Hermann était plein d'angoisse et de remords. Sa volonté, pour avoir été
longtemps trop tendue, gisait en lui comme un ressort cassé. Il était
d'autant plus malheureux que, tout en lui ôtant sa confiance en lui-même,
l'échec de son entreprise laissait intactes, à ses yeux, les raisons qui
la lui avaient conseillée. Oui, tout ce qui était arrivé, c'était sa faute
à lui, et non celle de ces misérables. Quoi qu'ils eussent fait, il ne
parvenait pas à les maudire et se sentait sans énergie contre eux. C'est
que, peu à peu, la compassion était devenue chez lui une sorte de manie,
justement parce qu'il était prince et que son rang le tenait infiniment
éloigné de ceux à qui il s'était fait une loi de toujours compatir.
Peut-être la représentation constante et volontaire de la misère
universelle est-elle plus puissante sur l'esprit, plus hypnotisante, si
l'on peut dire, que le spectacle proche de misères particulières, de
l'obsession desquelles on peut se délivrer en essayant d'y porter soi-même
secours. Les grands charitables, Vincent de Paul, la soeur Rosalie,
n'étaient pas tristes: ils se sauvaient de la tristesse par l'action
continue. Mais Hermann était travaillé d'une pitié générale et abstraite,
tournée en idée fixe.
Puis l'image des huit cents cadavres le poursuivait. C'était beaucoup plus
que ses nerfs ne pouvaient porter. Sa raison lui rendait vainement le
témoignage qu'il n'avait été que justicier: il se sentait meurtrier quand
même. Il se reprochait son entêtement sur la question du drapeau noir.
Pourquoi, après tout, l'avait-il interdit? N'était-ce point par un reste
de préjugé gouvernemental, par une conception pharisaïque, à son insu, de
la légalité? Quelle sottise! Évidemment, le drapeau noir n'avait pas eu,
dans la pensée des manifestants, la signification précise qu'Hermann
s'était obstiné à lui attribuer. Il signifiait pour eux non la révolte,
mais le grand deuil des misérables. S'il l'avait laissé déployer ou si,
seulement, plus tard, il eût consenti à délivrer Audotia, qui sait?
peut-être que la journée fût restée pacifique et eût été féconde. Pour
ôter à la bête qui sommeille dans la foule toute occasion de se déchaîner,
ce qu'il faut, c'est la répression préventive (Helborn l'avait bien dit)
ou la tolérance sans limites. Hermann n'avait pas su choisir entre les
deux. Et, par sa faute, la cause de la justice et de l'humanité était un
peu moins avancée qu'auparavant.
Et le pire, c'est qu'elle se trouvait pour longtemps compromise. Sans
doute, l'épreuve qu'Hermann avait tentée ne prouvait rien contre la vérité
de ses principes, puisqu'il n'avait pas eu l'énergie de pousser cette
épreuve jusqu'au bout. Mais, en l'arrêtant à mi-chemin, il s'était mis
dans l'impossibilité de la recommencer: le crime du peuple le lui
interdisait; et ce qui augmentait le trouble d'Hermann, c'est que, ce
crime du peuple, il s'en reconnaissait secrètement responsable.
S'il osait pourtant?...
Les objections des égoïstes, qui sont aussi celles des sages, lui
revenaient, très fortes, depuis qu'il avait vu en face la brutalité et la
cruauté des foules... Le roman des révoltés n'était-il pas travaillé de
contradictions par où il se détruisait lui-même?
Le rêve socialiste est une idylle, toute de charité et de bienveillance
mutuelle. Mais, d'autre part, étant donnée la société présente, il paraît
probable que l'ère de ce roman ne saurait être inaugurée que par la
violence. En d'autres termes, ce rêve ne peut être conçu et embrassé que
par des âmes douces: mais les destructions préalables que suppose sa
réalisation, ce sont surtout des âmes féroces qui les peuvent entreprendre.
Et Hermann se représentait vivement la lâcheté scélérate des politiciens
révolutionnaires et, du même coup, la sottise persévérante du peuple. Oui,
c'est ainsi: même quand il connaît leur vie, même quand on lui a prouvé
qu'ils mentaient, le peuple continue à les suivre, ces exploiteurs pires
que les capitalistes, et il leur pardonne tout, parce qu'ils savent lui
dire les paroles d'illusion qu'il a besoin d'entendre. Et quelle prise
peut avoir la bonté clairvoyante et loyale sur des malheureux qui veulent
absolument être trompés?...
Ce rêve dont on les leurre est, d'ailleurs, tout matériel au fond et tout
terrestre. Il s'agit de jouir de la terre, et d'en jouir le plus possible,
moyennant un minimum d'effort et de travail pour chacun. Mais il s'agit
aussi d'en jouir tous ensemble également, et sans que le fort prenne la
part du faible. Cela suppose une charité, une tempérance, un empire sur
soi, des vertus enfin qui, jusqu'à présent, n'ont jamais eu de meilleur
support que les croyances religieuses. Bref, l'accomplissement de ce rêve
païen exigerait des vertus chrétiennes, des vertus dont l'essence est
précisément de le répudier...
Ce rêve, enfin, est, dans la pensée de ceux qui le font, un retour à
l'état naturel, amélioré, il est vrai, par des siècles d'industrie et
d'inventions. Mais, si artificielle que paraisse l'organisation sociale du
vieux monde, c'est pourtant bien par le jeu de forces naturelles que
l'humanité est devenue ce que nous la voyons. Il n'y a rien de plus
naturel que l'égoïsme ni que l'instinct de propriété, de conquête et
d'exploitation; il n'y a rien de plus naturel que l'inégalité des corps et
des intelligences ni que la prédominance des forts sur les faibles. Et
ainsi de deux choses l'une: ou cette société idéale et censée conforme à
la nature se gâterait bientôt comme s'est gâté le vieux monde et sous
l'empire des mêmes instincts et des mêmes nécessités, ou cette société
prétendue naturelle ne pourrait subsister intacte qu'à la condition que
chacun de ses membres comprimât la nature en lui.
Cela était fort peu probable. Hermann ne l'ignorait point. Il savait que,
si jadis la foi religieuse avait seule rendu possible la résignation aux
injustices sociales, les vertus dont cette foi est le soutien pourraient,
seules encore, assurer l'établissement et la durée d'une société d'où ces
injustices seraient bannies. Or le peuple ne croyait plus. Incroyant
lui-même, Hermann n'avait pas l'hypocrisie de lui reprocher son incroyance;
mais il ne se dissimulait pas à quel point cette émancipation de l'esprit
était destructive de la bonté et du désintéressement chez des hommes
grossiers et qui n'avaient pas trouvé, comme lui, dans une règle morale
librement conçue et embrassée, l'équivalent de la règle religieuse. Si ces
gens-là devenaient les maîtres, que feraient-ils de leur puissance? A
quels brigandages, à quel désordre, à quel chaos fallait-il s'attendre?
Qui sait, cependant? Ce n'est point par elle-même, c'est accidentellement
et provisoirement que l'impiété du peuple est un mal... Mais plus tard?...
Et, par une démarche habituelle à sa pensée, devançant les âges,
prolongeant quelques-unes des données de la réalité, négligeant les autres,
Hermann songeait:
--Supposons que l'humanité tout entière ait perdu toute espèce de croyance
religieuse, qu'en même temps l'énergie de ses passions se soit usée (ce
que, malgré tout, on peut entrevoir déjà), qu'elle ait enfin reconnu (cela
est inévitable) que l'égoïsme même est vain, et qu'elle soit revenue de
l'égoïsme, comme de tout le reste, par la longue constatation de
l'incapacité où il est d'assurer une vie heureuse, même aux plus forts.
Alors, les hommes se diront: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous
n'avons rien à attendre et rien à espérer, puisque nous n'apparaissons un
instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système solaire
que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que
ce passage ne nous soit pas trop douloureux ou pour qu'il ne le soit qu'au
plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous
mutuellement. Il est même naturel, à présent, que nous nous aimions tous
les uns les autres. Car la conviction où nous sommes, tous sans exception,
de notre misère et de la vanité des choses, ce renoncement de tous à
l'espérance d'un «au delà», n'est-ce pas là précisément ce que toutes les
générations d'autrefois avaient cherché sans le trouver, à savoir un lien
réel des âmes, la communion dans un sentiment vraiment universel? S'il
faut que les hommes s'accordent pour être sauvés, qui ne voit que ce n'est
point dans l'affirmation, mais dans l'abstention et le non-espoir
métaphysiques, qu'ils peuvent s'accorder en effet, et même s'accorder
tendrement, comme des frères en ignorance et en résignation?...» Cela est
loin, très loin dans l'avenir. Mais cela sera. L'humanité ne peut sans
doute y marcher que par secousses... La Révolution française en a été une.
Trente mille têtes humaines furent alors sacrifiées. Mais, depuis, des
millions et des millions de créatures ont connu de meilleures conditions
de vie, ont eu peut-être des sentiments et des pensées qu'on n'avait pas
auparavant... Si j'osais!...
Mais non, il n'osait pas. Il sentait plus que jamais tout ce qu'il y a de
résistance accumulée contre l'établissement, de la justice idéale dans une
société aristocratique et bourgeoise vieille de huit ou dix siècles. Au
cas où le courage lui viendrait de tenter une seconde épreuve, les classes
et les corps publics intéressés à la conservation du passé ne le lui
permettraient pas cette fois. D'ailleurs, s'il avait l'esprit assez libre
et hardi pour consentir à la révolution et à ses conséquences
extrêmes--fût-ce à sa propre déchéance--décidément il n'avait pas le coeur
assez fort pour courir le risque et pour soutenir le spectacle des
violences et des catastrophes immédiates,--bienfaisantes peut-être, mais à
si longue échéance!
Et, enfin, quand même il oserait et quand même on lui permettrait encore
d'oser, le peuple, massacré par lui, ne le croirait jamais plus. Tout ce
qu'il pouvait faire pour réduire l'inévitable mal actuel, c'était de
«sauver l'ordre» ou, si cette besogne lui répugnait trop, de laisser
d'autres le sauver, quoi que l'ordre dût coûter à la charité et à la
justice.
Ses rêveries mêmes l'accablaient. Il en sentait le vague et l'incohérence;
il souffrait de ne pouvoir les préciser. Puis il était las; il éprouvait
l'insurmontable envie de déposer son fardeau, et de dormir enfin.
Il fit venir le général de Kersten et lui confia le soin d'assurer l'ordre
par les moyens qu'il jugerait convenables. Hermann était si profondément
triste, il était d'ailleurs si fort au-dessus de toute espèce de vanité
qu'il pardonna au vieux soldat le sourire satisfait qui relevait un coin
de sa grosse moustache.
--Je n'aurai, monseigneur, qu'à continuer ce que Votre Altesse Royale a si
bien commencé, dit le général, sans concevoir peut-être toute l'ironie de
sa réponse.
L'état de siège fut proclamé. Les jours suivants, il y eut des mouvements
de rue, qui furent réprimés avec rigueur, et le sang coula de nouveau. La
plupart des grévistes, pressés par la faim, rentrèrent dans les mines et
dans les ateliers. La bourgeoisie se rassura. Le parti conservateur
revenait à Hermann, le considérait déjà comme un sauveur, tandis qu'il
apparaissait aux prolétaires comme le plus odieux et le plus perfide des
princes. Honni de ceux qu'il aimait dans son coeur et félicité par ceux
qu'il détestait, il endura le supplice d'être publiquement méconnu et de
n'y savoir aucun remède.
Audotia Latanief fut seulement condamnée à huit jours de prison. Elle
était la vraie cause de l'émeute et du massacre; mais on n'avait à lui
reprocher que l'exhibition du drapeau noir. On aurait pu, par une adroite
interprétation de la loi, infliger à la vieille révolutionnaire une peine
plus grave. Hermann ne le voulut point.
Il pensait, avec inquiétude à ce que lui dirait Frida quand il la
reverrait. Et pourtant cette heure lui semblait longue à venir.
Quinze jours après la manifestation, la rue pacifiée, le peuple terrorisé,
Hermann partit pour Loewenbrunn.
Wilhelmine l'y suivit, ainsi qu'elle l'avait annoncé.