapelle. D'un effort rapide,

elle leva sur lui des yeux sans larmes. Il paraissait si malheureux, cet

homme dont la pensée lui était ennemie, qu'elle en eut pitié. Elle se

souvint qu'elle l'avait aimé et s'aperçut qu'elle l'aimait toujours: «Il

est aveuglé, mais sa folie n'est pas d'une âme médiocre... Cette Frida le

gouverne parce qu'elle flatte ses chimères. Si j'essayais, moi aussi,

d'entrer dans ses idées pour les combattre insensiblement et d'avoir l'air

de le comprendre afin de le reprendre? Voilà qui serait digne de moi, et

non cette égoïste fureur de jalousie charnelle, dont je vous prie de

m'absoudre, ô mon Dieu!»

Elle entendit les hurlements du dehors, devina le sang qui coulait, et ses

entrailles de femme s'émurent. Quand Hermann donna l'ordre de tirer sur le

peuple, elle frémit toute; elle conçut l'horreur de ces choses et ce

qu'Hermann endurait, et tout son coeur fut, un instant, avec lui: «Il aura

besoin de réconfort et de consolation. Eh bien, je tâcherai d'être la

consolatrice. Ce sera le meilleur moyen de chasser l'autre...»

Au bruit des décharges, elle fut près de défaillir. Elle eut envie de

crier: «Non! non! pas cela!» Mais elle réfléchit que cette épouvante de sa

chair et sa rage de jalousie de tout à l'heure étaient deux mouvements de

la même espèce, instinctifs et bas: «Il faut dompter cela, il faut être

princesse... Mais une princesse n'a point de haine contre les personnes;

elle n'obéit qu'à des raisons supérieures et désintéressées... Après la

juste répression, le devoir d'universelle protection royale doit avoir son

tour.»

C'est alors qu'elle s'était levée et qu'elle était allée donner l'ordre de

secourir les familles des victimes. Elle se disait qu'Hermann lui en

saurait gré.

Mais, lorsqu'elle lui apprit ce qu'elle venait de faire, il ne la remercia

même pas. Jeté en travers de son fauteuil, les mains tombantes, il tourna

vers sa femme un visage défait où perlaient des gouttes de sueur:

--Eh bien! vous êtes contente?

Elle se raidit dans sa résolution d'être douce et suppliante, en sorte que

son attitude restait hautaine et ses sourcils froncés, tandis que ses

lèvres s'essayaient à la tendresse des prières:

--Ne me dites plus de paroles dures, Hermann. Je sais combien le devoir

que vous avez accompli vous a été douloureux et j'en ai, comme vous, le

coeur brisé... Et c'est pour cela que je viens à vous, afin que, dans

cette épreuve, vous sentiez auprès de vous quelqu'un qui vous aime. Je

voudrais vous être bonne à quelque chose, vous consoler, vous réconforter

un peu...

--Non, Wilhelmine, laissez-moi. De nous deux, c'est moi qui ai des

faiblesses de femme; je vois que je vous fais pitié, et je ne le veux

pas... J'ai besoin d'être seul... Dès que je pourrai, j'irai me réfugier à

Loewenbrunn.

--A Loewenbrunn? demanda Wilhelmine, inquiète.

--Oui. Là seulement, voyez-vous, je m'apaiserai, j'oublierai...

--A Loewenbrunn? Mais, Hermann, il est impossible que vous songiez à

quitter Marbourg en ce moment. Qui vous dit que c'est fini et qu'ils ne

recommenceront pas demain?

--J'attendrai ce qu'il faudra. Soyez sans crainte: j'ai commencé à tuer;

je continuerai, s'il le faut... Mais, selon toute apparence, le peuple a

son compte, du moins pour un temps... J'espère donc pouvoir, dans quelques

jours, aller à Loewenbrunn auprès de mon père.

--J'irai avec vous, Hermann.

--Non, Wilhelmine, je vous en prie. Ce qu'il me faut, c'est la plus

profonde solitude. Je vivrai là en ermite, en sauvage; je ne veux ni cour

ni étiquette, rien de ce qui vous est nécessaire à vous. Vous vous

ennuieriez trop, je vous assure.

--Je ne m'ennuierai pas, mon cher Hermann, puisque je serai avec vous...

J'ai bien réfléchi... Je serai pour vous ce que je n'ai pas su être aux

premiers temps de notre mariage. Vous me direz ce qui vous déplaît en moi,

et je tâcherai de m'en corriger. Je m'intéresserai à ce qui vous intéresse;

je ne vous froisserai plus, je ne vous contredirai plus; j'essayerai

d'entrer dans vos idées...

--Mes idées? ricana Hermann. Est-ce que j'en ai encore?... Non, Wilhelmine,

non, encore une fois. Je viens de sauver--et cela a coûté du sang--la

chose à laquelle vous tenez le plus au monde: votre pouvoir. Que vous

faut-il de plus?

Wilhelmine s'approcha, se laissa glisser sur le tapis, les deux coudes sur

le bras du fauteuil et le menton sur ses deux mains entrelacées, détendue,

enfin, dans une pose de caressante imploration féminine. La ride de ses

sourcils s'était effacée. Pour la première fois, la princesse n'était plus

qu'une femme amoureuse qui veut reprendre son mari. Le moment était bon.

Hermann ne venait-il pas de dire qu'il n'avait plus d'idées? L'amertume de

ses réponses prouvait seulement sa souffrance. «C'est cette souffrance,

pensait-elle, qui va me le livrer, puisque l'autre est loin, et puisque je

suis là.»

Elle reprit à voix presque basse, et tremblante un peu, en implorant le

prince de ses beaux yeux soumis:

--Ce qu'il me faut, Hermann, c'est ton coeur. Celle qui te parle, ce n'est

plus l'archiduchesse, comme tu m'appelles quelquefois, mais c'est ta

femme. Ne sens-tu pas enfin que je t'aime? que, si je t'ai supplié tantôt

de ne pas te perdre, c'est qu'en sauvant le prince royal tu sauvais mon

mari? et que, si j'ai été si violente et maladroite, c'est que je

craignais... ce que je ne veux pas dire, et que cette pensée me mettait

hors de moi?... Prouve-moi donc que je me suis trompée et, pour cela,

permets-moi de te suivre.

Mais, tandis que la princesse parlait, Hermann revoyait distinctement,

dans une allée de parc abandonné, celle qu'il aimait et qui n'était pas

là. Et les instances de celle qui était là l'exaspéraient, rien n'étant

plus insupportable que la tendresse de ce qu'on n'aime pas. Il lui en

voulait de son amour même et la trouvait odieuse de le mettre ainsi dans

son tort. Il répondit en se contraignant:

--Ma chère Wilhelmine, l'effort que vous faites pour m'être douce me

touche profondément. J'y voudrais répondre, et je ne puis...

Pardonnez-moi...

Et comme, timidement, elle faisait le geste de lui passer ses bras autour

du cou, il se recula vivement, traversé d'une atroce pensée. Pourquoi

avait-elle, précisément à ce moment-là, une heure après la tuerie, ces

façons amoureuses, presque provocantes? Horreur! Etait-ce donc la

récompense de ce qu'il venait de faire qu'elle prétendait lui offrir? Et

ces paroles méchantes lui échappèrent:

--C'est dix ans plus tôt, madame, qu'il eût fallu me parler ainsi.

Laissez-moi le temps d'oublier en quelles circonstances votre coeur s'est

ouvert et que c'est le jour où ma royauté est devenue sanglante que vous

vous êtes avisée de m'aimer.

Wilhelmine se redressa, outrée de l'injustice et frémissante de l'insulte.

--Ainsi, vous irez seul à Loewenbrunn?

--Oui.

--Pour retrouver votre maîtresse, n'est-ce pas?

Hermann la regarda des pieds à la tête. Elle ressemblait à une statue de

la Tragédie, avec son nez droit, ses sourcils rapprochés, l'arc trop

régulier de ses lèvres, son cou robuste. Ce n'était pourtant pas sa faute,

à la pauvre femme, si sa beauté classique ajoutait une majesté théâtrale à

l'expression la moins surveillée de ses sentiments les plus sincères. Mais

cela l'agaçait, lui, qu'elle fût belle de cette beauté-là el qu'elle

ressemblât toujours à un plâtre de l'École des Beaux-Arts.

--Ah! dit-il, voilà donc le secret de ce grand changement! Vous jalouse,

madame! Fi!

--Oui, jalouse. Car, si tu me repousses avec cette dureté, c'est que tu

appartiens tout entier à cette femme, qui est ton mauvais génie. Toutes

tes lâchetés d'aujourd'hui, c'est elle qui en est coupable; et, si tu es

tout épouvanté d'avoir fait ton devoir, ah! malheureux! c'est que tu

songes au compte qu'il faudra lui rendre. Elle me prend mon mari; à cause

d'elle, tu oublies d'être père et d'être roi; je suis menacée par elle

comme femme, comme mère, comme reine... Mais qu'elle prenne garde! Je me

défendrai. Et par tous les moyens, entends-tu bien? J'en fais ici un grand

serment!

Il haussa les épaules, moins par dédain que par lassitude.

--Tu as tort, reprit-elle d'un ton lent et grave, tu as tort de mépriser

cet avertissement. Pour défendre mes droits, c'est-à-dire pour faire mon

devoir, tu ne sais pas encore de quoi je suis capable.

Il répondit d'un air d'ennui:

--Madame, vous vous trompez, je n'ai point de maîtresse à Loewenbrunn.

--A Loewenbrunn ou ailleurs! De grâce, ne descendez pas à mentir, prince

de Marbourg.

--Madame, je vous donne ma parole royale (vous croirez à celle-là,

j'espère) que mademoiselle de Thalberg n'est pas ma maîtresse. Et,

maintenant, vous viendrez à Loewenbrunn, si vous voulez.

Wilhelmine demeura un instant interdite. Si Frida n'était point la

maîtresse d'Hermann, quel lien unissait donc le prince et la jeune

barbare?

--J'irai à Loewenbrunn, dit-elle. Car si c'est ainsi... c'est pire.

Les Rois · 第 21 / 38 题