Il entraîna Renaud par des galeries, des couloirs étroits et tournants,
des portes basses, des tronçons d'escalier pratiqués dans l'épaisseur des
murailles, car le palais, repris et agrandi à différentes époques, était
machiné, dans certaines parties, comme un château de mélodrame. Ils
traversèrent le corridor où le prince Manfred avait été assassiné par les
ordres de son frère Otto III, la chambre où la reine Ortrude, aidée de son
amant, avait étranglé le roi Christian V et la salle basse où le roi
Christian VI avait tenu enfermé pendant dix ans, puis laissé mourir de
faim le vieux roi Conrad VIII, qu'il accusait d'être dément.
Ils arrivèrent dans une des tourelles d'angle, autrefois prison,
aujourd'hui chapelle. De là, par trois fenêtres étroites comme des
meurtrières, on découvrait en enfilade toute l'avenue de la Reine et la
façade extérieure de l'aile gauche du palais.
Comme ils entraient, ils virent dans l'ombre une femme agenouillée sur un
prie-Dieu et toute secouée de sanglots. C'était la princesse Wilhelmine.
En apercevant son mari, elle renfonça subitement ses larmes et reprit son
air d'impassible dignité avant de se replonger dans son oraison.
Et Hermann lui en voulut de n'avoir pas continué simplement à pleurer.
Il passa derrière l'autel, monta sur l'escabeau qui servait au chapelain
pour exposer l'ostensoir dans sa niche, ouvrit une imposte pratiquée dans
l'un des étroits et lourds vitraux et regarda dehors.
Les marronniers de l'avenue lui cachaient par places la chaussée et, les
larges trottoirs. Voici toutefois ce qu'il vit, de loin, par les percées
ouvertes entre les masses de feuillages.
La foule se ruait contre le guichet, essayait de forcer la lourde porte à
coups de pavés et de barres de fer ou en poussant contre elle, en manière
de bélier, les timons d'un tombereau. Des hommes se faisaient la courte
échelle et tâchaient de se hisser jusqu'aux fenêtres du premier étage.
Toutes les vitres de cette partie du palais tombaient avec fracas sous une
grêle de pierres, et, comme elles rebondissaient, en même temps que les
projectiles, sur les têtes des assiégeants, la fureur du peuple redoublait,
pareille à celle d'un aliéné qui se blesse lui-même. Une clameur continue
emplissait l'air. Plusieurs drapeaux noirs flottaient, ballottés dans les
remous de la foule, comme des oiseaux de funèbre augure sur une mer
démontée.
Alors, barrant toute l'avenue, parut un escadron de cuirassiers, sorti de
la cour intérieure du palais par une des portes de l'aile droite et qui
venait prendre la multitude à revers. Les cavaliers s'arrêtèrent. Hermann
vit le geste de l'officier faisant les trois sommations, qui restèrent
inutiles. Les cavaliers reprirent leur marche, lentement. Des remous plus
forts parcoururent la foule; mais elle ne se dispersa point. Quand le
premier rang des chevaux fut sur elle, elle sembla se gonfler comme le
bourrelet d'une flaque d'eau qu'on balaye. Des têtes disparurent,
submergées dans ce bouillonnement. Hermann devina que des corps devaient
être foulés aux pieds. Fidèles à leur consigne, les cavaliers ne
dégainaient pas. Mais des enragés les tiraient par les bottes; d'autres se
suspendaient aux naseaux des chevaux... Et tout à coup, sans que Hermann
vît comment, la foule se trouva reformée derrière l'escadron... Les
cuirassiers des derniers rangs firent volte-face. On leur jetait des
pierres. Des visages furent meurtris et déchirés et, sous plus d'un casque,
le sang coula. Quelques-uns se défendaient à coups de fourreau ou avec la
crosse de leur carabine. Des chevaux se cabrèrent. Un cavalier fut arraché
de sa selle par des mains furieuses et ne reparut plus...
L'officier d'ordonnance était derrière Hermann, au pied de l'escabeau,
attendant les ordres.
--Allons! dit Hermann, c'est eux qui l'auront voulu... Les soldats sont du
peuple aussi... Que l'on fasse donner l'infanterie et qu'elle tire... après
les trois sommations.
--Bien, monseigneur.
Hermann prit sa tête dans ses deux mains:
--Ah! les brutes! les brutes! les brutes! cria-t-il. Mais pourquoi, mon
Dieu? Pourquoi?...
L'escadron, assailli devant et derrière, se défendait comme il pouvait.
D'eux-mêmes, les cavaliers avaient dégainé. La mêlée devenait meurtrière.
La porte que les insurgés assiégeaient tout à l'heure s'ouvrit brusquement,
et des fantassins débouchèrent dans l'avenue, la baïonnette en avant.
Trois sommations, que le peuple déchaîné ne parut même pas entendre; puis
une décharge. Cela fit dans la foule un vide circulaire, pareil à celui
que laisse un coup de faux dans un champ de blé. Deux ou trois milliers
d'insurgés se trouvaient pris à leur tour entre les cuirassiers et les
fantassins, aussi sûrement condamnés qu'un bétail dans une salle
d'abattoir. Fous de rage, ils tourbillonnaient au hasard, se précipitaient
contre les fusils baissés. Une nouvelle décharge ouvrit dans leur masse
mouvante de nouvelles échancrures, vite rebouchées. Mais plusieurs
cavaliers, atteints par les balles de l'infanterie, dégringolèrent de
leurs montures. La foule se jeta sur eux...
Hermann détourna les yeux pour ne plus voir et descendit de son escabeau.
--A tout prix, dit-il à l'officier, qu'on arrête le feu! A tout prix! vous
entendez?
Wilhelmine était sortie quelques instants auparavant, sans rien dire.
Hermann rentra dans son cabinet, suivi de son maigre et long cousin. Il
s'affaissa dans un fauteuil.
--Comprends-tu, maintenant, que je m'en aille? dit Renaud de sa voix unie
et calme. J'ai vu hier le roi. Je lui ai dit adieu. Il m'a à peine reconnu;
et je crois qu'il n'en a plus pour longtemps. Pauvre oncle! Il n'a jamais
été bien tendre pour moi: les affections naturelles n'étaient pas son
fort. Mais peut-être valait-il mieux que nous, car il croyait à quelque
chose, lui, et il a joliment joué son rôle, et avec une rude conviction!
Et ce qui te fait en ce moment pâlir d'angoisse lui eût paru la chose la
plus simple du monde... Mais écoute. Bientôt, dans quelques semaines, tu
recevras des pièces, très exactement authentiquées, qui établiront que
j'ai fait naufrage ou que j'ai été tué par accident dans une chasse, enfin,
que je suis mort. Ce ne sera pas vrai. Je te le dis, parce que, toi, je
ne veux pas te tromper. Tu répandras officiellement la nouvelle de ma
mort. Alors, enfin, je serai vraiment libre... Promets-le-moi.
--Oui, dit Hermann.
Quelques minutes s'écoulèrent, lentes et lourdes d'angoisse. Enfin
l'officier reparut.
--C'est fini? demanda Hermann.
--Oui, monseigneur. C'était fini déjà quand l'ordre de cesser le feu est
arrivé.
--Les fusils du nouveau modèle ont dû «faire merveille», comme on dit...
Combien de morts?
--On ne sait pas au juste. De cinq à six cents peut-être, et un plus grand
nombre de blessés. Les autres ne demandaient plus qu'à s'en aller. On les
a laissés passer. L'ordre est rétabli ou le sera bientôt.
--Tu vois bien, dit Renaud, que tu n'as plus besoin de moi. Adieu, mon
pauvre Hermann.
--Adieu, Renaud. Tu es heureux, toi.
--Tu feras ce que je t'ai demandé?
--Quoi?
--Tu ne m'as donc pas entendu?
--Non.
--Alors, je t'écrirai. Adieu.
--Adieu.
Les deux cousins s'embrassèrent. Quand Renaud fut sorti:
--Y a-t-il parmi les tués et les blessés des femmes et des enfants?
demanda Hermann à l'officier.
--Une soixantaine, monseigneur.
--Qu'on dresse le plus vite possible la liste des victimes avec l'adresse
de leurs familles et qu'on me l'envoie.
--Oui, monseigneur.
--J'y ai songé, Hermann, et j'ai déjà donné des ordres, dit la princesse
Wilhelmine, qui entrait.