I.

Madame de Staël, dans son livre _de l'Allemagne_, parle ainsi de

_Werther_: «Les Allemands sont très-forts en romans qui peignent la

vie domestique. Plusieurs de ces romans méritent d'être cités; mais

_ce qui est sans égal et sans pareil, c'est Werther._ On voit là tout

ce que le génie de Gœthe pouvait produire quand il était passionné.

L'on dit qu'il attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa

jeunesse[1]. L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de

l'enthousiasme pour le suicide doit lui paraître maintenant blâmable.

Quand on est très-jeune, la dégradation de l'être n'ayant en rien

commencé, le tombeau ne semble qu'une image poétique, qu'un sommeil

environné de figures à genoux qui nous pleurent. Il n'en est plus

ainsi, même dès le milieu de la vie; et l'on apprend alors pourquoi la

religion, cette science de l'âme, a mêlé l'horreur du meurtre à

l'attentat contre soi-même. Gœthe, néanmoins, aurait eu grand tort de

dédaigner l'admirable talent qui se manifeste dans _Werther._ Ce ne

sont pas seulement les souffrances de l'amour, mais _les maladies de

l'imagination dans notre siècle_, dont il a su faire le tableau. Ces

pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en

acte de volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus

monotone que celle des anciens, et d'une existence intérieure beaucoup

plus agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui

qu'on prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve

après l'avoir longtemps contemplé peut entraîner à s'y précipiter.

Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si

philosophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un

intérêt prodigieux[2].»

Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque

où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise

admirablement l'œuvre de Gœthe. C'est, dit-elle, la peinture des

maladies de notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve

dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en

actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement

intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie

à laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout

cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Mais quand madame

de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle

voit la peinture dans _Werther_ n'étaient encore qu'au début de leur

invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui

ont la même origine et le même effet que _Werther_, et une foule bien

plus grande de détestables productions puisées à la même source,

n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce

livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute

la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter,

jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de

Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées

autrefois.

Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil

périodique[3], de caractériser d'une manière générale l'art de

notre époque, et en particulier le genre de poésie dont _Werther_ est

le premier modèle.

Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande

affinité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœthe,

c'est-à-dire _Werther_ et _Faust_: Byron résume en lui ces deux types,

et y ajoute encore. La maladie de l'imagination, que madame de Staël

voyait déjà si marquée dans _Werther_, prend dans Byron un caractère

plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. Il ne s'agit plus

avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent

dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie

sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus

grande, et ses symptômes plus décidés. À cette simple discordance

entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé, chez

Byron, un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour

toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce

n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme

le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au

milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins

atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous

n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poète

_caractéristique_ de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour

employer une expression même de ce poète, _une plus grande vitalité

du poison_[4]. Nous disions:

«Depuis que la philosophie du dix-huitième siècle a porté dans

toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la

morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie

_mélancolique_ de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout

à fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes

régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle,

c'est-à-dire d'une part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout

le Nord, et la France, qui représente toute la partie sud occidentale,

le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces

grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une

foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron, par

la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a

exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute

et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans bornes et de

désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera

peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de

l'art: en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre

cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire avec une

parfaite originalité l'effet de cette poésie shakespearienne dont

l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que

l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des

années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de

l'art, et l'auteur de _Werther_ et de _Faust_, devenu un demi-dieu pour

l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les

philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les

peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste

qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au

lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher

curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux

prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants

de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du

protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus

intimes, exilé de son île, parce que son île antilibérale,

antiphilosophique, antipoétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme,

ni le comprendre comme poète; menant sa vie errante de grève en

grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et

se rejetant dans la nature, comme autrefois Rousseau, fut franchement

philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates,

admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en

tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une

tempête perpétuelle; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se

confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de

lui le type de la poésie de notre âge.»

Ainsi ce que madame de Staël, qui n'avait devant les yeux que Gœthe,

déplorait comme étant une maladie et n'étant qu'une maladie, nous, en

contemplant Byron, chez qui cette maladie est au comble, nous ne le

déplorions pas moins, mais nous le regardions comme un mal nécessaire,

produit d'une époque de crise et de renouvellement. Un double aspect se

montrait à nous dans cet affreux désespoir; nous le voyions comme un

mal, mais aussi comme un progrès. Nul enfantement n'a lieu sans

douleur. Byron nous semblait porter le signe de deux destinées: d'une

destinée qui s'achève, et d'une destinée qui commence; d'un monde qui

s'engloutit, et d'un monde qui surgit. Et si la mort nous paraissait

plus glacée, pour ainsi dire, chez lui, nous découvrions aussi plus

manifestement en lui l'esprit immortel qui, à travers le tombeau,

retrouvera la vie.

Vainement, en effet, soutiendrait-on que sa poésie n'est que l'agonie

du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette agonie des traits qui

indiquent la résurrection. Vainement on le comparerait, comme on l'a

fait quelquefois, au Satan de Milton. Je dis que Satan, conservant de la

force jusque dans sa damnation, se ressent encore par là du divin et

s'y rattache. Cet ange tombé, se soutenant dans sa révolte, est encore

dans la vie. Sa misère n'est que d'un degré plus profonde que celle du

fier Ajax, s'écriant: «Je me sauverai, malgré les dieux!» Et même

est-il bien permis de dire que cet espoir de salut manque complètement

à Satan? N est-ce pas la nécessité seule du symbole qui a fait que

Milton lui a ôté tout espoir? La mort absolue, en effet, est-elle

concevable? Satan vit, il combat; donc il a de l'espoir. Cet espoir ne

manque pas non plus à la poésie de Byron.

L'homme, ayant pris confiance dans sa force au dix-huitième siècle, a

rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rejeté la

tradition, et s'est élancé vers l'avenir. Mais cet élan du sentiment

a devancé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès

intellectuel, un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve

du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il donc? Ne voyant pas ses

appétitions se réaliser, le sentiment se trouble, et, tout en

persistant vers l'avenir, il arrive à le nier de la bouche et à nier

toute chose. Mais lors même qu'il nie ainsi, c'est qu'il aspire encore

vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue.

Soyez sûr que s'il n'avait pas toujours le même but, il ne

blasphémerait pas avec tant d'audace; c'est la passion qu'il a pour ce

but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du

sentiment dans l'humanité. Tandis que l'homme de la sensation et de

l'activité se satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a

devant les yeux, et que l'homme de l'intelligence cherche à le

perfectionner, le poète s'indigne de ces lenteurs, et finit par n'avoir

plus que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous

devions le condamner pour cela, il nous faudrait condamner avec lui nos

pères qui ont rêvé une humanité nouvelle, une humanité plus grande.

Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans

vraiment le comprendre, il nous faudrait condamner absolument et

Voltaire et Rousseau, et tout le dix-huitième siècle, et toute la

révolution, qui ont éveillé la fièvre de son génie, et donné à

son sang cette impulsion généreuse, mais désordonnée; ou plutôt

c'est toute la marche progressive de l'esprit humain qu'il nous faudrait

condamner comme une chimère monstrueuse et funeste, si nous ne voulions

pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et

que saisit le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque la

caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé

plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt pour nous, en

nous faisant signe qu'il n'y a point de route, parce qu'il n'en a pas

trouvé.

Il y a une route, sans doute, et nous la trouverons; mais qui oserait

dire que le courage et la force de celui qui a pu s'élever si haut pour

la chercher ne sera pas cause de notre courage pour la chercher à notre

tour, nous qui sommes restés dans la plaine, et ne nous servira pas

ainsi prodigieusement à la découvrir?

Nous transformions donc le point de vue de madame de Staël, en

embrassant avec confiance cette crise de désespoir de notre temps,

comme un chrétien embrasse la croix qu'il plaît à la Providence de

lui envoyer, et en fait l'ancre de son salut. «Si, disions-nous, la

poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui

annonce le besoin d'une régénération sociale; si elle ne jetait pas

ainsi, dans toutes les âmes capables de la sentir, le premier germe de

cette régénération; si elle ne versait pas dans ces âmes, avec la

douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit y être, elle ne serait

pas ce qu'elle a toujours été, _prophétique._»

Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le

montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme

d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le

ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été

grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces

vaines tentatives de l'art de la renaissance et de l'art pour l'art, la

poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et

nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour

entrer, à l'insu souvent les unes des autres, dans cette phase de la

poésie.

L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est

la reproduction de la nature. L'art croit de génération en

génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur

époque, se succèdent, et cette succession est le développement de

l'art. Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été

fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est

faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée

dans la vie de l'art.

Nous soutenions donc «que la poésie, comprise en général comme l'a

comprise Byron, est la seule qui sorte des entrailles mêmes de la

société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du

dix-huitième siècle et de la révolution française; qu'elle est le

produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où

tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé,

l'humanité cherche un monde nouveau.» Ainsi nous trouvions à la fois

une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art

actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la

société.

Quelques exceptions s'offraient néanmoins à nos regards, et nous

étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous

expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits.

C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Écosse qui a inspiré ces

deux écrivains. «Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par

les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu

avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au

fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité;

ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale

incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et profond de la

nature extérieure: un tel homme n'aurait pu s'intéresser comme eux à

ces mille petites nuances qui les intéressent; et tourmenté par les

rudes problèmes qui occupent l'humanité de notre âge, il lui eût

été impossible de relever curieusement les moindres accidents de jour,

de lumière, de paysage, de costume. Il faut, pour cela, avoir le cœur

libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et

l'héritage de la partie la plus vivante de l'humanité. M. de

Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord: il a fait _Atala_ et

_René_, où il est plus question de la désolation du cœur laissée

par les doctrines du dix-huitième siècle et par la révolution

française que des sauvages qui y sont mis en scène.»

Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a

continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du

dix-huitième siècle et de la révolution. Sa chanson est au plus haut

degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui,

sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la

force de renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à

l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme

d'État. Il a su faire converger l'esprit de la comédie et de la satire

à l'inspiration de la _Marseillaise_; et il a composé de ce mélange

la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence

peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère

général que nous assignons à la poésie de notre époque? Et n'a-t-on

pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands

problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer

vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis

penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports

douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le

ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus

grande. Exemple unique à notre époque de l'art calme et contenu comme

les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû

à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle

veut s'imposer, et qui ne s'abandonne pas à tout son vol.

Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre

formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration. «Eh!

comment en effet, disions-nous, la poésie de notre âge ne serait-elle

pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut

manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les

philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amertume

fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre social

autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un grand

lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où

pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne peut

aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon temps, où

sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun? Vous vivez

solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures

alignées géométriquement; mais vous n'avez ni maisons ni temples. Nos

peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal, et aucune

pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la poésie est

venue fleurir dans vos ruines, elle est venue célébrer des

funérailles. C'est Shakespeare qui conduit le chœur des poètes,

Shakespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la

philosophie. Werther et Faust, Childe-Harold et don Juan suivent l'ombre

d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me

peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la terrible

devise de l'enfer: _Lasciate la speranza._ Que tu es grand, ô Byron,

mais que tu es triste! Et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois la

terrible pensée de ton siècle, tu sembles avoir voulu t'arracher au

tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de

promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre

comme un simple écho à tous les poètes des temps passés. D'autres,

plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour de

ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim de poètes

abîmés dans une mystique contemplation. Combien l'Allemagne a-t-elle

vu de ses enfants participer du puissant délire d'Hoffman et de la

folie de Werner!

«Et la France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la

philosophie du doute, la poésie du doute lui était bien due, quelque

douloureuse qu'elle fut. Pour la première fois, notre langue a enfin

connu le lyrisme. Ce ne sont plus, comme dans les siècles précédents,

quelques accents délicats et purs, quelques retours heureux à

l'antiquité, de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie

elle-même qui a paru. Mais contemplez ceux à qui nous la devons,

sondez le fond de leur cœur: ne voyez-vous pas que leur front est

empreint de tristesse et de désolation? C'est le doute qui les

assiège, et qui les inspire, comme il inspira Gœthe et Byron. Ou bien

ils essayent vainement de se rejeter en arrière et de se rattacher aux

solutions du christianisme; ou bien ils prodiguent leurs forces à

peindre l'aspect matériel de l'univers; et, quand il s'agit de l'absolu

et de l'éternel, ils font du fantastique sans croyance, uniquement pour

faire de l'art.

«..... Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les

poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur

époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont

comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient entendre des

instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient

dans une langue inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau

être délicieux à mon oreille, le fond, le fond éternel de mon cœur

est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la

poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des

abîmes ou notre esprit se perd, et qui, connue les harpies, salit à

l'instant même tous les mets qui couvrent la table du festin. C'est là

le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui

s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du moyen âge,

ou des cathédrales gothiques.

«..... Byron, dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans

_Werther_ et _Faust_, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans

ses poésies, Chateaubriand dans _René_, Benjamin Constant dans

_Adolphe_, Sénancourt dans _Obermann_, Sainte-Beuve dans _Josèphe

Delorme_, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et

toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et

d'affreux désespoir, qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et

tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que

nous appelons _byronienne_: poésie inspirée par le sentiment vif et

profond de la réalité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie,

de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par

suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre

théologique-féodal), et de la proclamation de principes nouveaux qui

doivent engendrer une société nouvelle. En face de cette école, fille

directe de la philosophie du dix-huitième siècle, est venue se placer

une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les

représentants et les chefs en France; école qui, au fond, est aussi

sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école

byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer,

comme un _datum_, une convention, un axiome poétique, a pu paraître

aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite

_ange_ par opposition à l'autre qu'elle a traitée de _démon_, et

cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans,

à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de

l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations,

tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt chrétiens

résignés comme l'auteur de l'imitation.»

Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore

ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia

n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous

fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre

thèse! Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de

nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré

du moyen âge nous en livreraient au besoin. Que sont devenus, je le

demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y

a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un

vernis de christianisme? Us ont vainement essayé de remonter le fleuve,

et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Ils ont fini par

sentir que la vraie poésie de notre époque est celle qui pousse à

l'avenir, en peignant les profondes souffrances du présent.

Aujourd'hui, je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de

leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'hui à distinguer aussi

nettement de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de

convention qui s'était placée à côté d'elle. Il faudrait avouer que

tous ces vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains

autels élevés à l'art, comme si l'art sans l'humanité était quelque

chose, ont été renversés par ceux mêmes qui les avaient dressés.

Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire, comme le vieux

Corneille, mais dans un autre sens:

Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.

Ils ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont

jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qu'ils

voulaient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui

pleure et qui cherche, a fini par les envahir.

Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste,

malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés,

qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent

dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la

littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui

inspira _Werther_ à Gœthe a souillé partout. Ovide, peignant le chaos

d'où devait sortir le monde, le représente comme une grande confusion

d'éléments qui se heurtent, sous un même voile, et, pour ainsi dire,

sous un même visage:

Unus erat toto naturæ vultus in orbe.

La littérature de notre époque, symbole du chaos où nous nous

agitons, el d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte

d'un grand voile de mélancolie.

Werther · 第 22 / 117 题