29 juin.

Avant-hier le médecin vint de la ville voir le bailli. Il me trouva à

terre, entouré des enfants de Charlotte. Les uns grimpaient sur moi,

les autres me pinçaient, moi je les chatouillais, et tous ensemble nous

faisions un bruit épouvantable. Le docteur, véritable poupée savante,

toujours occupé, en parlant, d'arranger les plis de ses manchettes et

d'étaler un énorme jabot, trouva cela au-dessous de la dignité d'un

homme sensé. Je m'en aperçus bien à sa mine. Je n'en fus point

déconcerté. Je lui laissai débiter les choses les plus profondes, et

je relevai le château de cartes que les enfants avaient renversé.

Aussi, de retour à la ville, le docteur n'a-t-il pas manqué de dire à

qui a voulu l'entendre que les enfants du bailli n'étaient déjà que

trop mal élevés, mais que ce Werther achevait maintenant de les gâter

tout à fait.

Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur

la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le

germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si

grand besoin de développer un jour; quand je découvre dans leur

opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère; quand

je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur

gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie;

et tout cela si franc, si pur!... alors je répète sans cesse les

paroles du maître: _Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux._ Et

cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions

prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets!... Il ne faut

pas qu'ils aient des volontés!... N'avons-nous pas les nôtres? Où

donc est notre privilège? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et

plus sages! Dieu du ciel! tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants,

et rien de plus; et depuis longtemps ton Fils nous a fait connaître

ceux qui te plaisent davantage. Mais ils croient en lui et ne

l'écoutent point (c'est encore là une ancienne vérité), et ils

rendent leurs enfants semblables à eux-mêmes, et... Adieu Wilhelm; je

ne veux pas radoter davantage là-dessus.

1er juillet.

Tout ce que Charlotte doit être pour un malade, je le sens à mon

pauvre cœur, bien plus souffrant que tel qui languit malade dans un

lit. Elle va passer quelques jours à la ville, chez une excellente

femme qui, d'après l'aveu des médecins, approche de sa fin, et, dans

ses derniers moments, veut voir Charlotte auprès d'elle.

J'allai, la semaine dernière, visiter avec elle le pasteur de

Saint-***, petit village situé dans les montagnes, à une lieue d'ici.

Nous arrivâmes sur les quatre heures. Elle avait emmené sa sœur

cadette. Lorsque nous entrâmes dans la cour du presbytère, ombragée

par deux gros noyers, nous vîmes le bon vieillard assis sur un banc, à

la porte de la maison. Dès qu'il aperçut Charlotte, il sembla

reprendre une vie nouvelle; il oublia son bâton noueux, et se hasarda

à venir au-devant d'elle. Elle courut à lui, le força à se rasseoir,

se mit à ses côtés, lui présenta les salutations de son père, et

embrassa son petit garçon, un enfant gâté, quelque malpropre et

désagréable qu'il fût. Si tu avais vu comme elle s'occupait du

vieillard; comme elle élevait la voix pour se faire entendre de lui,

car il est à moitié sourd; comme elle lui racontait la mort subite de

jeunes gens robustes; comme elle vantait la vertu des eaux de Carlsbad,

en approuvant sa résolution d'y passer l'été prochain; comme elle

trouvait qu'il avait bien meilleur visage et l'air plus vif depuis

qu'elle ne l'avait vu! Pendant ce temps j'avais rendu mes devoirs à la

femme du pasteur. Le vieillard était tout à fait joyeux. Comme je ne

pus m'empêcher de louer les beaux noyers qui nous prêtaient un ombrage

si agréable, il se mit, quoique avec quelque difficulté, à nous faire

leur histoire. «Quant au vieux, dit-il, nous ignorons qui l'a planté:

les uns nomment tel pasteur, les autres tel autre. Mais le jeune est de

l'âge de ma femme, cinquante ans au mois d'octobre. Son père le planta

le matin du jour de sa naissance; elle vint au monde vers le soir.

C'était mon prédécesseur. On ne peut dire combien cet arbre lui

était cher: il ne me l'est certainement pas moins. Ma femme tricotait,

assise sur une poutre au pied de ce noyer, lorsque, pauvre étudiant,

j'entrai pour la première fois dans cette cour, il y a vingt-sept

ans.» Charlotte lui demanda où était sa fille: on nous dit qu'elle

était allée à la prairie, avec M. Schmidt, voir les ouvriers; et le

vieillard continua son récit. Il nous conta comment son prédécesseur

l'avait pris en affection, comment il plut à la jeune fille, comment il

devint d'abord le vicaire du père, et puis son successeur. Il venait à

peine de finir son histoire lorsque sa fille, accompagnée de M.

Schmidt, revint par le jardin. Elle fit à Charlotte l'accueil le plus

empressé et le plus cordial. Je dois avouer qu'elle ne me déplut pas.

C'est une petite brune, vive et bien faite, qui ferait passer

agréablement le temps à la campagne. Son amant (car nous donnâmes

tout de suite cette qualité à M. Schmidt), homme de bon ton, mais

très-froid, ne se mêla point de notre conversation, quoique Charlotte

l'y excitât sans cesse. Ce qui me fit le plus de peine, c'est que je

crus remarquer, à l'expression de sa physionomie, que c'était plutôt

par caprice ou mauvaise humeur que par défaut d'esprit qu'il se

dispensait d'y prendre part. Cela devint bientôt plus clair: car, dans

un tour de promenade que nous finies, Frédérique s'étant attachée à

Charlotte, et se trouvant aussi quelquefois seule avec moi, le visage de

M. Schmidt, déjà brun naturellement, se couvrit d'une teinte si

sombre, qu'il était temps que Charlotte me tirât par le bras et me fit

signe d'être moins galant auprès de Frédérique. Rien ne me fait tant

de peine que de voir les hommes se tourmenter mutuellement; mais je

souffre surtout quand des jeunes gens à la fleur de l'âge, et dont le

cœur serait disposé à s'ouvrir à tous les plaisirs, gâtent, par des

sottises, le peu de beaux jours qui leur sont réservés, sauf à

s'apercevoir trop tard de l'irréparable abus qu'ils en oui fait. Cela

m'agitait; et lorsque, le soir, de retour au presbytère, nous prîmes

le lait dans la cour, la conversation étant tombée sur les peines et

les plaisirs de la vie, je ne pus m'empêcher de saisir cette occasion

pour parler de toute ma force contre la mauvaise humeur. «Nous nous

plaignons souvent, dis-je, que nous avons si peu de beaux jours et tant

de mauvais; il me semble que la plupart du temps nous nous plaignons à

tort. Si notre cœur était toujours ouvert au bien que Dieu nous envoie

chaque jour, nous aurions alors assez de forces pour supporter le mal

quand il se présente.--Mais nous ne sommes pas maîtres de notre

humeur, dit la femme du pasteur; combien elle dépend du corps! On est

triste par tempérament; et, quand on souffre, rien ne plaît, on est

mal partout.» Je lui accordai cela. «Ainsi, traitons la mauvaise

humeur, continuai-je, comme une maladie, et demandons-nous s'il n'y a

point de moyen de guérison.--Oui, dit Charlotte; et je crois que du

moins nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expérience. Si quelque

chose me tourmente et que je me sente attrister, je cours au jardin: à

peine ai-je chanté deux ou trois airs de danse en me promenant, que

tout est dissipé.--C'est ce que je voulais dire, repris-je: il en est

de la mauvaise humeur comme de la paresse, car c'est une espèce de

paresse, notre nature est fort encline à l'indolence; et, cependant, si

nous avons la force de nous évertuer, le travail se fait avec aisance,

et nous trouvons un véritable plaisir dans l'activité.» Frédérique

m'écoutait attentivement. Le jeune homme m'objecta que l'on n'était

pas maitre de soi-même, ou que du moins on ne pouvait pas commander à

ses sentiments. «Il s'agit ici, répliquai-je, d'un sentiment

désagréable dont chacun serait bien aise d'être délivré, et

personne ne connaît l'étendue de ses forces avant de les avoir mises

à l'épreuve. Assurément un malade consultera tous les médecins, et

il ne refusera pas le régime le plus austère, les potions les plus

amères, pour recouvrer sa santé si précieuse.» Je vis que le bon

vieillard s'efforçait de prendre part à notre discussion; j'élevai la

voix, en lui adressant la parole. «On prêche contre tant de vices, lui

dis-je; je ne sache point qu'on se soit occupé, en chaire, de la

mauvaise humeur[11].--C'est aux prédicateurs des villes à le faire,

répondit-il; les gens de la campagne ne connaissent pas l'humeur. Il

n'y aurait pourtant pas de mal d'en dire quelque chose de temps en

temps: ce serait une leçon pour nos femmes, au moins, et pour M. le

bailli.» Tout le monde rit, il rit lui-même de bon cœur, jusqu'à ce

qu'il lui prit une toux qui interrompit quelque temps notre entretien.

Le jeune homme reprit la parole: «Vous avez nommé la mauvaise humeur

un vice; cela me semble exagéré.--Pas du tout, lui répondis-je, si ce

qui nuit à soi-même et au prochain mérite ce nom. N'est-ce pas assez

que nous ne puissions pas nous rendre mutuellement heureux? faut-il

encore nous priver les uns les autres du plaisir que chacun peut goûter

au fond de son cœur? Nommez-moi l'homme de mauvaise humeur qui possède

assez de force pour la cacher, pour la supporter seul, sans troubler la

joie de ceux qui l'entourent. Ou plutôt la mauvaise humeur ne

vient-elle pas d'un mécontentement de nous-mêmes, d'un dépit causé

par le sentiment du peu que nous valons, auquel se joint l'envie

excitée par une folle vanité? Nous voyons des hommes heureux, qui ne

nous doivent rien de leur bonheur, et cela nous est insupportable.»

Charlotte sourit de la vivacité de mes expressions; une larme, que

j'aperçus dans les yeux de Frédérique, m'excita à continuer.

«Malheur à ceux, m'écriai-je, qui se servent du pouvoir qu'ils ont

sur un cœur pour lui ravir les jouissances pures qui y germent

d'elles-mêmes! Tous les présents, toutes les complaisances du monde,

ne dédommagent pas d'un moment de plaisir empoisonné par le dépit et

l'odieuse conduite d'un tyran!»

Mon cœur était plein dans cet instant; mille souvenirs oppressaient

mon âme, et les larmes me vinrent aux yeux.

«Si chacun de nous, m'écriai-je, se disait tous les jours: Tu n'as

d'autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs plaisirs, et

d'augmenter leur bonheur en le partageant avec eux. Est-il en ta

puissance, lorsque leur âme est agitée par une passion violente, ou

flétrie par la douleur, d'y verser une goutte de consolation?

«Et lorsque l'infortunée que tu auras minée dans ses beaux jours

succombera enfin à sa dernière maladie; lorsqu'elle sera là, couchée

devant toi, dans le plus triste abattement; qu'elle lèvera au ciel des

yeux éteints, et que la sueur de la mort séchera sur son front; que,

debout devant son lit, comme un condamné, tu sentiras que tu ne peux

rien faire avec tout ton pouvoir; que tu seras déchiré d'angoisses, et

que vainement tu voudras tout donner pour faire passer dans cette pauvre

créature mourante un peu de confortassion, une étincelle de

courage!...»

Le souvenir d'une scène semblable, dont j'ai été témoin, se

retraçait à mon imagination dans toute sa force. Je portai mon

mouchoir à mes yeux, et je quittai la société. La voix de Charlotte,

qui me criait: «Allons, partons!» me fit revenir à moi. Comme elle

m'a grondé en chemin sur l'exaltation que je mets à tout! que j'en

serais victime, que je devais me ménager! Ô cher ange! je veux vivre

pour toi.

[Footnote 11: Nous avons maintenant un excellent sermon de Lavater sur

ce sujet, parmi ses sermons sur le livre de Jonas.]

Werther · 第 41 / 117 题