_Werther_ est le premier jet et le début de toute cette poésie de
notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres
initiateurs en bien ou en mal qui renferme en germe toute une série de
créations analogues. Mais si on lui refuse d'être le père de tant
d'ouvrages du même genre qui l'ont suivi, au moins faut-il reconnaître
qu'il fut le premier-né de cette famille si nombreuse, et qu'il a
précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de
sa publication est en effet très-remarquable. Croirait-on qu'il y a
déjà _soixante-six ans_ que ce type original de la poésie du spleen a
paru dans le monde! _Werther_ fut écrit et publié en 1774, sous Louis
XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans
avant la révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai
que Gœthe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers
pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait
quarante ans à l'époque de l'assemblée constituante, et que son
œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a
une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont,
comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est
développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la
marche de l'esprit poétique; la rêverie ne put pas avoir cours au
milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune
se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait
senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et
alors de nouveaux _Werther_ et de nouveaux _Faust_ renouèrent la
tradition poétique.
Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer
_Werther_ à _Faust_, et montrer le rapport intime qui unit ces deux
ouvrages de Gœthe: on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de
la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de
Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose
pour le _René_ de M. de Chateaubriand, pour l'_Obermann_ de M. de
Sénancourt, pour l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, et pour une
multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en
elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de
_Werther_, telles que le _Jacopo Ortiz_ d'Ugo Foscolo. Mais, si les
considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle
comparaison entre _Werther_ et les œuvres analogues qui l'ont suivi,
même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui,
ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature
européenne depuis près d'un siècle: ce serait la formule générale
de cette littérature, donnant à la fois son unité et sa variété, ce
qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la
forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son
pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au
milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui
l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le
dix-huitième siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux
héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres
questions se présentent. Comment un ouvrage tel que _Werther_ a-t-il pu
naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce roman? Nous
nous bornerons à quelques considérations sur ces deux points.
Comment _Werther_ et _Faust_ ont-ils pu naître en 1774[5],
immédiatement après Marivaux et Crébillon fils, et lorsque la
littérature française en était à Marmontel, à la Harpe et à
Florian? On dira peut-être que, Gœthe étant Allemand, il n'y a aucune
raison de comparer ce qui se faisait alors en Allemagne avec ce qui se
faisait en France. Mais c'est une erreur de s'imaginer que Gœthe ne
relève que de son pays: le développement de Gœthe appartient à la
France comme à l'Allemagne. Il suffit de jeter les veux sur ses
_Mémoires_ pour en être convaincu.
La vérité, c'est que Gœthe s'est formé entre la France et
l'Allemagne, participant des deux, et recevant ainsi une double
impulsion; et c'est cette double impulsion qui a produit _Werther._
Gœthe, dans ses _Mémoires_, s'est attaché avec un soin minutieux à
expliquer comment il fit _Werther_ avec sa propre vie, avec ses amours,
avec ses douleurs, avec son sang, pour ainsi dire. On dirait, tant il
sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a songé à
écrire ses _Mémoires_ que pour cette explication, par laquelle il
termine une confession qu'il n'a jamais continuée au delà. Il raconte
donc une multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son
existence sortit un jour _Werther_, écrit (ce sont ses expressions)
dans une sorte de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses
révélations, il nous semble que Gœthe ne donne pas de _Werther_ la
grande et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul
homme, quelque force de réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge
bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif
des choses. Gœthe est trop occupé des mille petits accidents intimes
de sa vie, de tous les petits ruisseaux qui ont amoncelé peu à peu
dans son cœur la source d'où _Werther_ a jailli: il oublie les causes
générales et les horizons éloignés d'où ces ruisseaux découlaient.
Toute peinture ainsi faite par l'auteur d'un ouvrage, dans le but
d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de
largeur et de lumière: au lieu de la Providence qui enfante les
chefs-d'œuvre de l'esprit humain, on ne découvre plus que le hasard
des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa création, ne
voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont frappé: il ne voit
souvent pas d'où ces traits sont partis.
La grande cause qui a fait produire Werther à Gœthe, c'est cette
double impulsion de la France et de l'Allemagne dont nous parlions tout
à l'heure; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies,
venus l'un du Midi, l'autre du Nord.
L'esprit de la réforme du seizième siècle contenait deux tendances
différentes: un esprit de liberté et d'examen, un esprit
d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se
partagèrent ces deux tendances. L'une produisit à la fin Voltaire;
l'autre, après Milton, enfanta Klopstock. Un génie intermédiaire, et
qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.
Si l'on devait rattacher plus particulièrement _Werther_ à quelque
autre œuvre antérieure, il est évident qu'il faudrait nommer
l'_Héloïse_ de Rousseau et les six premiers livres des _Confessions._
Gœthe devait le savoir: est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer
sous silence, dans ses _Mémoires_, l'impression que fit sur lui
Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant de complaisance sur la
réaction que produisirent dans son esprit les livres athées et
anti-poétiques du dix-huitième siècle?
Gœthe, qui apprit le français en même temps que sa langue maternelle;
qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent
de Francfort, assistait tous les soirs aux représentations des drames
français, et faisait lui-même, à cet âge, génie précoce qu'il
était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son
éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les
écrits de la France; Gœthe, dis je, appartient par mille liens à
l'esprit général de la France et du dix-huitième siècle.
Mais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il
appartenait aussi à la patrie de Leibnitz, à un pays qui, ayant
abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du moyen
âge, tous les grands problèmes de la religion, de la morale et de la
société, s'était arrêté à certaines solutions, et n'avait pas
voulu aller plus loin; qui n'avait pas pu faire deux révolutions coup
sur coup, et qui, s'étant fait protestant, était resté chrétien.
Au fond, l'esprit de la réforme, soit qu'il conduisit à
l'incrédulité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines limites, était
un esprit sublime, un esprit d'enthousiasme et de foi. Il y a de
l'enthousiasme, il y a de la foi jusque dans le sentiment qui a donné
naissance aux plus désolantes doctrines du dix-huitième siècle.
Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition, toute
autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et
de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne
veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un
esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans
rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que
l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue
athée.
Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit
de la réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et
impuissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé en
France.
Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du protestantisme,
abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'humanité au but de ses
destinées. Il n'y a pas assez d'audace dans cette réforme de Luther
arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve:
pourquoi le protestantisme a-t-il abouti d'abord de toutes parts à
l'anabaptisme, et comment l'anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par
la retraite honteuse à bien des égards de la réforme? Ne voyez-vous
pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses flammes, et que cette forme
religieuse et sociale que le christianisme protestant a revêtue doit
disparaître à son tour?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, el il n'ose
s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion
arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne
contente pas ses désirs. Il porte plus haut sa vue; il est trop
philosophe pour être chrétien et homme de cette façon: il veut, sans
oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.
Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux
de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'humanité
au but de ses destinées. Si ce n'est pas le christianisme de Milton ou
de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le
déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le
ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent cette impuissance
de la France, comme il sent celle de l'Allemagne, et il s'efforce de
faire, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre
l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de
Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le
dix-huitième siècle par une terrible antithèse, la _Messiade_ et la
_Guerre des Dieux._ D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre:
il est disciple de Voltaire, de Diderot, de Buffon, de tout le
dix-huitième siècle; d'un autre côté, l'esprit mystique qui séduit
Lavater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui
est pas étranger.
Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la
fois de l'athéisme et de la religion.
Un tel état de l'âme est une grave, une affreuse maladie, bien que
cette maladie vaille mieux que le calme de l'incrédulité pure, ou que
le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse
s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations
différentes. Il y a deux hommes en lui: si l'un affirme, l'autre nie;
si l'un s'enthousiasme, l'autre sourit ironiquement; si l'un croit,
l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on
vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de
suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux
aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.
Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa
régénération du christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques,
Gœthe écoutait ses amis et se recueillait dans le doute. Ne
pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa
force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer deux un utile parti;
avec ces hommes de foi, qu'il avait sous les yeux, il songeait à faire
de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement,
comme un miroir fidèle, réfléchir leur image: il travaillait à son
_Mahomet_[7].
Une telle résolution d'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa
misère. On le vit bien pour Gœthe. Sa grandeur est évidente, mais sa
misère ne l'est pas moins. Quand la philosophie du dix-huitième
siècle produisit la révolution française, que fit Gœthe, le disciple
à demi de cette philosophie? Il ne sentit pas la grandeur de cette
révolution, il affecta de ne pas s'en émouvoir: il fut moins grand
alors que Schiller.
Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-t-il donné à
sa patrie, aux jours d'action et de péril? L'Allemagne tournait les
yeux vers lui: il ne répondait rien, ou il rendait des oracles douteux.
Méphistophélès s'était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar,
et tenait compagnie à Faust.
Mais, avant de se donner ce caractère d'un artiste qui s'attache
exclusivement à l'art, faute d'une philosophie, et qui, de dessein
prémédité, se fait sceptique sans vouloir pourtant souffrir de son
scepticisme, Gœthe avait été naturellement ce qu'il se fit plus tard
par la réflexion, c'est-à-dire qu'il avait été sceptique, mais avec
douleur; et c'est alors, c'est dans la virginité de son génie qu'il
écrivit Werther.
Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.
«J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ce livre,» écrivait
Rousseau en tête de sa _Nouvelle Héloïse._ Quand on compare _Werther_
aux mœurs et aux livres de notre époque, on doit le juger excellent.
Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y
respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie
véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, le
sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour: ce sont
trois traits de Rousseau, qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont
passé dans l'âme de Gœthe, et y vivaient à l'époque où il fit
_Werther._
La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion.
Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et
désertèrent les temples des païens, ils n'eurent d'abord pour temple
que la voûte du ciel. «À quoi bon des temples pour qui conçoit la
grandeur et l'unité de Dieu?» disent à chaque instant les premiers
Pères. Le christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez,
dans Minutius Félix, l'admirable entretien d'_Octavius_ et de ses amis
au bord de la mer, et jugez si le christianisme n'a pas débuté par
là. Jésus lui-même, dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite,
au bord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu
et la misère des hommes?
Ne nous étonnons donc pas que toute la poésie de notre époque se soit
réfugiée dans la nature. On s'y réfugie toujours, pour y prendre des
consolations ou des inspirations, aux époques de renouvellement. On
arrive également là parce que l'on fuit et parce que l'on cherche. Le
plus grand peintre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà
jusqu'à un certain point l'aine chrétienne. De Théocrite à saint
Basile, qui aimait tant la nature, il y a cinq siècles où, païens et
chrétiens, tout ce qui a une vie de désir se tourne avec passion vers
la retraite. Mais à ces époques voici ce qui arrive: ceux qui se
réfugient ainsi dans la nature sans beaucoup songer à l'humanité sont
simplement poètes; ceux qui, au sein de la nature, prient pour
l'humanité et s'occupent d'elle, sont poètes dans un autre sens, dans
un sens plus élevé. Ce qui a manqué aux artistes de notre époque, ce
qui a manqué à Gœthe, à Byron et à tant d'autres, c'est de joindre
au sentiment de la nature un sentiment également vif des destinées de
l'humanité. Rousseau, l'initiateur de ce mouvement; Rousseau, qui fit
sortir l'art des maisons et des palais pour l'introduire sur une plus
grande scène, et dont la poésie, sous ce rapport, est à la poésie de
ses devanciers comme le lac de Genève est aux jardins de Versailles;
Rousseau, dis-je, avait en même temps à un degré supérieur l'idée
générale, l'idée philosophique, l'idée sociale. Soit qu'il peigne
son homme originel dans la forêt primitive, soit qu'il rêve l'amour au
bord du Léman, la nature est un observatoire d'où il pense à
l'humanité. Des deux artistes, ses disciples à bien des égards, qui
le suivirent immédiatement, Gœthe et Bernardin de Saint-Pierre, ce
dernier est celui qui a encore le sentiment le plus vif de l'humanité
et de ses destinées générales. Gœthe, entravé, comme je l'ai
indiqué, par l'esprit retardataire de son pays, est très-inférieur
sur ce point. Il ne se sent, quant au reste des hommes, qu'affranchi et
indépendant; il ne se sent pas relié à eux; il ne se sent pas citoyen
du monde, acteur dans le développement nécessaire et légitime de
l'humanité, enchaîné à ses destinées, et ayant h cet égard un
droit et un devoir. La raison en est simple: la France seule s'était
faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à
l'immobilité, à la conservation, à la durée; elle ne permettait à
l'idéalisme naissant que d'agiter le cœur et la tête de ses enfants,
sans leur laisser croire à l'effet des idées, à l'activité possible,
à la réalisation de l'idéal. Gœthe a le défaut de son pays. Sa
poésie donc, privée de l'espérance qui s'applique à l'humanité tout
entière, tourne à l'individualité et à l'égoïsme. La nature n'est
pas pour lui cette retraite où l'âme travaille pour l'humanité. C'est
à contempler la nature pour elle-même que l'âme s'applique. Mais la
nature, quoiqu'elle se communique à nous, ne peut jamais être en
communication directe avec nous. Sa contemplation ainsi dirigée devient
donc un tourment pour l'âme, qui cherche toujours son véritable objet,
l'homme. Plus le sentiment de la nature est fort, plus ce tourment
devient âpre et douloureux. Comment y échapper? par l'amour individuel
ou par cette espèce d'égoïsme qu'on appelle l'art pour l'art. On seul
déjà, dans Gœthe écrivant _Werther_, le Gœthe qui se montra plus
tard.
Mais si une large sympathie pour les destinées générales de
l'humanité ne se montre pas dans ce livre, ce n'est du moins qu'une
lacune; rien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit
humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut avouer que le
sentiment de l'humanité y est tort peu développé, et que le sentiment
de l'égalité ne s'y montre que sous l'aspect révolutionnaire.
Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et
à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein
par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'humanité
collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux
destinées de l'humanité, une sollicitude inquiète et active en même
temps pour tous les hommes en général: c'est de la sensibilité, ce
n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni
rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion
plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'humanité, quoique
louable en lui-même, n'est capable de donner à notre âme ni force, ni
lumière, ni ton, ni harmonie.
Ainsi l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans
ce caractère de Werther, et, par conséquent, la proportion de toutes
les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant
contre-balancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient
une fureur; le sentiment de la nature, une rêverie fatigante. Werther
s'abîme ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer
l'âme humaine.
Mais, malgré cette ruine d'une âme dont les éléments sont sublimes,
ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes.
L'indépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait
fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en
est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas
moins une des plus admirables révélations de l'amour que jamais poète
ait écrites.
Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la nature, l'humanité, la
famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et
sincère, mais isolément sentis. Le lien manque: et comment, je le
répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion, c'est ce
que l'humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la
nature, l'humanité, la famille, n'existe pas pour Werther; et la plus
grande de ces trois révélations divines, l'humanité, est aussi celle
qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux.
Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la nature, et par là
il se sent artiste, il se sent puissant: mais où tourner cette
puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aimer;
l'amour universel est le grand artiste et le créateur du monde. Werther
sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que
plus faiblement encore l'humanité. Où donc trouverait-il une ancre
forte et solide contre les orages de son amour individuel? L'amour de
l'humanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut,
et l'amour individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le
simple effet d'un hasard, mais en réalité par l'imperfection des
choses d'ici-bas, il tombe sous l'empire exclusif de ce sentiment
d'artiste qu'il a pour la nature. Il devient, faut-il le dire? la proie
du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est livré aux
vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie
dépend de ses rayons; suivant le mois de l'année et le temps qu'il
fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.
On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usé
dans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de clef.
Chaque lettre répond à la saison où elle est écrite, tant Werther
est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on
le voit, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier au
sentiment de la nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deux ans,
suivant toujours les vicissitudes des saisons; et Werther, après avoir
passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et se
tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites
si naturellement dans la peinture des sentiments, qu'on dirait qu'elles
ne font avec elle qu'un seul tissu.
Telle est donc, à notre avis, la borne de ce livre, telle est sa
grandeur et sa limite. Voilà comment il est immoral et impie aux yeux
de beaucoup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. À
ceux qui le déclarent impie, nous demanderons: En quoi Gœthe, dans
_Werther_, a-t-il réellement outragé la foi, l'espérance, la
charité? De quelle confiance sublime déshérite-t-il l'homme dans ce
livre? Tout au plus pourrait-on dire qu'un tel caractère, peint dans
toute sa vérité, est immoral à cause de ce qui lui manque,
c'est-à-dire parce que Werther ne sait pas transformer en amour plus
grand et plus divin cet amour qui le fait mourir. Mais cette exaltation
qu'il porte dans le sentiment de la nature et de l'amour, de même que
son dégoût pour la société présente, n'ont rien en soi que de
louable et de bon.
Madame de Staël se trompe donc lorsqu'elle reproche à Gœthe de
s'être passionné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide.
Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation relative
que Gœthe a donnée à son héros, et de l'impossibilité où il était
de lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en effet, qu'il
faudrait à Werther une religion pour remplacer dans son cœur et dans
son intelligence la vieille religion dont il est à jamais sorti, et
pour le retenir ainsi sur le bord de l'abîme, au nom du devoir? Celui
qui ne sent pas cela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait bien son
œuvre de cette façon. Un critique, Nicolaï, ayant essayé de tourner
en ridicule ce dénouement nécessaire, imagina de refaire l'ouvrage en
conservant le commencement et en changeant la fin: Werther, dans ce
nouveau plan, ne se tuait pas. «Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se
doute pas que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué
dans sa fleur la jeunesse de Werther.»
Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une
poésie qui n'aboutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette
poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils
n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que
l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est
pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en
aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils
résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au
suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné
aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais
j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans _Werther_ et dans
_Faust_, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit
toutes les espérances de l'humanité, et abandonne honteusement
l'idéal. Montrez-nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers,
aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre! Seulement
donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de
l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe
l'a peint dans _Werther_; mais que cet amour sache qu'il y a un amour
plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans
toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à
celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur
cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont
vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe
ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur
noble caractère!
L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des
temps modernes; son style, particulièrement dans _Werther_, est
considéré comme le type de la perfection classique; et pourtant il a
passé longtemps pour certain en France que le style de _Werther_ était
aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient
étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. À cette
époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de
symboles, était fort peu connue chez nous: la manière dont furent
reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez.
Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la
clarté de style de ce _Werther_ qui m'avait si fort touché dans ma
jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il
en résultait un français fort correct. La phrase de Gœthe, même
lorsqu'elle est très-poétique, est aussi claire que celle de Voltaire.
C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la
réimprimant aujourd'hui, j'ai dû me demander si ce livre méritait les
anathèmes dont on l'a si souvent chargé. Quelque peu de
responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu,
on doit y songer pourtant. _Werther_ est, sous bien des rapports, comme
dit madame de Staël, «un roman sans égal et sans pareil;» c'est une
des plus émouvantes compositions de l'art moderne; son effet sur les
imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les
raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à
notre époque que dangereuse.
[Footnote 1: _Les Mémoires de Gœthe_ ont prouvé combien madame de
Staël se trompai! sur ce point.]
[Footnote 2: _De l'Allemagne_, part II, ch. XXVIII.]
[Footnote 3: _Revue encyclopédique_, 1831, articles _De la Poésie de
notre époque._]
[Footnote 4: There is a very life in our despair, _Vitality of poison_;
a quick root Which feeds these deadly branches.