Elle est toujours près de sa mourante amie, et toujours la même;
toujours cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances
et fait des heureux. Hier soir, elle alla se promener avec Marianne et
la petite Amélie; je le savais, je les rencontrai, et nous marchâmes
ensemble. Après avoir fait près d'une lieue et demie, nous
retournâmes vers la ville, et nous arrivâmes à cette fontaine qui
m'était déjà si chère, et qui maintenant me l'est mille fois
davantage. Charlotte s'assit sur le petit mur, nous restâmes devant
elle. Je regardai tout autour de moi, et je sentis revivre en moi le
temps où mon cœur était si seul. «Fontaine chérie, dis-je en
moi-même, depuis ce temps je ne me repose plus à ta douce fraîcheur,
et quelquefois, en passant rapidement près de toi, je ne t'ai pas même
regardée!» Je regardais en bas, et je vis monter la petite Amélie,
tenant un verre d'eau avec grande précaution. Je contemplai Charlotte,
et sentis tout ce que j'ai placé en elle. Cependant Amélie vint avec
son verre; Marianne voulut le lui prendre. «Non, s'écria l'enfant avec
l'expression la plus aimable, non! c'est à toi, Lolotte, à boire la
première.» Je fus si ravi de la vérité, de la bonté avec laquelle
elle disait cela, que je ne pus rendre ce que j'éprouvais qu'en prenant
la petite dans mes bras, et en l'embrassant avec tant de force qu'elle
se mit à pleurer et à crier: «Vous lui avez fait mal,» dit
Charlotte. J'étais consterné. «Viens, Amélie, continua-t-elle en la
prenant par la main pour descendre les marches; lave-toi dans l'eau
fraîche, vite, vite: ce ne sera rien.» Je restais à regarder avec
quel soin l'enfant se frottait les joues de ses petites mains
mouillées, et avec quelle bonne foi elle croyait que cette fontaine
merveilleuse enlevait toute souillure, et lui épargnerait la honte de
se voir pousser une vilaine barbe. Charlotte avait beau lui dire:
«C'est assez,» la petite continuait toujours de se frotter, comme si
beaucoup eût dû faire plus d'effet que peu. Je t'assure, Wilhelm, que
je n'assistai jamais avec plus de respect à un baptême; et lorsque
Charlotte remonta, je me serais volontiers prosterné devant elle, comme
devant un prophète qui vient d'effacer les iniquités d'une nation.
Le soir, je ne pus m'empêcher, dans la joie de mon cœur, de raconter
cette scène à un homme que je supposais sensible, parce qu'il a de
l'esprit; mais je m'adressais bien! Il me dit que Charlotte avait eu
grand tort; qu'il ne fallait jamais rien faire accroire aux enfants; que
c'était donner naissance à une infinité d'erreurs et ouvrir la voie
à la superstition, contre laquelle il fallait, au contraire, les
prémunir de bonne heure. Je me rappelai qu'il avait fait baptiser un de
ses enfants il y a huit jours; je le laissai dire, et, dans le fond de
mon cœur, je restai fidèle à la vérité. Nous devons en user avec
les enfants comme Dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais
plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.