[Footnote 5: _Faust_ ne parut pas précisément cette année; mais
Gœthe le composait presque en même temps que _Werther._ Il avait
publié, l'année précédente, _Gœtz de Berlichinyen._ Ces trois
ouvrages, qui se pressent dans l'esprit de Gœthe, âgé de vingt-cinq
ans à peine, montrent bien le puissant démon qui l'obsédait alors, et
ont entre eux une étroite liaison. Mécontent du présent, et ne
pouvant se reposer dans aucune croyance, Gœthe se retourne d'abord vers
le passé, et il ébauche un modèle de ses créations gothiques que
Walter-Scott et son école reprendront longtemps après et traiteront
avec tant de calme et de froide patience. Mais ce n'est pas la exprimer
sa vie; ce n'est là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et
d'érudition. Il tente donc l'art actuel: il se peint lui-même avec
toute sa fougue dans _Werther_, et ouvre ainsi à distance la carrière
où Byron et tant d'autres doivent le suivre. Cependant, pour ne pas
mourir avec son héros, Gœthe se fait une résolution: il sera artiste
avant tout. Décomposant alors son âme en deux, c'est-à-dire
idéalisant en deux personnages l'esprit du bien et l'esprit du mal,
l'esprit qui en lui cherche l'avenir, et l'esprit qui lui dit que ses
espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime, et
l'esprit qui n'aime pas, il place Méphistophélès à côté de Faust,
et son œuvre principale fut terminée[6].
[Footnote 6: Voyez la traduction des _Deux Faust_ de M. Henri Blaze, qui
fait partie de cette collection.]
[Footnote 7: Ce _Mahomet_ n'eût pas été celui de Voltaire: il eût
été _croyant_, il eût ressemblé, en cela, au vrai Mahomet. Mais
pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que
l'incrédulité qui inspira le _Mahomet_ de Voltaire était presque
aussi profonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or, comment combiner ces
deux tendances de la religion et de l'irréligion dans un pareil sujet?
Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une
religion assez vaste pour comprendre Mahomet comme tel; ou Mahomet est
un visionnaire qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe
finit par sentir que ce sujet, comme il l'avait conçu, était au-dessus
de ses forces, et il l'abandonna.
Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent sans le savoir, peint au
surplus admirablement l'état où était Gœthe. Il a devant lui des
chrétiens pleins d'enthousiasme, qui veulent faire revivre le
christianisme, et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il
soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion.
Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le
christianisme! Pour combiner celle conception de Mahomet avec le
christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il
fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philosophe et religieux
comme l'avenir le sera.
Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses
croyances, dans un passage de ses _Mémoires_: «Lavater, dit-il,
m'ayant à la fin pressé par ce rude dilemme: _Il faut être chrétien
ou athée_, je lui déclarai que s'il ne voulait pas me laisser en paix
dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne
verrais pas beaucoup de difficulté à me décider pour ce qu'il
appelait l'athéisme, convaincu d'ailleurs, comme je l'étais, que
personne ne savait précisément quelle croyance méritait l'une ou
l'autre qualification.» Malheureusement on ne sait trop non plus ce que
c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée: c'était
une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.]