avait l'air solide... Ce n'est pas de jeu!
--Chaverny bat la campagne...
--Chaverny menace ruine..., Chaverny perd plante...
--Submergé, Chaverny... Chaverny disparu!
Chaverny venait de glisser sous la table.--Un second hourra retentit.
Le bossu triomphant leva le verre qu'on venait d'emplir pour le vaincu
et l'avala, debout sur la nappe.--Il était ferme comme un roc.
La salle faillit crouler sous les applaudissements.
--Qu'est-ce que cela? demanda le prince de Gonzague qui s'approcha.
Ésope II sauta lestement à bas de la table.
--Vous me l'avez donné, monseigneur, dit-il.
--Où est Chaverny? fit encore Gonzague.
Le bossu poussa du pied les jambes du petit marquis qui passaient.
--Le voici! répondit-il.
Gonzague fronça le sourcil et murmura:
--Ivre mort!... c'est trop... Nous avions besoin de lui.
--Pour les fiançailles, monseigneur? repartit le bossu qui chiffonna, ma
foi, son jabot en grand seigneur et salua en jetant son feutre sous
l'aisselle.
--Oui, pour les fiançailles, répondit Gonzague.
--Palsambleu! fit Ésope II d'un ton dégagé, un de perdu, un de
retrouvé... Tel que vous me voyez, monseigneur, je ne serais pas fâché
de m'établir et je m'offre à faire votre affaire.
Un grand éclat de rire accueillit cette proposition inattendue. Gonzague
regardait attentivement le bossu qui s'était campé devant lui, tenant
toujours un vidrecome à la main.
--Sais-tu ce qu'il faudrait faire pour remplacer celui qui est là?
demanda tout bas Gonzague en montrant Chaverny.
--Oui, répondit le bossu; je sais ce qu'il faudrait faire.
Et, te sens-tu de force...? commença le prince.
Ésope II eut un sourire à la fois orgueilleux et cruel.
--Vous ne me connaissez pas, monseigneur, dit-il; j'ai fait mieux que
cela!
XI
--Fleurs d'Italie.--
On entourait de nouveau la table. On avait recommencé à boire.
--Bonne idée! disait-on à la ronde, marions le bossu au lieu de
Chaverny.
--C'est bien plus amusant!... Le bossu fera un mari superbe!
--Et la figure de Chaverny quand il va se réveiller veuf!
Oriol fraternisait avec Amable Passepoil, sur l'ordre de mademoiselle
Nivelle qui avait pris ce débutant timide sous sa haute protection. On
n'avait plus de ces ridicules délicatesses: Cocardasse junior trinquait
avec tout le monde.
Il trouvait cela tout simple et n'en était pas plus fier. Ici, comme
partout, Cocardasse junior se comportait avec une dignité au-dessus de
tout éloge.
Apapur! le gros petit Oriol, ayant voulu le tutoyer, fut remis
sévèrement à sa place.
Le prince de Gonzague et le bossu étaient un peu à l'écart. Le prince
considérait toujours le petit homme avec attention et semblait scruter
sa pensée secrète à travers le masque moqueur qui couvrait son visage.
--Monseigneur, dit le bossu, quelles garanties vous faut-il?
--Je veux savoir d'abord, répondit Gonzague, ce que tu as deviné.
--Je n'ai rien deviné... J'étais là... J'ai entendu la parabole de la
pêche, l'histoire des fleurs et le panégyrique de l'Italie!
Gonzague suivit de l'oeil son doigt pointu qui montrait la bergère où
les manteaux étaient encore amoncelés.
--C'est juste, murmura-t-il, tu étais là... Pourquoi cette comédie?
--Je voulais savoir... et je voulais réfléchir... Ce Chaverny n'était
point votre fait.
--C'est vrai... J'avais un faible pour lui.
--La faiblesse est toujours un tort, parce qu'elle fait naître toujours
un danger... Ce Chaverny dort maintenant... mais il s'éveillera...
--Savoir!... murmura Gonzague. Mais laissons-là ce Chaverny... Que
dis-tu de la parabole de la pêche?
--C'est joli... mais trop fort pour vos poltrons.
--Et de l'histoire des fleurs?
--Gracieux... mais toujours trop fort... ils ont eu peur!
--Je ne te parle pas de ces messieurs, dit Gonzague; je les connais
mieux que toi...
--Savoir! interrompit à son tour le bossu.
Gonzague se prit à sourire en le regardant.
--Réponds pour toi-même, continua-t-il.
--Tout ce qui vient d'Italie me plaît, fit Ésope II; je n'ai jamais ouï
conter d'anecdote plus réjouissante que celle du comte Canozza à la
vigne de Spolète... mais je ne l'aurais pas dite à ces messieurs.
--Tu te crois donc beaucoup plus fort que ces messieurs? demanda
Gonzague.
Ésope II eut un sourire suffisant et ne daigna même pas répondre.
--Eh bien! demanda de loin Navailles, est-ce arrangé le mariage?
Un geste de Gonzague lui imposa silence. La Nivelle dit:
--Ça doit avoir gros comme soi de bleues, cette petite espèce... Moi, je
l'épouserais!
--Vous seriez madame Ésope II! fit Oriol piqué au vif.
--Madame Jonas!... ajouta Nocé.
--Bah! fit Nivelle qui montra du doigt Cocardasse junior, Plutus est le
roi des dieux... Voyez-vous bien ce bon garçon?... avec un peu de poudre
du Mississipi, je me chargerais d'en faire un courtisan!
Cocardasse se rengorgea et dit à Passepoil qui fut jaloux:
--La Pécaïre a le goût fin!... Elle en tient pour moi, capédébiou!
--Qu'as-tu de plus que Chaverny? demandait en ce moment Gonzague.
--Des précédents, répondit le bossu; j'ai déjà été marié.
--Ah!... fit Gonzague dont le regard devint plus perçant.
Ésope II se caressa le menton et ne baissa point les yeux.
--J'ai été marié, répéta-t-il, et je suis veuf.
--Ah!... fit encore Gonzague, en quoi cela te donne-t-il un avantage sur
Chaverny?
La figure du bossu se rembrunit légèrement.
--Ma femme était belle, prononça-t-il en baissant la voix; très-belle!
--Et jeune? demanda Gonzague.
--Toute jeune... son père était pauvre.
--Je comprends... l'aimais-tu?
--A la rage!... mais notre union fut courte.
La figure du bossu devenait de plus en plus sombre.
--Combien de temps dura votre ménage? interrompit Gonzague.
--Deux nuits et un jour, répondit Ésope II.
--Voilà qui est étrange!... explique-toi.
Le petit homme eut un rire forcé.
--Pourquoi m'expliquer, si vous me comprenez?... murmura-t-il.
--Je ne te comprends pas, fit le prince.
Le bossu baissa les yeux et sembla hésiter.
--Après tout, dit-il, je me suis peut-être trompé... Vous n'aviez
peut-être besoin que d'un Chaverny!
--Explique-toi, te dis-je! répéta impérieusement Gonzague.
--Avez-vous expliqué l'histoire du comte Canozza?...
Le prince lui mit la main sur l'épaule.
--Après la première nuit, poursuivit le bossu, je lui donnai un jour
pour réfléchir et s'habituer à ma tournure... Elle ne put pas.
--Et alors?... fit Gonzague, qui le considérait avidement.
Le bossu saisit un verre sur un guéridon et se prit à regarder le prince
en face. Leurs yeux se choquèrent. Ceux du bossu exprimèrent tout à coup
une cruauté si implacable, que le prince murmura:
--Si jeune... si belle... tu n'eus pas pitié?
Le bossu, d'un mouvement convulsif, écrasa le verre sur un guéridon.
--Je veux qu'on m'aime! dit-il avec un accent de véritable férocité;
tant pis pour celles qui ne peuvent pas!
Gonzague resta un instant silencieux. Le bossu avait repris sa mine
froide et railleuse.
--Holà! messieurs, s'écria tout à coup le prince qui poussa du pied
Chaverny endormi, qu'on emporte cet homme!
La poitrine d'Ésope II se souleva. Il fit effort pour cacher son
triomphe.
Navailles, Nocé, Choisy, tous les amis du petit marquis voulurent tenter
un dernier effort en sa faveur. Ils le secouèrent; ils l'appelèrent.
Taranne lui donna le fouet, Oriol lui jeta une carafe d'eau au
visage.--Ces dames eurent la charité de le pincer jusqu'au sang.
Et tous criaient, ardents à la besogne:
--Éveille-toi! Chaverny, éveille-toi! on te prend ta femme.
--Et tu seras obligé de restituer la dot! ajouta Nivelle, toujours
occupée de pensées solides.
--Chaverny! Chaverny! éveille-toi!
Vains efforts! Cocardasse junior et Amable Passepoil, chargeant le
vaincu sur leurs épaules, l'emportèrent dans les ténèbres extérieures.
Gonzague leur avait fait un signe.--Quand ils passèrent près d'Ésope II,
celui-ci dit tout bas:
--Pas un cheveu de sa tête... sur votre vie! et la lettre à son adresse!
Cocardasse et Passepoil sortirent avec leur fardeau.
--Nous avons fait ce que nous avons pu, dit Navailles.
--Nous avons été fidèles à l'amitié jusqu'au bout, ajouta Oriol.
--Mais, en définitive, le mariage du bossu est bien plus drôle! décida
Nocé.
--Marions le bossu! Marions le bossu! criaient ces dames.
Ésope II sauta d'un bond sur la table.
--Silence! fit-on de toutes parts, voici Jonas qui va prononcer un
discours.
--Mesdames et messieurs, dit le bossu en gesticulant comme un avocat en
la grand'chambre; je suis touché jusqu'au fond de l'âme de l'intérêt
flatteur que vous daignez me témoigner... Certes, la conscience de mon
peu de mérite devrait me rendre muet...
--Très-bien! fit Navailles;--il parle comme un livre!
--Jonas, dit Nivelle, votre modestie fait encore mieux ressortir vos
talents.
--Bravo, Ésope II! bravo! bravo!
--Merci, mesdames! merci, messieurs! votre indulgence me donne du
courage. Je veux tâcher de m'en rendre digne, ainsi que des bontés de
l'illustre prince à qui je devrai ma compagne...
--Très-bien!... Bravo, Ésope!... un peu plus de voix!
--Quelques gestes de la main gauche! demanda Navailles.
--Un couplet de circonstance! cria la Desbois.
--Un pas de menuet!... une gigue sur la nappe!
--Si tu n'es pas un ingrat, Jonas, dit Nocé d'un ton
pénétré,--déclame-nous la scène d'Achille et d'Agamemnon!
--Mesdames et messieurs, répondit gravement Ésope II,--ce sont là des
vieilleries... je compte vous témoigner ma reconnaissance par quelque
chose de mieux... Je compte vous donner la comédie nouvelle... une
première représentation!
--Les oeuvres de Jonas!... bravissimo!... Il a fait une comédie!
--Mesdames et messieurs, je vais du moins la faire... Ce sera un
impromptu... Je prétends vous montrer comment l'art de la séduction,
plus fort que la nature elle-même...
Pour le coup, les vitres du salon grincèrent. Une immense acclamation
s'éleva.
--Il va nous donner une leçon! criait-on.
--_L'art de plaire_, par Ésope II, dit Jonas!
--Il a dans sa poche la ceinture de Vénus!
--Les jeux, les ris, les grâces et le dard du jeune Cupidon!
--Bravo! bossu!... Bossu, tu es superbe!
Il salua à la ronde et acheva en souriant:
--Qu'on m'amène ma jeune épouse et je ferai de mon mieux pour divertir
la société!
--Je te fais engager à l'Opéra, si tu veux! s'écria Nivelle
enthousiasmée;--on manque de queues rouges!
--La femme du bossu! vociféraient ces messieurs;--servez la femme du
bossu!
En ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit.--Gonzague réclama le
silence.
Dona Cruz entra, soutenant Aurore chancelante et plus pâle qu'une
morte.--M. de Peyrolles suivait.
Il y eut un long murmure d'admiration à la vue d'Aurore. Au premier
abord, ces messieurs oublièrent toute cette gaieté folle qu'ils venaient
de se promettre.
Le bossu lui-même ne trouva point d'écho, lorsqu'il dit, le binocle à
l'oeil et d'un accent cynique:
--Corbleu! ma femme est belle!
Au fond de tous ces coeurs, plutôt engourdis que perdus, un sentiment
de compassion s'éveillait.
Un instant, les femmes elles-mêmes eurent pitié, tant il y avait de
douleur profonde et de douce résignation sur cet adorable visage de
vierge!
Gonzague fronça le sourcil en regardant son armée. Taranne, Montaubert,
Albret, les âmes damnées, eurent honte de leur émotion et dirent:
--Est-il heureux, ce diable de bossu!
C'était l'avis de frère Passepoil qui rentrait en compagnie de
Cocardasse, son noble ami. Mais ce premier mouvement de convoitise fit
place à l'étonnement quand il reconnut, ainsi que Cocardasse, les deux
jeunes filles de la rue du Chantre.
La jeune fille que le Gascon avait vue au bras de Lagardère à Barcelone,
la jeune fille que frère Passepoil avait vue au bras de Lagardère à
Bruxelles.
Ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans le secret de la comédie: ce qui
allait se passer restait pour eux un mystère.--Mais ils savaient qu'il
allait se passer quelque chose d'étrange.
Ils se touchèrent le coude. Le regard qu'ils échangèrent voulait dire:
Attention!
Ils n'avaient pas besoin d'éprouver leurs rapières pour savoir qu'elles
ne tenaient point au fourreau.
A un coup d'oeil que le bossu lui lança, Cocardasse répondit par un
léger signe de tête.
--Eh donc! grommela t-il en s'adressant à Passepoil,--il veut savoir si
sa lettre est remise;--nous n'avions pas loin à courir.
Dona Cruz cherchait des yeux Chaverny.
--Peut-être que le prince a changé d'avis..., murmura-t-elle à
l'oreille de sa compagne;--je ne vois point M. le marquis.
Aurore ne releva point ses paupières baissées. On la vit seulement
secouer la tête avec tristesse.
Évidemment, elle n'espérait point de merci.
Quand Gonzague se tourna vers elle, dona Cruz la prit par la main et la
fit avancer.
Ce Gonzague était très-pâle bien qu'il affectât de sourire.
Le bossu se tenait à ses côtés, faisant ce qu'il pouvait pour prendre
une pose galante et tortillant son jabot d'un air vainqueur.
Les yeux de dona Cruz rencontrèrent les siens. Elle voulut mettre une
interrogation dans son regard. Le bossu demeura impassible.
--Ma chère enfant, dit Gonzague dont la voix parut à tous légèrement
altérée,--mademoiselle de Nevers vous a-t-elle dit ce que nous attendons
de vous?
Aurore répondit sans relever les yeux,--mais la tête haute et la voix
ferme:
--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers.
Le bossu tressaillit si violemment, que son émotion fut remarquée, au
milieu même de la surprise générale.
--Palsambleu! s'écria-t-il en dominant aussitôt son trouble;--ma femme
est de bonne maison!
--Sa femme! répéta dona Cruz.
On chuchotait d'un bout à l'autre du salon.
Les femmes n'avaient point pour cette nouvelle venue l'animadversion
jalouse qu'elles témoignaient naguère à la gitanita. Sur cette tête
candide et charmante dans sa fierté le nom de Nevers leur semblait à sa
place.
Gonzague se tourna vers dona Cruz et lui dit avec colère:
--Est-ce vous qui avez mis ce mensonge dans l'esprit de cette pauvre
enfant?
--Ah! fit le bossu désappointé;--c'est donc un mensonge?... Tant pis!...
j'aurais aimé à m'allier avec la maison de Nevers.
Quelques rires éclatèrent.--Mais il y avait un froid.
Peyrolles était sombre comme un bedeau en deuil.
--Ce n'est pas moi, répliqua dona Cruz que le courroux du prince
effrayait peu;--mais s'il était vrai?...
Gonzague haussa les épaules avec dédain.
--Où est M. le marquis de Chaverny? reprit la gitanita,--et que
signifient les paroles de cet homme?
Elle montrait le bossu qui faisait bonne contenance au milieu du groupe
des courtisans.
--Mademoiselle de Nevers, répondit Gonzague,--votre rôle en tout ceci
est fini... si vous êtes en humeur de déserter vos droits, je suis là,
Dieu, merci, pour les sauvegarder... Je suis votre tuteur... Ceux qui
nous entourent appartiennent tous au tribunal de famille qui s'est
rassemblé hier en mon hôtel... C'en est presque la majorité... Si
j'eusse écouté l'avis général, peut-être me serais-je montré moins
clément envers une imposture hardie, effrontée... mais j'ai jugé suivant
la bonté de mon coeur et les tranquilles habitudes de ma vie... Je
n'ai point voulu donner une portée tragique à des choses qui sont du
domaine de la comédie.
Il s'arrêta.--Dona Cruz ne comprenait point: ces paroles étaient pour
elle de vains sons.
Peut-être Aurore comprenait-elle mieux, car un sourire triste et amer
vint autour de ses lèvres.
Gonzague promena son regard sur l'assemblée. Tous les yeux étaient
baissés, sauf ceux des femmes qui écoutaient curieusement et ceux du
bossu qui semblait attendre impatiemment la fin de cette homélie.
--Je parle ainsi pour vous seule, mademoiselle de Nevers, reprit
Gonzague s'adressant toujours à dona Cruz,--car vous seule ici avez
besoin d'être persuadée... Mes honorables amis et conseils partagent mon
opinion; ma bouche exprime toute leur pensée.
Nul ne protesta. Gonzague poursuivit:
--Ce que j'ai dit précédemment sur mon dessein d'éloigner tout châtiment
trop sévère, vous explique la présence de nos belles amies... S'il
s'agissait d'une punition proportionnée à sa faute, elles ne seraient
point ici...
--Mais quelle faute?... demanda Nivelle,--nous sommes sur le gril,
monseigneur!
--Quelle faute? répéta Gonzague faisant mine de réprouver un mouvement
d'indignation;--c'est assurément une faute grave... la loi la qualifie
crime... que de s'introduire dans une famille illustre pour combler
frauduleusement le vide causé par l'absence ou par la mort...
--Mais la pauvre Aurore n'a rien fait..., voulut s'écrier dona Cruz.
--Silence! interrompit Gonzague;--il faut un maître et un frein à cette
belle coureuse d'aventures... Dieu m'est témoin que je ne lui veux point
de mal... Je dépense une notable somme pour dénouer gaiement son
Odyssée... je la marie...
--A la bonne heure! fit Ésope II, voici la conclusion.
--Et je lui dis, continua Gonzague en prenant la main du bossu: Voici un
honnête homme qui vous aime et qui aspire à l'honneur d'être votre
époux.
--Mais vous m'avez trompée, monsieur! s'écria la gitanita rouge de
colère; mais ce n'est pas celui-là... Est-ce qu'il est possible de se
donner à un être pareil?
--S'il a beaucoup de bleues..., pensa Nivelle entre haut et bas.
--Pas flatteur!... pas flatteur du tout! murmura Ésope II; mais j'espère
que la jeune personne changera bientôt d'avis.
--Vous! fit dona Cruz, je vous devine!... C'est vous qui emmêlez tous
les fils de cette intrigue... C'est vous, je le devine bien maintenant,
qui avez dénoncé la retraite d'Aurore...
--Eh! eh!... fit le bossu d'un air content de lui-même; eh! eh! eh!...
j'en suis pardieu bien capable!... Monseigneur, cette jeune fille a le
défaut du bavardage... Elle a empêché ma femme de répondre...
--Si c'était encore le marquis de Chaverny..., commença dona Cruz.
--Laisse, petite soeur, dit Aurore de ce ton ferme et glacé qu'elle
avait pris dès l'abord; si c'était M. de Chaverny, je le refuserais
comme je refuse celui-ci.
Le bossu ne parut point déconcerté le moins du monde.
--Bel ange, dit-il, ce n'est pas votre dernier mot.
La gitanita se mit entre lui et Aurore. Elle ne demandait pas mieux que
de se battre avec quelqu'un.
M. de Gonzague avait repris son air insoucieux et hautain.
--Point de réponse? fit le bossu en avançant d'un pas, le chapeau sous
le bras, la main au jabot. C'est que vous ne me connaissez pas, ma toute
belle!... Je suis capable de passer ma vie entière à vos genoux!
--Quant à cela, c'est trop, fit la Nivelle.
Les autres femmes écoutaient et attendaient. Il y a chez les femmes un
sens supérieur qui ressemble à la seconde vue; elles sentaient je ne
sais quel drame lugubre sous cette farce qui, malgré l'effort du bouffon
principal, se déroulait si péniblement.
Ces messieurs, qui savaient à quoi s'en tenir, grimaçaient la gaieté.
Mais la gaieté ne vient pas à bille nommée.--La gaieté rebelle tenait
rigueur.
Quand le bossu parlait, sa voix aigre et grinçante agaçait les nerfs de
tous,--quand le bossu se taisait, le silence était sinistre.
--Eh bien, messieurs! dit tout à coup Gonzague, pourquoi ne boit-on
plus?
Les verres s'emplirent à bas bruit. Personne n'avait soif.
--Écoutez-moi, belle enfant! disait cependant le bossu; je serai votre
petit mari... votre amant... votre esclave!
--C'est un rêve affreux! fit dona Cruz; quant à moi, j'aimerais mieux
mourir!
Gonzague frappa du pied; son regard menaça sa protégée.
--Monseigneur, dit Aurore avec le calme du désespoir; ne prolongez point
ceci;--je sais que le chevalier Henri de Lagardère est mort...
Pour la seconde fois, le bossu tressaillit comme s'il eût reçu un choc
soudain.--Il ne parla plus.
Un silence profond régna dans le salon.
--Mais qui donc vous a si bien instruite, mademoiselle? demanda Gonzague
avec une grave courtoisie.
--Ne m'interrogez pas, monseigneur... Arrivons au dénoûment de ceci qui
est marqué d'avance. Je l'accepte... Je le désire.
Gonzague sembla hésiter. Il ne s'attendait pas à ce qu'on lui demandât
le bouquet d'Italie.--La main d'Aurore avait fait un visible mouvement
vers les fleurs.
Gonzague regardait cette fille toute jeune et si belle.
--Préférez-vous un autre époux?... murmura-t-il en se penchant à son
oreille.
--Vous m'avez fait dire, monseigneur, répondit Aurore, que si je
refusais, je serais libre. Je réclame l'accomplissement de votre parole.
--Et vous savez...? commença Gonzague toujours à voix basse.
--Je sais, interrompit Aurore qui releva enfin sur lui son regard de
sainte, et j'attends que vous m'offriez ces fleurs!
XII
--La fascination.--
Pour ne point comprendre ce que la situation avait de terrible, il n'y
avait là que dona Cruz et ces dames.
Toute la partie mâle de l'assemblée, financiers et gentilshommes,
avaient le frisson dans les veines.
Cocardasse et Passepoil avaient les yeux fixés sur le bossu comme deux
chiens tombés en arrêt.
En présence de ces femmes étonnées, inquiètes, curieuses, en présence de
ces hommes, énervés par le dégoût, mais qui n'avaient point ce qu'il
fallait de force pour rompre leur chaîne, Aurore seule était calme.
Aurore avait cette douce et radieuse beauté, cette tristesse profonde,
mais résignée, de la sainte qui subit son épreuve suprême sur cette
terre de deuil et qui déjà regarde le ciel.
La main de Gonzague s'était tendue vers les fleurs, mais la main de
Gonzague retomba.
Cette situation le prenait à l'improviste. Il s'était attendu à une
lutte quelconque, à la suite de laquelle ces fleurs données
ostensiblement à la jeune fille eussent scellé la complicité de ses
adhérents.
Mais en face de cette belle et douce créature, la perversité de Gonzague
s'étonna. Ce qui restait de coeur au fond de sa poitrine se
souleva.--Le comte Canozza était un homme.
Le bossu fixait sur lui son regard étincelant.
Trois heures de nuit sonnèrent à la pendule.
Au milieu du profond silence, une voix s'éleva derrière Gonzague.
Il y avait là un coquin dont le coeur desséché ne pouvait plus battre.
M. de Peyrolles dit à son maître:
--Le tribunal de famille se rassemble demain...
Gonzague détourna la tête et murmura:
--Fais ce que tu voudras.
Peyrolles prit aussitôt le bouquet de fleurs dont Gonzague lui-même
avait révélé la destination.
Dona Cruz, saisie d'une vague crainte, dit à l'oreille d'Aurore:
--Que me parlais-tu de ces fleurs?....
--Mademoiselle, prononçait en ce moment Peyrolles, vous êtes libre...
Toutes ces dames ont un bouquet... Permettez que je vous offre...
Il fit cela gauchement--son visage, à cette heure, suait l'infamie.
Aurore, cependant, avança la main pour prendre les fleurs...
--Capédébiou! fit Cocardasse qui s'essuya le front; il y a là quelque
diablerie.
Dona Cruz, qui regardait Peyrolles avidement, s'élança d'instinct, mais
une autre main l'avait prévenue.
Peyrolles, repoussé rudement, recula jusqu'à la cloison. Le bouquet
s'échappa de ses mains, et le bossu le foula aux pieds froidement.
Toutes les poitrines furent déchargées d'un fardeau.
--Qu'est-ce à dire? s'écria Peyrolles qui mit l'épée à la main.
Gonzague regarda le bossu avec défiance.
--Pas de fleurs! dit celui-ci; moi seul ai désormais le droit de faire
de ces cadeaux à ma fiancée... Que diable! vous voilà tous consternés
comme des gens qui ont vu tomber la foudre... Rien n'est tombé qu'un
bouquet de fleurs fanées... J'ai laissé aller les choses pour avoir tout
le mérite de la victoire... Rengainez, l'ami,... et vite!
Il s'adressait à Peyrolles.
--Monseigneur, reprit-il, ordonnez à ce chevalier de la triste figure de
ne point troubler nos plaisirs... Bonté du ciel! je vous admire!... vous
jetez comme cela le manche après la cognée... vous rompez les
négociations... Permettez-moi de ne pas renoncer si vite!
--Il a raison! il a raison! s'écria-t-on de toutes parts.
Chacun se raccrochait à ce moyen de sortir du noir.--La gaieté n'avait
pu prendre dans le salon de Gonzague cette nuit.
Il va sans dire que Gonzague lui-même n'espérait rien de la tentative du
bossu.
Cela lui donnait seulement quelques minutes pour réfléchir. C'était
précieux.