Le prince n'en avait pas fini, et à mesure que le silence durait,
l'impression de gêne et de tristesse devenait plus évidente.
Ce n'était pas une franche gaieté que celle qui avait régné dans cet
essai d'orgie. Si le lecteur a pu croire que nos gens se divertissaient
de bon coeur, c'est que nous n'avons point réussi dans notre peinture.
Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu. Le vin avait monté le diapason
des voix et rougi les visages, mais l'inquiétude n'avait pas cessé
d'exister un seul instant derrière les éclats de cette joie mensongère.
Et pour la faire tomber à plat, toute cette allégresse factice, il avait
suffi du sourcil froncé de Gonzague.
Ce que le gros Oriol avait dit, tout le monde le pensait.
--Il y avait de mauvaises nouvelles!
Gonzague baisa pour la seconde fois la main de dona Cruz.
--Avez-vous confiance en moi? lui dit-il d'un ton paternel.
--Certes, monseigneur, répondit la gitanita dont le regard était
suppliant, mais c'est ma seule amie... ma soeur!...
--Je ne sais rien vous refuser, chère enfant... Dans une heure, quoi
qu'il arrive, elle aura sa liberté.
--Est-ce vrai, cela, monseigneur? s'écria dona Cruz toute joyeuse;
laissez-moi lui annoncer ce grand bonheur!...
--Non... pas maintenant... restez!... Lui avez-vous dit mon désir?...
--Ce mariage?... oui, sans doute... mais elle a de vives répugnances...
--Monseigneur..., balbutia Oriol qu'un signe impérieux de la Nivelle
avait mis en mouvement; pardon si je vous dérange... mais ces dames
réclament les violons.
--Laissez! dit Gonzague qui l'écarta de la main.
--Il y a quelque chose! murmura Nivelle.
Gonzague reprit en serrant les deux mains de dona Cruz:
--Je ne vous dis qu'une chose, j'aurais voulu sauver celui qu'elle
aime...
--Mais, monseigneur!... s'écria dona Cruz; si vous vouliez m'expliquer
en quoi ce mariage est utile à M. de Lagardère, je rapporterais vos
paroles à ma pauvre Aurore...
--C'est un fait, interrompit Gonzague; je ne puis rien ajouter à mon
affirmation... Pensez-vous que je sois le maître des événements?... En
tout cas je vous promets qu'il n'y aura point de contrainte.
Il voulut s'éloigner; dona Cruz le retint.
--Je vous en prie, dit-elle, donnez-moi la permission de retourner près
d'elle... vos réticences me font peur!
En ce moment, répondit Gonzague, j'ai besoin de vous.
--De moi!... répéta la gitanita étonnée.
--Il va se dire ici des paroles que ces dames ne doivent point entendre.
--Et moi?... les entendrai-je?
--Non... ces paroles n'ont point trait à votre amie... Vous êtes ici
chez vous; faites votre devoir de maîtresse de maison... emmenez ces
dames dans le salon de Mars...
--Je suis prête à vous obéir, monseigneur.
Gonzague la remercia et regagna la table. Chacun cherchait à lire sur
son visage.
Il fit signe à Nivelle qui s'approcha de lui.
--Vous voyez bien cette enfant, dit-il en montrant dona Cruz qui restait
toute pensive à l'autre bout du salon, tâchez de la distraire et faites
qu'elle ne prenne point attention à ce qui va se passer ici.
--Vous nous chassez, monseigneur?
--Tout à l'heure on vous rappellera... il y a dans le petit salon une
corbeille de mariage.
--J'ai compris, monseigneur... Nous donnez-vous Oriol?
--Non; pas même Oriol... allez!...
--Mes belles petites, dit la Nivelle, voici dona Cruz qui veut nous
emmener voir la toilette de la mariée.
Ces dames se levèrent toutes à la fois et entrèrent précédées par la
gitanita dans le petit salon de Mars qui faisait face au boudoir où
nous avons vu naguère les deux amies.
Il y avait en effet, dans le petit salon, une corbeille de mariage. Ces
dames l'entourèrent.
Gonzague donna un coup d'oeil à Peyrolles qui alla fermer les portes
derrière elles.
A peine la porte fut-elle fermée que dona Cruz s'en rapprocha, mais la
Nivelle courut à elle et la ramena par la main.
--C'est à vous de nous montrer tout cela, bel ange, dit-elle; nous ne
vous tenons pas quitte!
Dans le salon il n'y avait plus que des hommes.
Gonzague vint prendre place au milieu d'un silence profond. Ce silence
même éveilla le petit marquis de Chaverny.
--Eh bien! Eh bien! fit-il, où sont ces dames?
Et comme personne ne répondait:
--Je me souviens bien, murmura-t-il en se parlant à lui-même, que j'ai
vu deux ravissantes créatures dans le jardin... mais dois-je vraiment
épouser l'une d'elles? ou n'est-ce qu'un rêve?... ma foi, je n'en sais
rien!... Cousin! s'interrompit-il brusquement, il fait lugubre ici!...
je vais avec les dames...
--Reste! ordonna Gonzague.
Puis promenant son regard sur l'assemblée:
--Avons-nous notre sang-froid, messieurs? demanda-t-il.
--Tout notre sang-froid, lui fut-il répondu.
--Pardieu! s'écria Chaverny, c'est toi, cousin, qui as voulu nous faire
boire!
Il avait raison. Le mot sang-froid avait ici pour Gonzague une
signification purement relative: il lui fallait des têtes échauffées et
des bras sains.
Excepté Chaverny, tout le monde était à point.
Gonzague avait déjà regardé le petit marquis en secouant la tête d'un
air mécontent. Il consulta la pendule et reprit:
--Nous avons juste une demi-heure pour causer... Trêve de folies... je
parle pour vous, marquis!
Celui-ci, au moment où Gonzague lui avait ordonné de rester, s'était
rassis, non sur son siége, mais sur la nappe.
--Ne vous inquiétez pas de moi, cousin, dit-il en prenant la gravité des
ivrognes; souhaitez seulement que personne ne soit plus gris que moi!...
je suis préoccupé de ma position: c'est tout simple...
--Messieurs, interrompit Gonzague, nous nous passerons de lui, s'il le
faut. Voici le fait: En ce moment, une jeune fille nous gêne... nous
gêne, entendez-vous?... nous gêne tous... car nos intérêts sont
désormais unis bien plus étroitement que vous ne pensez... On peut dire
que votre fortune est la mienne... et j'ai pris mes mesures pour que le
lien qui nous unit fût une véritable chaîne.
--Nous ne saurions tenir de trop près à monseigneur, dit Montaubert.
--Certes, certes, fit-on.
Mais il n'y avait pas d'élan.
--Cette jeune fille,... reprit Gonzague.
--Puisque les circonstances semblent s'aggraver, dit Navailles, nous
avons le droit de chercher la lumière... cette jeune fille enlevée hier
par vos hommes est-elle la même que celle dont on parlait chez M. le
régent?...
--Celle que M. de Lagardère avait promis de conduire au Palais? ajouta
Choisy.
--Mademoiselle de Nevers, enfin! conclut Nocé.
On vit Chaverny changer de visage. On l'entendit répéter tout bas d'un
accent étrange:
--Mademoiselle de Nevers!
Gonzague fronça le sourcil.
--Que vous importe son nom? dit-il avec un mouvement de colère; elle
nous gêne... elle doit être écartée de notre chemin.
On fit silence. Chaverny prit son verre, mais il le déposa sans avoir
bu.
Gonzague reprit avec lenteur:
--J'ai horreur du sang, messieurs mes amis, autant et plus que vous...
l'épée ne m'a jamais réussi... En conséquence je ne veux plus de
l'épée... je suis pour la douceur... Chaverny, je dépense cinquante
mille écus et les frais de ton voyage pour garder la paix de ma
conscience!
--C'est cher, grommela Peyrolles.
--Je ne comprends pas, dit Chaverny.
--Tu vas comprendre... Je laisse une chance à cette belle enfant.
--Est-ce mademoiselle de Nevers? demanda le petit marquis, reprenant
machinalement son verre.
--Si tu lui plais..., commença Gonzague au lieu de répondre.
--Quant à cela, interrompit Chaverny en buvant, on lui plaira!
--Tant mieux!... en ce cas elle t'épouse de son plein gré...
--Je ne le veux pas autrement! dit Chaverny.
--Ni moi non plus! fit Gonzague qui avait aux lèvres un sourire
équivoque; une fois mariés, tu emmènes ta femme au fond de quelque
province... tu fais durer la lune de miel éternellement... à moins que
tu ne préfères revenir seul... dans un temps moral...
--Et si elle refuse? demanda le petit marquis.
--Si elle refuse?... ma conscience ne me reprochera rien... elle sera
libre...
Gonzague baissa les yeux malgré lui en prononçant ce dernier mot.
--Vous disiez, murmura Chaverny, qu'elle n'avait qu'une chance... si
elle accepte ma main, elle vit... si elle refuse, elle est libre... je
ne comprends pas!
--C'est que tu es ivre! répliqua sèchement Gonzague.
Les autres gardaient un silence profond.
Sous ces lustres étincelants qui éclairaient les riantes peintures du
plafond et des murailles, parmi ces flacons vides et ces fleurs fanées,
je ne sais quelle sinistre impression planait.
De temps en temps, on entendait le rire des femmes dans le salon voisin.
Ce rire faisait mal.
Gonzague seul avait le front haut et la gaieté aux lèvres.
--Vous, messieurs, reprit-il, je suis sûr que vous me comprenez?
Personne ne répondit, pas même ce coquin endurci, M. de Peyrolles.
--Il faut donc une explication, continua Gonzague en souriant; elle sera
courte, car nous n'avons pas le temps... Posons d'abord l'axiome de la
situation: l'existence de cette enfant nous ruine de fond en comble...
Ne prenez pas ces airs sceptiques... cela est... Si demain, je perdais
l'héritage de Nevers, après-demain nous serions en fuite.
--Nous!... se récria-t-on de toutes parts.
--Vous, mes maîtres! repartit Gonzague qui se redressa; vous tous sans
exception... Il ne s'agit plus de vos anciennes peccadilles... le prince
de Gonzague a suivi la mode: il a des livres comme le moindre
marchand... vous êtes tous sur les livres du prince de Gonzague...
Peyrolles sait arranger admirablement ces choses-là! ma banqueroute
entraînerait votre perte complète...
Tous les regards se tournèrent vers Peyrolles qui ne broncha pas.
--En outre, poursuivit le prince, après ce qui s'est passé hier...--Mais
point de menaces! s'interrompit-il, vous êtes liés solidement, voilà
tout!... et vous me suivrez dans l'adversité comme des compagnons
fidèles... il s'agit donc de savoir si vous êtes bien pressés de me
donner cette marque de dévouement?
On ne répondit point encore.
Le sourire de Gonzague devint plus ouvertement railleur.
--Vous voyez bien que vous me comprenez, dit-il; avais-je tort de
compter sur votre intelligence?... La jeune fille sera libre... je l'ai
dit et je le maintiens... libre de sortir d'ici... d'aller où bon lui
semblera... oui, messieurs... cela vous étonne!...
Tous les yeux stupéfaits l'interrogeaient.
Chaverny buvait lentement et d'un air sombre.
Il y eut un long silence.
Gonzague emplit pour la première fois son verre et ceux de ses voisins.
--Je vous l'ai dit souvent, messieurs mes amis, reprit-il d'un ton
léger, les bonnes coutumes, les belles manières, la poésie splendide,
les parfums exquis, tout cela nous vient d'Italie... On n'étudie pas
assez l'Italie!... Écoutez et tâchez de profiter.
Il but une gorgée de champagne et continua:
--Voici une anecdote de ma jeunesse... douces années qui ne reviennent
plus... Le comte Annibal Canozza, des princes Amalfi, était mon
cousin... un joyeux vivant, ma foi, et qui fit avec moi plus d'une
équipée... Il était riche, très-riche... jugez-en: il avait, mon cousin
Annibal, quatre châteaux sur le Tibre, vingt fermes en Lombardie, deux
palais à Florence, deux à Milan, deux à Rome et toute la célèbre
vaisselle d'or des cardinaux Allaria, nos oncles vénérés... J'étais
l'héritier unique et direct de mon cousin Canozza... mais il n'avait que
vingt-sept ans et promettait de vivre un siècle... je ne vis jamais plus
belle santé que la sienne... Vous prenez froid, messieurs mes amis:
buvez, je vous prie, une rasade pour vous remettre le coeur.
On obéit, on avait besoin de cela.
--Un soir, poursuivit M. de Gonzague, j'invitai mon cousin Canozza à ma
vigne à Spolète... un site enchanteur! et des treilles!... nous passâmes
la soirée sur la terrasse, humant la brise parfumée et causant, je
crois, de l'immortalité de l'âme... Canozza était un stoïcien, sauf le
vin et les femmes... Il me quitta frais et dispos, par un beau clair de
lune... il me semble le voir encore monter dans son carrosse...
assurément, il était libre, n'est-ce pas? bien libre d'aller, lui aussi,
où bon lui semblerait... à un bal... à un souper... il y a de tout cela
en Italie, à un rendez-vous d'amour... mais libre aussi d'y rester.
Il acheva son verre. Et comme tous les yeux l'interrogeaient, il acheva:
--Le comte Canozza, mon cousin, usa de cette dernière liberté, il y
resta!
Un mouvement se fit parmi les convives. Chaverny serrait son verre
convulsivement.
--Il y resta!... répéta-t-il.
Gonzague prit une pêche dans une corbeille de fruits et la lui jeta. La
pêche resta sur les genoux du petit marquis.
--Étudie l'Italie, cousin! reprit Gonzague.
Puis se ravisant:
--Chaverny, continua-t-il,--est trop ivre pour me comprendre... et c'est
peut-être tant mieux... Étudiez l'Italie, messieurs...
En parlant, il roulait des pêches à la ronde. Chaque convive en avait
une.
Puis il dit, d'un ton bref et sec:
--J'avais oublié de mentionner cette circonstance frivole: avant de me
quitter, le comte Annibal Canozza, mon cousin, avait partagé une pêche
avec moi...
Chaque convive déposa précipitamment le fruit qu'il tenait à la main.
Gonzague emplit de nouveau son verre.--Chaverny fit de même.
--Étudiez l'Italie! répéta pour la troisième fois le prince;--Là
seulement, on sait vivre... Il y a cent ans qu'on ne s'y sert plus du
stylet idiot... à quoi bon la violence?... En Italie, par exemple, vous
désirez écarter une jeune fille qui fait obstacle sur votre route...
c'est notre cas... vous faites choix d'un galant homme qui consent à
l'épouser et à l'emmener je ne sais où... très-loin... c'est encore
notre cas... Accepte-t-elle? tout est dit... Refuse-t-elle?... c'est son
droit, en Italie comme ici... alors, vous vous inclinez jusqu'à terre,
demandant pardon de la liberté grande... vous la reconduisez avec
respect... Tout en la reconduisant, par galanterie pure, vous lui faites
accepter un bouquet...
Ce disant, M. de Gonzague prit un bouquet de fleurs naturelles au
surtout qui ornait la table.
--Peut-on refuser un bouquet? poursuivit-il en arrangeant les
fleurs;--elle s'éloigne... libre, assurément, tout comme mon cousin
Annibal, d'aller où bon lui semblera... chez son amant, chez son amie,
chez elle... mais libre aussi d'y rester...
Il tendit le bouquet...--Tous les convives reculèrent en frémissant.
--Elle y reste!... fit Chaverny entre ses dents serrées.
--Elle y reste, prononça froidement Gonzague qui le regardait en face.
Chaverny se leva.
--Ces fleurs sont empoisonnées!... s'écria-t-il.
--Assieds-toi, fit Gonzague en éclatant de rire;--tu es ivre.
Chaverny passa sa main sur son front qui dégouttait de sueur.
--Oui, murmura-t-il;--je dois être ivre!... s'il en était autrement...
Il chancela. Sa tête tournait.
IX
--Le neuvième coup.--
Gonzague promena sur les convives un regard de maître.
--Il n'a pas la tête à lui, murmura-t-il; je l'excuse... mais s'il en
était un parmi vous...
--Elle acceptera!... balbutia Navailles pour l'acquit de sa conscience.
C'était peu; les autres n'en firent pas autant.
La menace de ruine avait porté; depuis Oriol, abruti par la terreur,
jusqu'à Nocé, Gironne, Choisy et autres qui étaient gentilshommes, on ne
voyait là que misérables esclaves.
La honte est comme les morts de Burger qui vont vite.
Et c'est surtout en ces siècles trafiquants que la chute est rapide et
profonde.
Gonzague savait qu'il lui était permis désormais de tout oser. Ces gens
étaient tous ses complices. Il avait une armée.
Gonzague remit le bouquet à sa place.
--Assez sur ce sujet, dit-il, nous sommes d'accord. Il est quelque chose
de plus grave... neuf heures ne sont point sonnées...
--Monseigneur a-t-il appris du nouveau? demanda Peyrolles.
--Rien!... J'ai seulement pris mes mesures... Tous les abords du
pavillon sont gardés... Gauthier Gendry, avec cinq hommes, garde le bout
de la ruelle... La Baleine et deux autres sont en dehors de la porte du
jardin... Lavergne et cinq hommes font sentinelle dans le jardin... Au
vestibule, nous avons nos domestiques en armes...
--Et ces deux drôles?... demanda Navailles.
--Cocardasse et Passepoil?... Je ne leur ai point donné de poste... ils
attendent comme nous... Ils sont là!
Il montrait l'entrée de la galerie où l'on avait éteint les lustres lors
de son arrivée; la porte de la galerie était grande ouverte depuis ce
même instant.
--Qui attendent-ils et qui attendons-nous? demanda tout à coup Chaverny
dont l'oeil morne eut un éclair d'intelligence.
--Tu n'étais pas là, hier, quand j'ai reçu cette lettre, cousin, dit
Gonzague.
--Non... qui attendez-vous?
--Quelqu'un pour remplir ce siége, répliqua le prince en montrant le
fauteuil resté vide depuis le commencement du souper.
--La ruelle, les jardins, le vestibule, l'escalier, tout cela plein
d'estafiers! prononça Chaverny avec un geste de mépris; tout cela pour
un seul homme.
--Cet homme s'appelle Lagardère, dit Gonzague avec une emphase
involontaire.
--Lagardère! répéta Chaverny.
Puis, se parlant à lui-même:
--Je le hais!... ajouta-t-il; mais il m'a tenu sous lui... renversé...
et il a eu pitié de moi!
Gonzague se pencha pour l'écouter mieux, et secoua de nouveau la tête.
Puis il se redressa.
--Messieurs, dit-il, pensez-vous que les précautions prises soient
suffisantes?
Chaverny haussa les épaules et se mit à rire.
--Vingt contre un! murmura Navailles, c'est honnête.
--Parbleu! s'écria Oriol rassuré par le compte de cette formidable
garnison, nous n'avions pas peur!
--Pensez-vous, reprit Gonzague, que vingt hommes pour l'attendre, le
surprendre, le saisir vivant ou mort, ce soit assez?
--Trop! monseigneur, c'est trop! s'écriait-on de toutes parts.
--Alors, vous me répondrez d'avance que nul ne me reprochera d'avoir
manqué de prudence?...
--Je me porte caution pour tous! s'écria Chaverny; ce qui manque, ce
n'est pas la prudence!
--J'avais besoin de ce témoignage, dit Gonzague; et maintenant,
voulez-vous que je vous dise mon avis à moi?...
--Dites, monseigneur, dites!
Ils s'étaient remis à boire.
M. le prince de Gonzague se leva.
--Mon avis, prononça-t-il d'une voix haute et grave, c'est que rien n'y
fera... Rien!... je connais l'homme!... Lagardère a dit: A neuf heures,
je serai parmi vous... à neuf heures, nous verrons Lagardère face à
face... Je le sais... j'en jurerais!... il n'y a pas d'armée qui puisse
empêcher Lagardère de venir au rendez-vous assigné... Descendra-t-il par
la cheminée, sautera-t-il par la fenêtre, surgira-t-il du plancher, je
ne sais... mais à l'heure dite... ni avant ni après... nous le verrons
s'asseoir à cette table.
--Pardieu! s'écria Chaverny, qu'on me le donne!... mais homme contre
homme...
--Tais-toi! interrompit Gonzague durement, je n'aime les combats de nain
contre géant qu'à la foire. Cette conviction est chez moi si profonde,
messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les autres convives, que tout
à l'heure j'éprouvais la trempe de ma rapière...
Il dégaina, et fit plier sa lame d'acier souple et brillante.
--L'heure vient, acheva-t-il en regardant la pendule du coin de
l'oeil; faites comme moi... Je vous engage fort à ne compter que sur
vos épées!
Tous les regards suivirent le sien et interrogèrent le cadran de la
magnifique pendule à poids qui grondait dans sa caisse de bois de rose.
L'aiguille allait marquer neuf heures.
Les convives coururent prendre leurs épées déposées çà et là sur les
meubles.
--Qu'on me le donne! répétait Chaverny; seul à seul.
--Où vas-tu? demanda Gonzague à Peyrolles qui se dirigeait vers la
galerie.
--Fermer cette porte, répondit le prudent factotum.
--Laisse cette porte!... J'ai dit qu'elle resterait grande ouverte...
grande ouverte elle restera. C'est un signal, messieurs, continua-t-il
en s'adressant aux convives en armes... si les deux battants se
referment, réjouissez-vous: cela voudra dire: L'ennemi a succombé!...
mais tant qu'ils restent ouverts, veillez!
Peyrolles se mit au dernier rang avec Oriol, Taranne et les financiers.
Auprès de Gonzague se tenaient Choisy, Navailles, Nocé, Gironne, tous
les gentilshommes. Chaverny était de l'autre côté de la salle et le plus
près de la porte.
Ils avaient tous l'épée à la main. Tous les regards étaient ardemment
fixés sur la galerie sombre.
Certes, cette attente inquiète et solennelle donnait une grande idée de
l'homme qui allait venir.
La pendule eut ce grondement sourd que rendent les rouages à l'instant
où l'heure va sonner.
--Vous y êtes, messieurs? dit-il l'oeil sur la porte.
--Nous y sommes! fut-il répondu tout d'une voix.
Ils venaient de se compter. Le nombre fait souvent le courage.
Gonzague, qui avait la pointe de sa rapière fichée dans le parquet, prit
son verre sur la table, et dit d'un air fanfaron, au moment même où
sonnait le premier coup de neuf heures:
--A la santé de M. de Lagardère... le verre d'une main, l'épée de
l'autre!
Il leva son verre.
--Le verre d'une main!... l'épée de l'autre! répéta le choeur sourd.
Puis ils restèrent muets; la tasse emplie jusqu'aux bords, la brette au
poing.
Ils attendaient, l'oeil au guet, l'oreille attentive.
Pendant ce grand silence, un bruit de fer se fit au dehors.
L'horloge sonnait lentement. Elle fut un siècle à tinter ses neuf coups.
Au huitième, ce bruit de fer qui avait lieu au dehors cessa. Au
neuvième, les deux battants de la porte se refermèrent brusquement.
Il y eut un hourra prolongé. Les épées s'abaissèrent.
--A Lagardère, mort! cria Gonzague.
--A Lagardère, mort! répétèrent les convives en vidant leurs verres d'un
trait.
Chaverny seul ne bougea point et garda le silence.
Mais on vit tout à coup Gonzague tressaillir au moment où il portait son
verre à ses lèvres.
Au milieu de la chambre, les capes et les manteaux entassés sur le bossu
oscillèrent et se soulevèrent.
Gonzague ne songeait plus au bossu. Il ignorait d'ailleurs la fin de sa
folle équipée.
Gonzague avait dit: Je ne sais pas s'il sautera par la fenêtre, s'il
tombera par la cheminée, s'il surgira du sol; mais à l'heure dite, il
sera parmi nous.
A la vue de cette masse qui remuait, il s'arrêta de boire et tomba en
garde.
Un éclat de rire sec et strident sortit de dessous les manteaux.
--Je suis des vôtres! fit une voix grêle, me voici! me voici!
Ce n'était pas Lagardère.
Gonzague se prit à rire et murmura:
--C'est notre ami, le bossu.
Celui-ci sautilla sur ses pieds, saisit un verre et se mêlant aux
buveurs qui trinquaient:
--A Lagardère! dit-il; le poltron aura su que j'étais ici!... il n'aura
pas osé venir!...
--Au bossu! au bossu! cria le choeur en riant; vive le bossu!
--Eh! eh! messieurs, fit celui-ci avec simplicité, quelqu'un qui ne
connaîtrait pas comme moi votre vaillance, et qui vous verrait si
joyeux, croirait que vous avez eu une belle peur!... Mais que veulent
ces deux braves?
Il montrait devant la porte de la galerie, Cocardasse et Passepoil
immobiles comme deux statues. Ils avaient l'air triomphant.
--Nous venons apporter nos têtes, dit le Gascon hypocritement.
--Frappez! ajouta le Normand; envoyez deux âmes de plus au ciel!
--Réparation d'honneur! s'écria gaiement Gonzague; qu'on donne un verre
de vin à ces braves; ils trinqueront avec nous!
Chaverny les regardait avec ce dégoût qu'on a en avisant le bourreau. Il
s'éloigna de la table quand ils s'en approchèrent.
--Sur ma parole! dit-il à Choisy, qui se trouvait près de lui, je crois
que si Lagardère fût venu, je me serais mis avec lui!
--Chut! fit Choisy.
Le bossu, qui avait entendu, montra du doigt Chaverny à Gonzague et lui
demanda:
--Monseigneur est-il bien sûr de cet homme-là?
--Non, répondit le prince.
Cocardasse et Passepoil trinquaient avec ces messieurs. Chaverny,
dégrisé, les écoutait.
Passepoil parlait de pourpoint blanc ensanglanté; Cocardasse racontait
de nouveau l'histoire de l'amphithéâtre du Val-de-Grâce.
--Mais tout cela est infâme! dit Chaverny en poussant droit à Gonzague;
mais il est évident qu'on parle ici d'un homme assassiné!
--Hein!... fit le bossu en feignant un étonnement profond; d'où vient
celui-ci?...
Cocardasse, insolent et moqueur, présentait en ce moment son verre à
Chaverny, qui se détourna avec horreur!