--Palsambleu! fit encore Ésope II, ce gentilhomme me paraît avoir de

singulières répugnances!

Les autres convives étaient muets. Gonzague mit sa main sur l'épaule de

Chaverny.

--Prends garde, cousin!... murmura-t-il; tu as trop bu!...

--Au contraire, monseigneur, fit Ésope II à son oreille, je trouve, moi,

que le cousin n'a pas bu assez... croyez-moi... je m'y connais!...

Gonzague fixa sur lui son oeil soupçonneux.

Le bossu riait et secouait la tête doucement, comme un homme sûr de son

fait.

--C'est bien, dit Gonzague; tu as peut-être raison... Je te le livre.

--Merci, monseigneur, répondit Ésope II.

Puis s'approchant du petit marquis, le verre à la main, il ajouta:

--Dédaignerez-vous aussi de trinquer avec moi?... C'est une revanche!

Chaverny se mit à rire et tendit son verre.

--A vos noces, beau fiancé! s'écria le bossu.

Ils s'assirent en face l'un de l'autre, entourés déjà de leurs parrains

et juges du camp. Le duel bachique recommençait entre eux.

Dans ce salon, où l'orgie avait fait long feu jusqu'alors, chacun avait

un poids de moins sur le coeur: un poids énorme! Lagardère était mort

puisqu'il avait manqué à sa parole fanfaronne. Lagardère vivant et

désertant le rendez-vous assigné, c'était l'impossible!

Gonzague lui-même, ne doutait plus. Et s'il ordonna à Peyrolles de faire

une ronde au dehors et d'inspecter les sentinelles, c'était excès de

prudence italienne.

Précaution ne nuit jamais. Les estafiers échelonnés au dehors étaient

payés pour la nuit entière. Il n'en coûtait rien de les laisser à leur

poste.

Plus on avait eu peur, plus on était joyeux. C'était le vrai

commencement de la fête. L'appétit naissait; la soif aussi. La gaieté

refoulée faisait invasion de toutes parts.

Tubleu! nos gentilshommes ne se souvenaient plus d'avoir tremblé; nos

financiers étaient braves comme César.

Cependant à tout ridicule comme à toute faute, il faut un bouc

émissaire. Le pauvre gros Oriol avait été choisi pour victime: il

expiait la poltronnerie générale. On le harcelait, on le pillait: tous

les frissons, toutes les pâleurs, toutes les défaillances étaient

accumulés sur sa tête.

Oriol seul avait tremblé: ceci fut bien convenu entre ces messieurs.

Il se débattait comme un beau diable et proposait des duels à tout le

monde.

--Ces dames! ces dames! cria-t-on, pourquoi ne fait-on pas revenir ces

dames?

Sur un signe de Gonzague, Nocé alla ouvrir la porte du boudoir.

Ce fut comme une nuée d'oiseaux s'élançant hors de la volière. Elles

entrèrent parlant toutes à la fois, se plaignant de la longue attente,

riant, criant, minaudant.

Nivelle dit à Gonzague en montrant dona Cruz:

--Voici une petite curieuse!... Je l'ai bien arrachée dix fois au trou

de la serrure.

--Mon Dieu! répondit le prince innocemment, qu'aurait-elle pu voir?...

Nous vous avons éloignées, charmantes, dans votre propre intérêt... Vous

n'aimez pas les discussions d'affaires.

--Nous a-t-on rappelées pour quelque chose? s'écria la Desbois.

--Est-ce enfin la noce? demanda la Fleury.

Et Cidalise, prenant d'une main le menton brun de Cocardasse junior, de

l'autre la joue rougissante d'Amable Passepoil, fit cette question

hardie:

--Est-ce vous qui êtes les violons?

--Capédébiou! répliqua Cocardasse, roide comme un piquet, nous sommes

des gentilshommes, la belle!

Frère Passepoil tressaillit de la tête aux pieds au contact de cette

main douce qui avait bonne odeur.

Il voulut parler, la voix lui manqua.

--Mesdames, disait cependant Gonzague qui baisait les bouts des doigts

de dona Cruz, nous ne voulons point avoir de secrets pour vous... si

nous nous sommes privés un instant de votre présence, c'était pour

régler les préliminaires de ce mariage qui doit avoir lieu cette nuit.

--C'est donc vrai! s'écrièrent d'une voix toutes ces folles, nous allons

avoir la comédie.

Gonzague protesta d'un geste.

--Il s'agit d'une union sérieuse, prononça-t-il gravement.

Comme si le lieu même et l'entourage ne lui donnaient pas d'avance un

suffisant démenti, il se pencha vers dona Cruz et ajouta:

--Il est temps d'aller prévenir votre amie.

Dona Cruz le regarda d'un air inquiet.

--Vous m'avez fait une promesse, monseigneur, murmura-t-elle.

--Tout ce que j'ai promis, je le tiendrai, répondit Gonzague.

Puis en reconduisant dona Cruz vers la porte, il ajouta:

--Elle peut refuser... Je ne m'en dédis point... mais, pour elle-même...

et pour un autre que je ne veux pas nommer, souhaitez qu'elle accepte!

Dona Cruz ignorait le sort de Lagardère et Gonzague comptait là-dessus.

Dona Cruz ne pouvait pas mesurer la profonde hypocrisie de ce tartufe

païen. Cependant elle s'arrêta avant de passer le seuil.

--Monseigneur, dit-elle avec un accent de prière; je ne doute point que

vous n'ayez pour agir des motifs nobles et dignes de vous... mais ce

sont de bien étranges choses qui se passent depuis hier... Nous sommes

là deux pauvres jeunes filles et nous n'avons point l'expérience qu'il

faut pour deviner ces énigmes... Par amitié pour moi, monseigneur, par

compassion pour cette pauvre enfant que j'aime et qui se désole,

dites-moi un mot... un mot qui explique... un seul mot qui puisse

m'éclairer et servir d'argument contre ses résistances... Je serais bien

forte, si je pouvais lui dire en quoi ce mariage peut sauvegarder la vie

de celui qu'elle aime...

Gonzague l'interrompit:

--N'avez-vous pas confiance en moi, dona Cruz? dit-il d'un ton de

reproche; et n'a-t-elle point confiance en vous?... J'affirme, vous

croyez: affirmez, elle croira. Et faites vite! acheva-t-il en donnant à

ses paroles un accent plus impérieux; je vous attends.

Il salua et dona Cruz se retira.

En ce moment, un grand tumulte se faisait dans le salon. Ce n'étaient

que clameurs joyeuses et retentissants éclats de rire.

--Bravo! Chaverny! disaient les uns.

--Hardi! le bossu! criaient les autres.

--Le verre de Chaverny était plus plein!

--Ne trichons pas!.. C'est un combat à mort!

Et les femmes:

--Ils vont se tuer!.. Ils sont fous!...

--Ce petit bossu est un diable!

--S'il a autant d'actions bleues qu'on le dit, murmura la Nivelle; moi,

d'abord, j'ai toujours eu un faible pour les bossus!

--Mais voyez donc ce qu'ils absorbent!

--Deux entonnoirs!... deux madrépores!...

--Deux gouffres!.. Bravo! Chaverny.

--Hardi, le bossu!.. deux abîmes!

Ils étaient là en face l'un de l'autre, Ésope II dit Jonas et le petit

marquis, entourés d'un cercle qui allait toujours s'épaississant.

C'était la seconde fois qu'ils en venaient aux mains.

L'invasion des moeurs anglaises, qui date de cette époque, avait mis à

la mode ces tournois de la bouteille.

Auprès d'eux, une douzaine de flacons vides témoignait des vaillants

coups portés, ou plutôt avalés de part et d'autre.

Chaverny était livide; ses yeux déjà injectés de sang semblaient vouloir

s'échapper de leurs orbites, mais il avait l'habitude de ces joutes.

C'était, malgré l'élégance de sa taille et le peu de capacité apparente

de son estomac, un buveur redoutable. On ne comptait plus ses exploits.

Le bossu, au contraire, montrait un teint animé. Ses yeux brillaient

d'un éclat extraordinaire. Il s'agitait; il parlait, ce qui est, comme

chacun sait, une condition mauvaise.

Le bavardage enivre presque autant que le vin.

Tout champion de la bouteille doit être muet, dans une rencontre

sérieuse; voyez les poissons.

Les chances semblaient être du côté du petit marquis.

--Cent pistoles pour Chaverny! cria Navailles; le bossu va retourner

sous les manteaux.

--Je tiens, riposta le bossu qui chancela sur son fauteuil.

--Mon portefeuille pour le marquis, fit la Nivelle qui vit cela.

--Combien dans le portefeuille? demanda Ésope II entre deux lampées.

--Cinq actions bleues... toute ma fortune, hélas!

--Je les tiens contre dix! s'écria le bossu; passez du vin!

--Laquelle aimerais-tu le mieux? demanda Passepoil à l'oreille de son

noble ami.

Il regardait tour à tour Cidalise, Nivelle, Fleury, Desbois et les

autres.

--Le pécaïre va se noyer, vivadious! répondit Cocardasse junior qui ne

quittait pas des yeux le bossu. Je n'ai jamais vu qu'un seul homme boire

comme cela!

Ésope II quitta son siége et s'assit sur la nappe.

--N'avez vous pas de plus grands verres? s'écria-t-il en jetant le sien

au loin; avec ces coquilles de noisettes, nous pourrions rester là

jusqu'à demain!

X

--Triomphe du bossu.--

C'était encore cette chambre du rez-de-chaussée, où nous avons vu Aurore

et dona Cruz aux premières heures du petit souper. Aurore était seule,

agenouillée sur le tapis; mais elle ne priait pas.

Le bruit qui venait du premier étage avait redoublé depuis quelques

instants. C'était le combat singulier entre Chaverny et le bossu. Aurore

n'y prenait point garde.

Elle songeait. Ses beaux yeux, fatigués par les larmes, s'égaraient dans

le vide. Elle ne donna point attention, tant était profonde sa rêverie,

au bruit léger que fit dona Cruz en entrant dans la chambre.

Celle-ci s'approcha sur la pointe des pieds et vint baiser ses cheveux

par derrière.

Aurore tourna la tête lentement; le coeur de la gitanita se serra en

voyant ces pauvres joues pâles et ces yeux éteints déjà par les pleurs.

--Je viens te chercher, dit-elle.

--Je suis prête, répondit Aurore.

Dona Cruz ne s'attendait point à cela.

--Tu as réfléchi, depuis tantôt?

--J'ai prié... Quand on prie, les choses obscures deviennent claires...

Dona Cruz se rapprocha vivement.

--Dis-moi ce que tu as deviné? fit-elle.

Il y avait là encore plus d'intérêt affectueux que de curiosité.

--Je suis prête, répéta Aurore; prête à mourir.

--Mais il ne s'agit pas de mourir, pauvre petite soeur...

--Il y a longtemps, interrompit Aurore d'un ton de morne découragement,

que j'ai eu cette idée pour la première fois... C'est moi qui suis son

malheur, c'est moi qui suis le danger dont il est menacé sans cesse...

C'est moi qui suis son mauvais ange... Sans moi, il serait libre, il

serait tranquille, il serait heureux!

Dona Cruz l'écoutait et ne la comprenait pas.

--Pourquoi, reprit Aurore en essuyant une larme, pourquoi n'ai-je pas

fait hier ce que je médite aujourd'hui?... Pourquoi ne me suis-je pas

enfuie de la maison?... Pourquoi ne suis-je pas morte?...

--Que dis-tu là!... s'écria la gitanita.

--Tu ne peux savoir, Flor ma soeur chérie, la différence qu'il y a

entre hier et aujourd'hui... J'ai fait un rêve, depuis hier... J'ai vu

s'entr'ouvrir pour moi le paradis... Une vie tout entière de belles

joies et de saintes délices m'est apparue... Il m'aimait, Flor!...

--Ne le sais-tu donc que depuis hier? demanda dona Cruz.

--Si je l'avais su plus tôt, Dieu seul peut dire si nous eussions

affronté les inutiles dangers de ce voyage... Je doutais... J'avais

peur... Oh! folles que nous sommes, ma soeur!... Il faudrait frémir,

et non s'extasier, quand s'offrent à nous ces grandes allégresses qui

feraient descendre sur terre les félicités... Cela est impossible,

vois-tu... Le bonheur n'est point ici-bas.

--Mais qu'as-tu résolu? interrompit la gitanita dont la vocation

n'allait point dans le sens du mysticisme.

--Obéir, répondit Aurore, afin de le sauver.

Dona Cruz se leva enchantée.

--Partons! s'écria-t-elle; partons... le prince nous attend.

Puis, s'interrompant tout à coup, tandis qu'un nuage voilait son

sourire:

--Sais-tu, dit-elle, que je passe ma vie à faire de l'héroïsme avec

toi!... Je n'aime pas comme toi, certes, mais j'aime à ma manière, et je

te trouve toujours sur mon chemin.

Le regard étonné d'Aurore l'interrogeait.

--Ne t'inquiète pas trop, reprit dona Cruz en souriant; moi, je n'en

mourrai pas, je te le promets... Je compte aimer ainsi plus d'une fois

avant de mourir... mais il est certain que, sans toi, je n'eusse pas

renoncé ainsi au roi des chevaliers errants... au beau Lagardère!... Il

est certain encore qu'après le beau Lagardère, le seul homme qui m'ait

fait battre le coeur, c'est cet étourdi de Chaverny...

--Quoi? voulut dire Aurore.

--Je sais! je sais!... Sa conduite peut paraître légère... mais que

veux-tu?... Sauf Lagardère, moi, je déteste les saints... Ce monstre de

petit marquis me trotte dans la cervelle...

Aurore lui prit la main en souriant.

--Petite soeur, dit-elle, ton coeur vaut mieux que tes paroles...

Et pourquoi, d'ailleurs, aurais-tu ces délicatesses altières des grandes

races?...

Dona Cruz se pinça les lèvres.

--Il paraît, murmura-t-elle, que tu ne crois pas à ma haute naissance?

--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers, répondit Aurore avec calme.

La gitanita ouvrit de grands yeux.

--Lagardère te l'a dit? murmura-t-elle sans même songer à faire des

objections.

Celle-là n'était pas ambitieuse!

--Non, répondit Aurore; et c'est là le seul tort que je puisse lui

reprocher en sa vie... S'il me l'eût dit?...

--Mais alors, fit dona Cruz, qui donc?

--Personne... Je le sais, voilà tout... Depuis hier, les divers

événements qui se sont passés depuis mon enfance ont pris pour moi une

nouvelle signification. Je me suis souvenue; j'ai comparé; la

conséquence s'est dégagée d'elle-même... L'enfant qui dormait dans les

fossés de Caylus pendant qu'on assassinait son père, c'était moi... Je

vois encore le regard de mon ami, quand nous visitâmes ce lieu funeste:

c'était moi... Mon ami ne me fit-il pas baiser le visage de marbre de

Nevers au cimetière Saint-Magloire?... Et ce Gonzague dont le nom me

poursuivit depuis mon enfance, ce Gonzague qui aujourd'hui va me porter

le dernier coup, n'est-il pas le mari de la veuve de Nevers?...

--Puisque c'est lui, interrompit la gitanita, qui voulait me rendre à ma

mère...

--Ma pauvre Flor, nous n'expliquerons pas tout, je le sais bien. Nous

sommes des enfants, et Dieu nous a gardé notre bon coeur: comment

sonder l'abîme des perversités, et à quoi bon? Ce que Gonzague voulait

faire de toi, je l'ignore; mais tu étais un instrument dans ses mains...

Depuis hier, j'ai vu cela... Et depuis que je te parle, tu le vois

toi-même.

--C'est vrai, murmura dona Cruz qui avait les paupières demi-closes et

les sourcils froncés.

--Hier seulement, reprit Aurore, Henri m'a avoué qu'il m'aimait...

--Hier seulement?... interrompit la gitanita au comble de la surprise.

--Pourquoi cela?... Il y avait donc un obstacle entre nous?... Et quel

pouvait être cet obstacle, sinon l'honneur ombrageux et scrupuleux de

l'homme le plus loyal qui soit au monde: c'était la grandeur de ma

naissance; c'était l'opulence de mon héritage qui l'éloignait de moi!

Dona Cruz sourit. Aurore la regarda en face, et l'expression de son

charmant visage fut une fierté sévère.

--Faut-il me repentir de t'avoir parlé comme je l'ai fait?

murmura-t-elle.

--Ne me gronde pas, fit la gitanita qui lui jeta les deux bras autour du

cou; je souriais en songeant que je n'aurais point deviné cet

obstacle-là, moi qui ne suis pas princesse.

--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi de moi! s'écria Aurore les larmes aux

yeux; la grandeur a ses joies et ses souffrances... Moi qui vais mourir

à vingt ans, de la grandeur je n'aurai connu que les larmes!

Elle ferma d'un geste caressant la bouche de sa compagne qui allait

protester encore, et reprit:

--Je suis calme. J'ai foi en la bonté de Dieu qui ne nous éprouve pas au

delà des limites de ce monde... Si je parle de mourir, ne crains pas que

je puisse hâter ma dernière heure... Le suicide est un crime: un crime

qu'on ne peut expier et qui ferme la porte du ciel... Si je n'allais pas

au ciel, où l'attendrais-je?... Non... d'autres se chargeront de ma

délivrance; ceci, je ne le devine point: je le sais.

Dona Cruz était toute pâle.

--Que sais-tu? interrogea-t-elle d'une voix altérée.

--J'étais ici, toute seule, répondit lentement Aurore; je réfléchissais

à tout ce que je viens de dire... et à d'autres choses encore... Les

preuves abondaient.... C'est parce que je suis mademoiselle de Nevers

qu'on m'a enlevée hier; c'est parce que je suis mademoiselle de Nevers

que la princesse de Gonzague poursuit de sa haine Henri, mon ami... Et

sais-tu, Flor, c'est cette dernière pensée qui m'a pris tout mon

courage... L'idée de me trouver entre ma mère et lui, tous deux ennemis,

m'a traversé le coeur comme un coup de poignard... L'heure viendrait

où il faudrait choisir... que sais-je? Depuis que je connais le nom de

mon père, j'ai l'âme de mon père. Le devoir m'apparaît pour la première

fois, et sa voix, la voix du devoir, est déjà en moi aussi impérieuse

que la voix du bonheur lui-même... Je ne sais rien ici-bas qui fût

capable, hier, de me séparer d'Henri... aujourd'hui...

--Aujourd'hui?... répéta dona Cruz voyant qu'elle s'arrêtait.

Aurore détourna la tête pour essuyer une larme.

Dona Cruz la regardait tout émue.

Dona Cruz abandonnait ces brillantes illusions que Gonzague avait fait

naître en elle, sans efforts et sans regrets. Elle était comme l'enfant

qui sourit au réveil aux chimères dorées d'un beau songe.

--Ma petite soeur, reprit-elle, tu es Aurore de Nevers; je le crois...

Et il n'y a pas beaucoup de duchesses pour avoir des filles comme toi...

Mais tu as prononcé tout à l'heure des paroles qui m'inquiètent et qui

me font peur.

--Quelles paroles? demanda Aurore.

--Tu as dit, répliqua dona Cruz:--D'autres se chargeront de ma

délivrance!...

--J'oubliais..., fit Aurore; j'étais donc ici toute seule, la tête

pleine et brûlante... C'est la fièvre sans doute qui m'a donné ce

courage... Je suis sortie de cette chambre... J'ai pris le chemin que tu

m'avais montré... l'escalier dérobé, le couloir... et je me suis

retrouvé dans ce boudoir où nous étions toutes deux naguère... Je me

suis approchée de la porte derrière laquelle ces hommes t'appelaient, le

bruit avait cessé. J'ai mis mon oeil à la serrure. Il n'y avait plus

aucune femme autour de la table.

--On nous avait éloignées..., dit dona Cruz.

--Sais-tu pourquoi, ma petite Flor?

--Gonzague nous a dit..., commença la gitanita.

--Ah! fit Aurore en frissonnant, cet homme qui semblait commander aux

autres, c'était donc Gonzague?

--C'était le prince de Gonzague.

--Je ne sais pas ce qu'il vous a dit, reprit Aurore; mais il a dû

mentir.

--Pourquoi supposes-tu cela, petite soeur?

--Parce que, s'il avait dit vrai, tu ne viendrais pas me chercher, ma

Flor chérie!

--Quelle est donc la vérité?... Tu me rendras folle!

Il y eut un silence, pendant lequel Aurore sembla rêver, le front appuyé

contre le sein de sa compagne.

--As-tu remarqué, dit-elle, ces bouquets de fleurs qui ornent la table?

--Oui... de belles fleurs.

--Et Gonzague ne t'a-t-il pas répété:--Si elle refuse, elle sera libre!

--Ce sont ses propres paroles.

--Eh bien, poursuivit Aurore en posant sa main sur celle de dona Cruz,

c'était ce Gonzague qui parlait quand j'ai regardé par le trou de la

serrure... Les convives l'écoutaient immobiles, muets, tous la pâleur au

front. J'ai mis mon oreille à la place de mon oeil... J'ai entendu...

Un bruit se fit du côté de la porte.

--Tu as entendu?... répéta dona Cruz.

Aurore ne répondit point. La figure blême et doucereuse de M. de

Peyrolles se montrait sur le seuil.

--Eh bien! mesdames, dit-il, on vous attend!

Aurore se leva aussitôt.

--Je suis prête, dit-elle.

En montant l'escalier, dona Cruz se rapprocha d'elle et dit tout bas:

--Achève!... Que parlais-tu de ces fleurs?

Aurore lui serra la main doucement et répondit avec un calme sourire:

--De belles fleurs! Tu l'as dit... M. de Gonzague a des galanteries de

grand seigneur... En refusant, non-seulement je serai libre... mais

j'aurai un bouquet de ces belles fleurs...

Dona Cruz la regarda fixement. Elle sentait qu'il y avait derrière ces

paroles quelque chose de menaçant et de tragique. Mais elle ne devinait

point.

--Bravo! bossu!... On te nommera roi des tanches!

--Tiens bon, Chaverny! ferme! ferme!

--Chaverny vient de verser un demi-verre sur ses dentelles!... C'est

triché!

--Au moins Ésope II boit rubis sur l'ongle!

On apportait les grands verres demandés par le bossu. Il y eut un long

cri de joie: c'étaient deux _vidrecomes_ de Bohème dont on se servait

l'été pour les boissons à la glace. Chacun d'eux tenait bien une pinte.

Le bossu versa dans le sien une bouteille de champagne. Chaverny voulut

l'imiter; mais sa main tremblait.

--Vas-tu me faire perdre mes cinq petites filles! s'écria la Nivelle.

--Comme elle aurait bien prononcé le _qu'il mourût_, cette Nivelle! dit

Navailles.

--Dame! riposta la fille du Mississipi, on a assez de peine à gagner son

argent!

Il y avait foule de paris engagés dans le cercle, et chacun était un peu

de l'avis de la Nivelle. La Fleury qui n'était point joueuse, ayant

risqué l'avis qu'il était temps de mettre le holà, il y eut un cri

général de réprobation.

--Nous ne sommes qu'au commencement, dit le bossu en riant; aidez M. le

marquis à remplir son verre.

Nocé, Choisy, Gironne et Oriol étaient autour de Chaverny. On remplit

son vidrecome jusqu'aux bords.

--Eh! donc! soupira Cocardasse junior, c'est perdre le vin du bon Dieu!

Passepoil se tenait à quatre pour résister à ses passions. Ses yeux

blancs caressaient tour à tour la Nivelle, la Fleury, la Desbois. Il

murmurait à vide des paroles enflammées, il se trémoussait, il suait

sang et eau.

Certes, cette organisation riche et tendre est faite pour inspirer

beaucoup d'intérêt.

--A votre santé! messieurs! dit le bossu qui leva son énorme verre.

--A votre santé, balbutia Chaverny.

Gironne et Nocé soutenaient son bras tremblotant.

Le bossu reprit en saluant à la ronde:

--Cette rasade doit être bue d'un trait et sans reprendre haleine.

--C'est un bijou que ce pécaïre! pensa Cocardasse.

--Vous aller le tuer?... dirent quelques voix de femmes.

--Ferme, marquis! ferme, ferme! cria Nivelle pour ses actions.

Le bossu approcha le verre de ses lèvres et but sans se presser, mais

d'une seule lampée.

On battit des mains avec fureur.

Chaverny, déjà soutenu par ses parrains, absorba aussi son vidrecome,

mais chacun put augurer que c'était son dernier effort.

--Encore un! proposa le bossu dispos et gai en tendant son verre vide.

--Encore dix! répondit Chaverny chancelant.

--Tiens bon, marquis! s'écrièrent les joueurs; ne regarde pas le

lustre.

Il eut un rire idiot.

--Restez tranquilles, balbutia-t-il; arrêtez la balançoire... et

empêchez la table de tourner.

Nivelle prit aussitôt son parti. Elle était brave.

Elle mit un retentissant baiser sur la joue du bossu,--un baiser qui

retentit jusqu'au fond du coeur sensible de Passepoil et faillit le

faire tomber en syncope.

--Petit trésor, dit-elle, c'était pour rire... On m'étranglerait plutôt

que de me faire parier contre toi!

Elle fourra son portefeuille dans sa poche et passa, accablant Chaverny

d'un dédaigneux regard.

--Allons! allons! fit le bossu; à boire! j'ai soif.

--A boire! répéta le petit marquis; je boirais la mer!... Arrêtez la

balançoire!

Les verres s'emplirent. Le bossu prit le sien d'une main ferme.

--A la santé de ces dames! s'écria-t-il.

--A la santé de ces dames! murmura Passepoil à l'oreille de Nivelle.

La fille du Mississipi le regarda du haut en bas. Passepoil laissa

échapper un roucoulement, ses pistoles chantèrent d'elles-mêmes dans son

gousset.--Nivelle sourit et dit:

--Pourquoi pas, mon brave?

Cette Nivelle, affable et pleine d'aménité, ne repoussait jamais les

gens du commun quand ils avaient la poche garnie.

Chaverny fit un suprême effort pour lever son verre. Le vidrecome plein

s'échappa de sa main tremblante, à la grande indignation de Cocardasse.

--Apapur! grommela-t-il, on devrait mettre en prison ceux qui perdent le

vin.

--A recommencer! dirent les tenants de Chaverny.

Le bossu offrit galamment son vidrecome qu'on remplit.

Mais les paupières de Chaverny se prirent à battre comme les ailes de

ces papillons martyrs que les enfants clouent à la tapisserie avec une

épingle. C'est la fin.

--Tu faiblis, Chaverny! s'écria Oriol.

--Chaverny, tu pâlis! ajouta Navailles.

--Chaverny! tu chancelles! Chaverny, tu t'en vas!

--Hourra! le petit homme!... vive Ésope II!

--Portons le bossu en triomphe!

Ce fut un tumulte général, puis un grand silence.

On avait cessé de soutenir Chaverny.

Son corps se prit à vaciller sur le fauteuil, tandis que ses mains

amollies essayaient en vain de saisir un point d'appui.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 5 · 第 6 / 8 段