diable!...--Mais il m'est défendu de m'occuper trop de lui,
s'interrompit-elle;--il est fiancé!
--Ah! fit Aurore d'un ton distrait.
--Devine avec qui, petite soeur.
--Je ne sais... que m'importe cela?
--Il t'importe assurément... c'est avec toi que le jeune marquis de
Chaverny est fiancé!
Aurore releva lentement sa tête pâle et sourit tristement.
--Je ne plaisante pas! insista dona Cruz.
--De ses nouvelles, à lui, murmura Aurore--ma soeur! ma petite Flor!
ne m'apportes-tu point de ses nouvelles?
--Je ne sais rien... absolument rien.
La belle tête d'Aurore retomba sur sa poitrine, tandis qu'elle
poursuivait en pleurant:
--Hier, ces hommes ont dit, lorsqu'ils nous attaquèrent: Il est mort...
Lagardère est mort!
--Quant à cela, fit dona Cruz, moi je suis sûre qu'il n'est pas mort!
--Qui te donne cette certitude? demanda vivement Aurore.
--Deux choses: la première, c'est qu'ils ont encore peur de lui
là-haut... la seconde, c'est cette femme qu'ils ont voulu me donner pour
mère...
--Son ennemie?... Celle que j'ai vue la nuit dernière au Palais-Royal?
--Oui, son ennemie... d'après ta description, je l'ai bien reconnue...
La seconde raison, disais-je, c'est que cette femme le poursuit
toujours: son acharnement n'a point diminué... Quand j'ai été me
plaindre aujourd'hui à M. de Gonzague du singulier traitement qu'on
m'avait fait subir chez toi, je l'ai vue, cette femme, et je l'ai
entendue: elle disait à un seigneur en cheveux blancs qui sortait de
chez elle: Cela me regarde; c'est mon devoir et c'est mon droit; j'ai
les yeux ouverts; il ne m'échappera pas!... et quand la vingt-quatrième
heure sonnera, il sera arrêté, fallût-il pour cela ma propre main!
--Oh! dit Aurore,--ce ne peut être que la même femme!... je la reconnais
à sa haine... et voilà plus d'une fois que l'idée me vient...
--Quelle idée? demanda dona Cruz.
--Rien... je ne sais... je suis folle!
--Il me reste une chose à te dire, reprit dona Cruz avec
hésitation;--c'est presque un message que je t'apporte... M. de Gonzague
a été bon pour moi, mais je n'ai plus de confiance en M. de Gonzague....
Toi, je t'aime de plus en plus, ma pauvre petite Aurore.
Elle s'assit sur le sofa auprès de sa compagne et poursuivit:
--M. de Gonzague m'a certainement dit cela pour que je te le répète...
--Que t'a-t-il dit? interrogea Aurore.
--Tout à l'heure, répondit dona Cruz, quand tu m'as interrompue pour me
parler de ton beau chevalier, Henri de Lagardère, j'en étais à
t'apprendre qu'on voulait te marier avec le jeune marquis de Chaverny.
--Mais de quel droit me marier?
--Je l'ignore... mais on ne semble pas se préoccuper beaucoup de la
question de savoir si l'on a droit ou non... Gonzague a lié conversation
avec moi... Dans le cours de l'entretien, il a glissé ces paroles: «Si
elle se montre obéissante, elle sauvera d'un mortel danger tout ce
qu'elle a de plus cher au monde.»
--Lagardère!... s'écria Aurore.
--Je crois, répondit l'ancienne gitanita, qu'il voulait parler de
Lagardère.
Aurore cacha sa tête entre ses mains.
--Il y a comme un brouillard sur ma pensée! murmura-t-elle;--Dieu
n'aura-t-il point pitié de moi?
Dona Cruz l'attira contre son coeur.
--N'est-ce pas Dieu qui m'a mise là près de toi! fit-elle doucement;--je
ne suis qu'une femme, mais je suis forte et n'ai pas peur de mourir...
s'ils t'attaquaient, Aurore, tu aurais quelqu'un pour te défendre.
--Aurore lui rendit son étreinte.--On commençait à entendre les voix
tumultueuses de ceux qui appelaient dona Cruz.
--Il faut que je m'en aille, dit celle-ci!
Puis, sentant qu'Aurore tremblait tout à coup dans ses bras:
--Pauvre chère enfant! reprit-elle,--comme la voilà pâle...
--J'ai peur, ici, quand je suis toute seule, balbutia Aurore;--ces
valets, ces servantes... tout me fait peur...
--Tu n'as rien à craindre, répondit dona Cruz;--ces valets, ces
servantes savent que je t'aime... ils croient que mon pouvoir est grand
sur l'esprit de Gonzague...
Elle s'interrompit et parut réfléchir.
--Il y a des instants où je le crois moi-même, poursuivit-elle;--l'idée
me vient parfois que Gonzague a besoin de moi...
A l'étage supérieur le bruit redoublait.
Dona Cruz se leva et reprit le verre de champagne qu'elle avait déposé
sur la table.
--Conseille-moi... Guide-moi! dit Aurore.
--Rien n'est perdu s'il a vraiment besoin de moi! s'écria dona Cruz. Il
faut gagner du temps...
--Mais ce mariage... je préférerais mille fois la mort!
--Il est toujours temps de mourir, chère petite soeur!
Comme elle faisait un mouvement pour se retirer, Aurore la retint par sa
robe.
--Vas-tu donc m'abandonner tout de suite? dit-elle.
--Ne les entends-tu pas?... ils m'appellent!... Mais, fit-elle en se
ravisant tout à coup, t'ai-je parlé du bossu?
--Non, répondit Aurore,--quel bossu?
--Celui qui me fit sortir d'ici hier au soir par des chemins que je ne
connaissais pas moi-même... celui qui me conduisit jusqu'à la porte de
ta maison... il est ici!
--Au souper?
--Au souper... Comme je me suis souvenue de ce que tu m'as dit... de cet
étrange personnage qui seul est admis dans la retraite de ton beau
Lagardère...
--Ce doit être le même! fit Aurore.
--J'en jurerais!... je me suis rapprochée de lui pour lui dire que, le
cas échéant, il pouvait compter sur moi.
--Eh bien?...
--C'est le bossu le plus bizarre qui ait abusé jamais du droit de
caprice!... il a fait semblant de ne me point reconnaître: impossible de
tirer de lui une parole! il était tout entier à ces dames qui
s'amusaient de lui et le faisaient boire furieusement... si bien qu'il
est tombé sous la table.
--Il y a donc des femmes en haut? demanda Aurore.
--Je crois bien! répondit dona Cruz.
--Quelles femmes?
--De grandes dames, répliqua la gitanita de bonne foi;--va! ce sont bien
là les Parisiennes que j'avais rêvées dans notre Madrid!... Point de
voiles jaloux! point de dentelles prudes!... les dames de la cour, ici,
chantent, rient, boivent, jurent comme des mousquetaires... c'est
charmant!...
--Es-tu bien sûre que ce soient des dames de la cour?
Dona Cruz fut presque offensée.
--Je voudrais bien les voir, dit encore Aurore. Sans être vue,
ajouta-t-elle en rougissant.
--Et ne voudrais-tu point voir aussi ce joli petit marquis de Chaverny?
demanda dona Cruz avec un peu de moquerie.
--Si fait, répondit Aurore simplement;--je voudrais bien le voir.
La gitanita, sans lui donner le temps de la réflexion, la saisit par le
bras en riant et l'entraîna vers l'escalier dérobé.
Les clameurs de l'orgie s'engouffraient dans l'étroit couloir. Aurore
faillit tomber dix fois avant d'arriver au boudoir du premier étage.
Là, les deux jeunes filles n'étaient plus séparées de la fête que par
l'épaisseur d'une porte.
On entendait vingt voix qui criaient, parmi le choc des verres et les
éclats de rire.
--Faisons le siége du boudoir! à l'assaut! à l'assaut!
VII
--Une place vide.--
M. de Peyrolles, représentant peu accrédité du maître de céans, voyait
son autorité complétement méconnue. Chaverny et deux ou trois autres lui
avaient déjà demandé des nouvelles de son oreille. Il était désormais
impuissant à réprimer le tumulte.
De l'autre côté de la porte, Aurore, plus morte que vive, regrettait
amèrement d'avoir quitté sa retraite.
Dona Cruz riait, l'espiègle et l'intrépide,--il eût fallu, pour
l'effrayer, bien autre chose que cela!
Elle souffla les bougies qui éclairaient le boudoir, non point pour
elle, mais pour que, du salon, personne ne pût voir sa compagne.
--Regarde, dit-elle en montrant le trou de la serrure.
Mais l'humeur curieuse d'Aurore était passée.
--Allez-vous nous laisser longtemps pour cette demoiselle? demanda
Cidalise.
--Voilà qui en vaut la peine! ajouta la Desbois.
--Elles sont jalouses, les marquises! pensa tout haut dona Cruz.
Aurore avait l'oeil à la serrure.
--Cela, des marquises! fit-elle avec doute.
Dona Cruz haussa les épaules d'un air capable et dit:
--Tu ne connais pas la cour!
--Dona Cruz! dona Cruz! nous voulons dona Cruz! criait-on dans le salon.
La gitanita eut un naïf et orgueilleux sourire.
--Ils me veulent!... murmura-t-elle.
On secoua la porte. Aurore se recula vivement. Dona Cruz mit l'oeil à
la serrure à son tour.
--Oh! oh! oh! s'écria-t-elle en éclatant de rire, quelle bonne figure a
ce pauvre Peyrolles.
--La porte résiste, dit Navailles.
--J'ai entendu parler, ajouta Nocé.
--Un levier!... une pince!...
--Pourquoi pas du canon?... demanda la Nivelle en s'éveillant à demi.
Oriol se pâma.
--J'ai mieux que cela! s'écria Chaverny, une sérénade!...
--Avec les verres, les couteaux, les bouteilles et les assiettes,
enchérit Oriol en regardant sa Nivelle.
Celle-ci sommeillait de nouveau.
--Il est charmant, le petit marquis! murmura dona Cruz.
--Lequel est-ce? demanda Aurore en se rapprochant de la porte.
--Mais je ne vois plus le bossu, dit la gitanita au lieu de répondre...
--Y êtes-vous? criait en ce moment Chaverny.
Aurore, qui avait maintenant l'oeil à la serrure, faisait tous ses
efforts pour reconnaître son galant de la calle Major à Madrid. La
confusion était si grande dans le salon qu'elle n'y pouvait point
parvenir.
--Lequel est-ce? répéta-t-elle.
--Le plus ivre de tous, répliqua cette fois dona Cruz.
--Nous y sommes! nous y sommes! gronda le choeur des exécutants.
Ils s'étaient levés presque tous, les dames aussi, chacun tenait à la
main son instrument d'accompagnement. Cidalise avait un réchaud, sur
lequel la Desbois frappait. C'était, avant même qu'eût commencé le
chant, un charivari épouvantable.
Peyrolles ayant essayé une observation timide, fut saisi par Navailles
et Gironne, et provisoirement accroché à un portemanteau.
--Qui est-ce qui chante?
--Chaverny! Chaverny! c'est Chaverny qui chante!
Et le petit marquis, poussé de main en main, fut jeté contre la porte.
Aurore le reconnut en ce moment et se rejeta violemment en arrière.
--Bah! fit dona Cruz; parce qu'il est un peu gris?... C'est la mode de
la cour... il est charmant!
Chaverny réclama le silence d'un geste aviné. On se tut.
--Mesdames et messieurs, dit-il, je tiens avant tout à vous expliquer ma
position.
Il y eut une tempête de huées.
--Pas de discours!... Chante ou tais-toi!
--Ma position est simple, bien qu'au premier abord elle puisse
sembler...
--A bas Chaverny!... un gage!... accrochons Chaverny auprès de
Peyrolles.
--Pourquoi veux-je vous expliquer ma position? reprenait le petit
marquis avec l'imperturbable ténacité de l'ivresse. C'est que la
morale...
--A bas la morale!...
--C'est que les circonstances...
--A bas les circonstances!...
Cidalise, la Desbois et la Fleury étaient comme trois louves autour de
lui. Nivelle dormait.
--Si tu chantes, reprit Nocé, on te laissera expliquer ta position.
--Le jurez-vous? demanda Chaverny sérieusement.
Chacun prit la pose d'un Horace à la scène du serment.
--Nous le jurons! nous le jurons!...
--Alors, dit Chaverny, laissez-moi expliquer ma position auparavant.
Dona Cruz se tenait les côtes.
Mais les gens du salon se fâchaient. On parlait de pendre Chaverny par
les pieds, en dehors de la fenêtre.
Le XVIIIe siècle aussi avait de bien agréables plaisanteries.
--Ce ne sera pas long, continuait le petit marquis; au fond ma position
est bien claire. Je ne connais pas ma femme, ainsi je ne peux pas la
détester... j'aime les femmes en général... c'est donc un mariage
d'inclination.
Vingt voix éclatant comme un tonnerre, se mirent à hurler:
--Chante! chante! chante!
Chaverny prit une assiette et un couteau des mains de Taranne.
--Ce sont de petits vers, dit-il, composés par un jeune homme...
--Chante! chante! chante!
--Ce sont de simples couplets... attention au refrain!
Il chanta en s'accompagnant sobrement sur son assiette:
Qu'une femme
Ait deux maris,
On la blâme
Et moi j'en ris.
Mais un mâle bigame
A mon sens est infâme,
Car aujourd'hui la femme
Est hors de prix
A Paris!
--Pas trop mal! pas trop mal! fit la censure.
--Oriol connaît le cours du jour!
--Au refrain! au refrain!
Mais un mâle bigame
A mon sens est infâme
Car aujourd'hui la femme
Est hors de prix
A Paris!
--Qui est ce qui me donne à boire? dit Nivelle en sursaut.
--Comment trouvez-vous cela, charmante? demanda Oriol.
--C'est bête comme tout!... bravo! bravo!
--Mais n'aie donc pas peur! disait à la pauvre Aurore dona Cruz qui la
tenait embrassée.
--Le second couplet!... Courage, Chaverny!
Il continua:
A la banque
Du bon régent
Rien ne manque
Sinon l'argent...
A cet irrévérencieux début, Peyrolles fit un haut-le-corps si désespéré
qu'il se décrocha lui-même et tomba à plat ventre.
--Messieurs! messieurs! au nom de M. le prince de Gonzague!... fit-il en
se relevant.
Mais on ne l'entendait pas.
--C'est faux! criaient les uns.
--Calomnie! calomnie!
--M. Law a tous les trésors du Pérou dans sa cave!
--Pas de politique!
--Si fait!... Non pas!
--Vive Chaverny!... A bas Chaverny!
--Bâillonnez-le!... Laissez-le continuer!...
Et ces dames qui cassaient fanatiquement les assiettes et les verres!
--Chaverny, viens m'embrasser! cria Nivelle.
--Par exemple! protesta le gros petit traitant.
--Il fait la hausse pour nous! grommela Nivelle en refermant les yeux;
il est gentil, ce petit marquis!... il a dit que la femme est hors de
prix à Paris... ce n'est pas encore assez cher... Les hommes sont des
pot-au-feu! Tant que je vois un homme garder une pistole au fond de son
sac, moi, ça m'énerve!
Dans le boudoir, Aurore, le visage caché derrière ses deux mains,
disait d'une voix altérée:
--J'ai froid... j'ai froid jusqu'au fond de l'âme... l'idée qu'on veut
me livrer à un pareil homme!...
--Va! dit dona Cruz! Il ne te mangerait pas!... je me chargerais bien,
moi, de le rendre doux comme un agneau... Tu ne le trouves donc pas bien
gentil?
--Viens! emmène-moi!... Je veux passer le reste de la nuit en prières...
Elle chancelait. Dona Cruz la soutint dans ses bras.
La gitanita était bien le meilleur petit coeur qui fût au monde, mais
elle ne partageait point du tout les répulsions de sa compagne.
C'était bien là le Paris qu'elle avait rêvé.
--Viens donc, dit-elle, pendant que Chaverny, profitant d'une courte
échappée de silence, demandait avec larmes qu'on lui permît d'expliquer
sa position.
En descendant l'escalier, dona Cruz dit:
--Petite soeur, gagnons du temps... fais semblant d'obéir,
crois-moi... plutôt que de te laisser dans l'embarras je l'épouserais,
moi, le Chaverny.
--Tu ferais cela pour moi!... s'écria Aurore dans un élan de naïve
gratitude.
--Mon Dieu oui... Allons... prie, puisque cela te console... dès que je
pourrai m'échapper, je viendrai te revoir.
Elle remonta l'escalier, le pied leste, le coeur léger, en brandissant
déjà son verre de champagne.
--Certes..., murmurait-elle, pour l'obliger... Avec ce Chaverny on
passerait sa vie à rire... quoi de mieux!
En arrivant à la porte du boudoir, elle s'arrêta pour écouter.
Chaverny disait d'un accent indigné:
--M'avez-vous promis, oui ou non, que je pourrais expliquer ma
position?...
--Jamais!... Chaverny abuse de sa position!... à la porte!...
--Décidément, messieurs, fit Navailles en ce moment, il faut donner
l'assaut!... la petite se moque de nous.
Dona Cruz saisit ce moment pour ouvrir la porte.
Elle parut sur le seuil, souriante et gaie, levant son verre au-dessus
de sa tête.
Il y eut un long et bruyant applaudissement.
--Allons donc! messieurs! dit-elle en tendant son verre vide; un peu
d'entrain!... est-ce que vous croyez que vous faites du bruit?...
--Nous tâchons, fit Oriol.
--Vous êtes de pauvres tapageurs, reprit dona Cruz qui vida son verre
d'un trait; on ne vous entend pas seulement derrière cette porte!
--Est-ce vrai? s'écrièrent nos roués humiliés.
Ils se croyaient de taille à empêcher Paris de dormir.
Chaverny contemplait dona Cruz avec admiration.
--Délicieuse! murmurait-il, adorable!
Oriol voulut répéter ces mots qui lui semblaient jolis, mais Nivelle se
réveilla pour le pincer jusqu'au sang.
--Voulez-vous bien vous taire! dit-elle.
--Oui, ma charmante! répondit le docile Oriol.
Il essaya de s'esquiver, mais la fille du Mississipi le retint par la
manche.
--A l'amende! fit-elle; une bleue!
Oriol tira son portefeuille et donna une action toute neuve, tandis que
Nivelle chantonnait:
Car aujourd'hui, la femme
Est hors de prix,
A Paris!
Dona Cruz cependant cherchait des yeux le bossu. Son instinct lui disait
que, malgré ses rebuffades, cet homme était un secret allié.
Mais elle n'avait là personne à qui adresser une question.
Elle dit seulement, pour savoir si le bossu avait accompagné Gonzague:
--Où donc est monseigneur?
--Son carrosse est de retour, répondit Peyrolles qui rentrait;
monseigneur donne des ordres.
--Pour les violons, sans doute, ajouta Cidalise.
--Allons nous vraiment danser? s'écria la gitanita déjà rouge de
plaisir.
La Desbois et la Fleury lui jetèrent un dédaigneux regard.
--J'ai vu un temps, dit sentencieusement Nivelle, où nous trouvions
toujours quelque chose sous nos assiettes quand nous venions ici.
Elle releva son assiette et reprit:
--Néant! pas le moindre grain de mil!... Ah! mes belles, la régence
baisse!...
--La régence vieillit!... appuya Cidalise.
--La régence se fane!... Quand nous aurions eu chacune deux ou trois
bleues au dessert, Gonzague aurait-il été plus pauvre?
--Qu'est-ce que c'est que des bleues? demanda dona Cruz.
Que dire pour peindre la stupéfaction générale? Figurez-vous, de nos
jours, un souper à la Maison dorée, un souper composé de rats et de
Tortoniens, et figurez-vous une de ces dames ignorant ce que c'est que
le crédit mobilier!
C'est impossible. Eh bien, la candeur de dona Cruz était tout aussi
invraisemblable.
Chaverny fouilla précipitamment dans sa poche où était la dot. Il prit
une douzaine d'actions qu'il mit dans la main de la gitanita.
--Merci, fit-elle, M. de Gonzague vous les rendra.
Puis, éparpillant les actions devant Nivelle et les autres, elle ajouta
avec une grâce charmante:
--Mesdames, voilà votre dessert!
Ces dames prirent les actions et déclarèrent que cette petite était
détestable.
--Voyons! voyons! poursuivit dona Cruz, il ne faut pas que monseigneur
nous trouve endormis!... à la santé de M. le marquis de Chaverny!...
votre verre, marquis!
Celui-ci tendit son verre et poussa un profond soupir.
--Si vous saviez!... murmura-t-il; si je pouvais vous dire...
Il but, et pendant cela, Navailles s'écria:
--Prenez garde! il va vous expliquer sa position.
--Pas à vous! répliqua Chaverny; je ne veux pour auditeur que la
charmante dona Cruz!... vous n'êtes pas dignes de comprendre...
--C'est pourtant bien simple, interrompit Nivelle, votre position est
celle d'un homme gris!
Tout le monde éclata de rire. On crut que le gros petit Oriol allait
étouffer.
--Morbleu! fit le marquis en brisant son verre sur la table, y a-t-il
ici quelqu'un d'assez hardi pour se moquer de moi!... Dona Cruz! je ne
plaisante pas!... vous êtes ici comme une étoile du ciel, égarée parmi
des lampions!...
Bruyante protestation de ces dames!
--C'est trop fort!... trop fort, dit Oriol.
--Tais-toi, fit Chaverny; la comparaison ne peut blesser que les
lampions... d'ailleurs, je ne vous parle pas à vous autres... je somme
M. de Peyrolles d'arrêter vos indécentes vociférations... et j'ajoute
qu'il ne m'a jamais plu qu'un instant dans sa vie... c'est quand il
était accroché au portemanteau... il était bien!..
Il eut un attendrissement involontaire et ajouta les larmes aux yeux:
--Ah!.. il était très-bien!... Mais pour en revenir à ma position,
s'interrompit-il en prenant les deux mains de dona Cruz.
--Je la sais sur le bout des doigts. M. le marquis, fit la gitanita;
vous épousez cette nuit une femme charmante...
--Charmante?... interrogea le choeur.
--Charmante! répéta dona Cruz; jeune, spirituelle, bonne, et n'ayant pas
la moindre idée des bleues...
--Une épigramme! fit Nivelle, cela se forme!
--Vous montez en chaise de poste, continua dona Cruz en s'adressant
toujours à Chaverny, vous enlevez votre femme...
--Ah!... interrompit le petit marquis; si c'était vous, adorable
enfant!...
Dona Cruz lui emplit son verre jusqu'aux bords.
--Messieurs, dit Chaverny avant de boire, dona Cruz vient d'éclairer ma
position... je ne l'aurais pas mieux fait moi-même... cette position est
romanesque...
--Buvez donc? fit la gitanita en riant.
--Permettez... depuis longtemps déjà je nourris une pensée!...
--Voyons! voyons la pensée de Chaverny!
Il se leva et prit une pose d'orateur.
--Messieurs, dit-il; voici plusieurs siéges vides... Celui-ci
appartient à mon cousin de Gonzague... celui-ci au bossu... ils ont été
occupés tous deux... mais celui-là...
Il montrait un fauteuil placé juste en face de celui de Gonzague, et
dans lequel en effet, depuis le commencement du souper personne ne
s'était assis.
--Voici la pensée que j'ai, poursuivit Chaverny; je veux que ce siége
soit occupé!... je veux qu'on y mette la mariée!
--C'est juste! c'est juste! cria-t-on de toutes part; l'idée de Chaverny
est raisonnable!... La mariée! la mariée!...
Dona Cruz voulut saisir le bras du petit marquis, mais rien n'était
capable de le distraire.
--Que diable! grommela-t-il en se tenant à la table et la figure inondée
de ses cheveux, je ne suis pas ivre, peut-être!
--Buvez et taisez-vous! lui glissa dona Cruz à l'oreille.
--Je veux bien boire, astre divin... oui... Dieu m'est témoin que je
veux bien boire... mais je ne veux pas me taire!... mon idée est
juste... elle découle ma position... je demande la mariée... car...
écoutez donc vous autres!
--Écoutez! Écoutez!... Il est beau comme le dieu de l'Éloquence!
Ce fut Nivelle qui s'éveilla tout à fait pour dire cela.
Chaverny frappa du poing la table et continua en criant plus fort:
--Je dis qu'il est absurde... absurde!...
--Bravo, Chaverny!... superbe, Chaverny!
--Absurde!... de laisser une place vide...
--Magnifique!... magnifique!... Bravo, Chaverny.
L'assistance entière applaudissait. Le petit marquis faisait des efforts
extravagants pour suivre sa pensée.
--De laisser une place vide, acheva-t-il en se cramponnant à la nappe,
si l'on n'attend pas quelqu'un!
Au moment où une salve de bravos allait accueillir cette laborieuse
conclusion, Gonzague parut à la porte de la galerie et dit:
--Aussi attend-on quelqu'un!
VIII
--Une pêche et un bouquet.--
La figure de M. le prince de Gonzague parut à chacun sévère et même
soucieuse. On posa ses verres sur la table et le sourire s'évanouit.
--Cousin, dit Chaverny, retombé au fond de son fauteuil; je vous
attendais pour vous parler un peu de ma position...
Gonzague vint jusqu'à la table et lui prit le verre qu'il était en train
de porter à ses lèvres.
--Ne bois plus! dit-il d'un ton sec.
--Par exemple! protesta Chaverny.
Gonzague jeta le verre par la fenêtre et répéta:
--Ne bois plus.
Chaverny le regardait avec de gros yeux étonnés.
Les convives se rassirent. La pâleur avait déjà remplacé sur plus d'un
visage les vives couleurs et l'ivresse naissante.
Il y avait une pensée qu'on avait tenue à l'écart depuis le commencement
de cette fête, mais qui planait dans l'air.
L'aspect soucieux de M. de Gonzague la ramenait.
Peyrolles essaya de se glisser vers son maître, mais dona Cruz le
prévint.
--Un mot, s'il vous plaît, monseigneur, dit-elle.
Gonzague lui baisa la main et la suivit à l'écart.
--Que veut dire cela? murmura Nivelle.
--Je crois, ajouta Cidalise, que nous n'aurons point les violons.
--Ce ne peut être une banqueroute, insinua la Desbois; Gonzague est trop
riche!
--On voit des choses si étranges!... répliqua Nivelle.
Ces messieurs ne se mêlaient point à l'entretien. La plupart avaient
les yeux sur la nappe et semblaient réfléchir.
Chaverny seul chantait je ne sais quel pont-neuf égrillard et ne prenait
point garde à cette sombre inquiétude qui venait d'envahir tout à coup
le salon.
Oriol grommela à l'oreille de Peyrolles:
--Est-ce que nous aurions de mauvaises nouvelles?
Le factotum lui tourna le dos.
--Oriol!... appela Nivelle.
Le gros petit traitant se rendit à l'ordre aussitôt, et la fille du
Mississipi lui dit:
--Quand le prince en aura fini avec cette petite, vous irez lui dire que
nous demandons les violons...
--Mais..., voulut objecter Oriol.