Gonzague, sans s'émouvoir, dit en regardant ses amis:
--Ces messieurs ont déjà tout deviné... s'ils ignorent quelque chose,
on le leur apprendra... Ces messieurs comptent sur nous comme nous
comptons sur eux. Il y a entre nous réciprocité d'indulgence... Nous
nous connaissons les uns les autres.
M. de Gonzague appuya sur ces derniers mots. Y avait-il un seul de ces
roués qui n'eût quelque péché sur la conscience... Quelques-uns d'entre
eux avaient eu déjà besoin de Gonzague dans leurs démêlés avec les lois;
en outre, leur conduite de cette nuit les faisait complices. Oriol se
sentait défaillir... Navailles, Choisy et les autres gentilshommes
tenaient les yeux baissés.
Si l'un d'eux eût protesté, tout était dit, les autres eussent suivi.
Mais nul ne protesta.
Gonzague dut remercier le hasard qui avait éloigné le petit marquis de
Chaverny.
Chaverny, malgré ses défauts, n'était point de ceux qu'on fait taire.
Gonzague pensait bien se débarrasser de lui cette nuit et pour
longtemps.
--Je voulais seulement dire à monseigneur, reprit Cocardasse, que de
vieux serviteurs comme nous ne doivent point être condamnés
légèrement... Nous avons, Passepoil et moi, de nombreux ennemis, comme
tous les gens de mérite... Voici mon opinion que je soumets à
monseigneur avec ma franchise ordinaire; de deux choses l'une: ou le
chevalier de Lagardère est ressuscité, ce qui me paraît invraisemblable,
ou cette lettre est un faux, fabriqué par quelque coquin pour nuire à
deux honnêtes gens... J'ai dit.
--Je craindrais d'ajouter un seul mot, dit frère Passepoil, tant mon
noble ami a rendu éloquemment ma pensée.
--Vous ne serez pas punis, prononça Gonzague d'un air distrait;
éloignez-vous!
Ils n'eurent garde de bouger.
--Monseigneur ne nous a pas compris! fit Cocardasse avec dignité.
Le Normand ajouta, la main sur son coeur:
--Nous n'avons pas mérité d'être ainsi méconnus!
--Vous serez payés!... fit Gonzague impatienté, que voulez-vous de
plus?...
--Ce que nous voulons, monseigneur!... c'était Cocardasse qui parlait et
il avait dans la voix ce tremblement qui vient du coeur, ce que nous
voulons, c'est la preuve pleine et entière de notre innocence!...
Apapur! je vois que vous ne savez pas à qui vous avez affaire!
--Non! dit Passepoil qui avait les larmes aux yeux tout naturellement et
par infirmité, non!... oh! non!... vous ne le savez pas!
--Ce que nous voulons, c'est une justification éclatante... et pour y
arriver, voici ce que je vous propose: cette lettre dit que M. de
Lagardère ira vous trouver cette nuit jusque chez vous... nous
prétendons, nous, que M. de Lagardère est mort... Que l'événement soit
juge! nous nous rendons prisonniers... si nous avons menti et que
Lagardère vienne, nous consentons à mourir... n'est-il pas vrai,
Passepoil?
--Avec joie! répondit le Normand, qui, pour le coup, fondit en larmes.
--Si au contraire, reprit le Gascon, M. de Lagardère ne vient pas,
réparation d'honneur!... monseigneur ne refusera pas de permettre à deux
bons garçons de continuer à lui dévouer leurs existences...
--Soit, dit Gonzague, vous nous suivrez au pavillon... l'événement
jugera.
Les deux braves se précipitèrent sur ses mains et les baisèrent avec
effusion.
--La justice de Dieu! prononcèrent-ils ensemble en se redressant comme
de vrais Romains.
Mais ce n'était pas à eux que Gonzague faisait attention en ce moment.
Il contemplait avec dépit la piteuse mine de ses fidèles.
--J'avais ordonné qu'on fît venir Chaverny, dit-il en se tournant vers
Peyrolles.
Celui-ci sortit aussitôt.
--Eh bien! messieurs, reprit le prince,--qu'avez-vous donc?... Dieu me
pardonne, vous voilà pâles et muets comme des fantômes!...
--Le fait est, murmura Cocardasse, qu'ils ne sont pas d'une gaieté
folle... Eh donc!
--Avez-vous peur? continua Gonzague.
Les gentilshommes tressaillirent et Navailles dit:
--Prenez garde, monseigneur!
--Si vous n'avez pas peur, reprit le prince,--c'est donc que vous
répugnez à me suivre.
Et comme on gardait le silence:
--Prenez garde vous-mêmes, messieurs mes amis! s'écria-t-il;
souvenez-vous de ce que je vous disais hier dans la grand'salle de mon
hôtel... Obéissance passive!... je suis la tête, vous êtes le bras... Il
y a pacte entre nous...
--Personne ne songe à rompre le pacte, dit Taranne, mais...
--Point de mais!... je n'en veux pas!.. songez bien à ce que je vous ai
dit et à ce que je vais vous dire... hier, vous auriez pu vous séparer
de moi, aujourd'hui, non! vous avez mon secret... aujourd'hui, celui qui
n'est pas avec moi est contre moi... si quelqu'un de vous manquait à
l'appel, cette nuit...
--Eh! fit Navailles, personne n'y manquera!
--Tant mieux!... nous sommes tout prêts du but... Vous me croyez entamé;
depuis hier, j'ai grandi de moitié!... votre part a doublé... vous êtes
riches déjà sans le savoir autant que des ducs et pairs... Je veux que
ma fête soit complète; j'en ai besoin.
--Elle le sera monseigneur, dit Montaubert qui était parmi les âmes
damnées.
La promesse contenue dans les dernières paroles de Gonzague ranimait les
chancelants.
--Je veux qu'elle soit joyeuse! ajouta-t-il.
--Elle le sera, pardieu! elle le sera!
--Moi, d'abord, dit le petit Oriol qui avait froid jusque dans la moelle
des os,--je me sens déjà tout guilleret... nous allons rire!
--Nous allons rire! nous allons rire! répétèrent les autres prenant leur
parti en braves.
Ce fut à ce moment que Peyrolles ramena Chaverny.
--Pas un mot de ce qui vient de se passer, messieurs, dit Gonzague.
--Chaverny! Chaverny! s'écria-t-on de toutes parts en affectant la plus
aimable gaieté,--arrive donc! on t'attend!
A ce nom, le bossu qui était immobile comme une pierre au fond de sa
niche sembla s'éveiller. Sa tête s'encadra dans l'oeil-de-boeuf et
il regarda.
Cocardasse et Passepoil l'aperçurent à la fois.
--Attention! fit le Gascon.
--On est à son affaire, répondit le Normand.
--Voilà! voilà! fit Chaverny.
--D'où viens-tu donc? demanda Navailles.
--D'ici près... de l'autre côté de l'église... Ah! cousin! il vous faut
deux odalisques à la fois?...
Gonzague pâlit. A l'oeil-de-boeuf, la figure du bossu s'éclaira,
puis disparut.
Le bossu était derrière sa porte et contenait les battements de son
coeur à deux mains.
Ce seul mot venait de le frapper comme un trait de lumière.
--Fou! incorrigible fou! s'écria Gonzague presque gaiement.
Sa pâleur avait fait place au sourire.
--Mon Dieu! reprit Chaverny, l'indiscrétion n'est pas grande!... j'ai
tout simplement escaladé le mur pour faire un petit tour de promenade
dans le jardin d'Armide... Armide est double... il y a deux Armides...
manquant toutes les deux de Renaud!
On s'étonnait de voir le prince si calme en face de cette insolente
escapade.
--Et te plaisent-elles? demanda-t-il en riant.
--Je les adore toutes deux!... Mais qu'y a-t-il, cousin? se reprit-il,
pourquoi m'avez-vous fait appeler?
--Parce que tu es de noce, répliqua Gonzague.
--Ah! bah! fit Chaverny, vraiment!... on se marie donc encore?... Et qui
se marie?
--Une dot de cinquante mille écus.
--Comptant?...
--Comptant.
--De beaux yeux, la cassette... avec qui?
Son regard faisait le tour du cercle.
--Devine! répliqua Gonzague qui riait toujours.
--Voilà bien des mines de mariés, repartit Chaverny; je ne devine pas:
il y en a trop... Ah! si fait!... c'est peut-être moi?
--Juste! fit Gonzague.
Tout le monde éclata de rire.
Le bossu ouvrit doucement la porte de sa niche et resta debout sur le
seuil.
Sa figure avait changé d'expression: ce n'était plus cette tête pensive,
ce regard avide et profond: c'était Ésope II dit Jonas, le ricanement
vivant.
--Et la dot? demanda Chaverny.
--La voici, répondit Gonzague qui tira une liasse d'actions de son
pourpoint; elle est prête.
Chaverny hésita un instant. Les autres le félicitaient en riant.
Le bossu s'avança lentement et vint présenter son dos à Gonzague, après
lui avoir donné la plume trempée dans l'encre et la planchette.
--Tu acceptes?... demanda Gonzague avant de signer les endos.
--Ma foi oui, répondit le petit marquis; il faut bien se ranger.
Gonzague signa. En signant, il dit au bossu:
--Eh bien! l'ami, tiens-tu toujours à ta fantaisie?
--Plus que jamais, monseigneur!
Cocardasse et Passepoil regardaient cela bouche béante.
--Pourquoi plus que jamais? demanda Gonzague.
--Parce que je sais le nom du mari, monseigneur.
--Et que t'importe ce nom?
--Je ne saurais pas vous dire cela... Il est des choses qui ne
s'expliquent point... comment vous expliquer par exemple la conviction
où je suis que, sans moi, M. de Lagardère n'accomplira point sa promesse
fanfaronne?...
--Tu as donc entendu?
--Ma niche est là tout près... Monseigneur, je vous ai servi une fois.
--Sers-moi deux fois et tu ne souhaiteras plus rien...
--Cela dépend de vous, monseigneur!
--Tiens, Chaverny, dit Gonzague en lui tendant les actions signées.
Et, se tournant vers le bossu, il ajouta:
--Tu seras de la noce, je t'invite!
Tout le monde battit des mains, tandis que Cocardasse échangeait un
regard rapide avec Passepoil, en murmurant:
--Le loup dans la bergerie! Capédébiou! ils ont raison: nous allons
rire!
Tous les courtisans de Gonzague avaient entouré le bossu. Il partageait
les félicitations avec le marié.
--Monseigneur, dit-il en s'inclinant pour remercier, je ferai de mon
mieux pour me rendre digne de cette haute faveur... Quant à ces
messieurs, nous avons déjà jouté de paroles... ils ont de l'esprit, mais
pas tant que moi... hé! hé! sans manquer au respect que je dois à
monseigneur, j'aurai le mot pour rire, je vous le promets... vous
verrez le bossu à table; il passe pour bon vivant... vous verrez! vous
verrez!...
VI
--Le salon et le boudoir.--
Il existait encore sous le règne de Louis-Philippe, dans la rue
Folie-Méricourt, à Paris, un échantillon parfait de cette petite et
précieuse architecture des premières années de la régence. Il y avait là
dedans un peu de fantaisie, un peu de grec, un peu de chinois. Les
ordonnances faisaient ce qu'elles pouvaient pour se rattacher à
quelqu'un des quatre styles helléniques, mais l'ensemble tenait du
kiosque et les lignes fuyaient tout autrement qu'au Parthénon.
C'étaient des bonbonnières dans toute l'acception du mot. Au Fidèle
Berger on fabrique encore quantité de ces boîtes en carton à renflures
turques ou siamoises, hexagones pour la plupart, et dont la forme
heureuse fait le ravissement des acheteurs de bon goût.
La petite maison de Gonzague avait la figure d'un kiosque, déguisé en
temple. La Vénus poudrée du XVIIIe siècle y eût choisi ses autels.
Un petit péristyle blanc, flanqué de deux petites galeries blanches,
dont les colonnes corinthiennes supportaient un premier étage caché
derrière une terrasse. Le second étage, sortant tout à coup des
proportions carrées du bâtiment, s'élevait en belvédère à six pans
surmonté d'une toiture en chapeau chinois.
C'était hardi, selon l'opinion des amateurs d'alors.
Les possesseurs de certaines villas _délicieuses_, répandues autour de
Paris, pensent avoir inventé ce style macaron. Ils sont dans l'erreur:
le chapeau chinois et le belvédère datent de l'enfance de Louis XV.
Seulement, l'or jeté à profusion donnait aux excentricités d'alors un
aspect que nos villas économiques, quoique _délicieuses_, ne peuvent
point avoir.
L'extérieur de ces cages à jolis oiseaux pouvait être blâmé par un goût
sévère; mais il était mignon, coquet, élégant. Quant à l'intérieur,
personne n'ignore les sommes extravagantes qu'un grand seigneur aimait à
enfouir dans sa petite maison.
M. le prince de Gonzague, plus riche, lui tout seul, qu'une
demi-douzaine de très-grands seigneurs ensemble, n'avait pu manquer de
sacrifier à cette mode fastueuse. Sa Folie passait pour une merveille.
C'était un grand salon hexagone, dont les six pans formaient les
fondations du belvédère. Quatre portes s'ouvraient sur quatre chambres
ou boudoirs qui eussent été de formes trapézoïdes sans les
serres-enclaves qui les régularisaient. Les deux autres portes, qui
étaient en même temps des fenêtres, donnaient sur des terrasses ouvertes
et chargées de fleurs.
Nous avons peur de nous exprimer mal. Cette forme était un raffinement
exquis dont le Paris de la régence offrait tout au plus trois ou quatre
exemples. Pour être mieux compris, nous prierons le lecteur de se
figurer un premier étage qui serait un parterre, et de tailler dans ce
parterre, sans s'occuper des rognures, une pièce centrale à six pans,
escortés de quatre boudoirs carrés, placés comme les ailes d'un moulin à
vent: les deux pans principaux s'ouvraient sur des terrasses. Les
rognures, telles quelles ou modifiées par l'adjonction de cabinets,
formaient un parterre intérieur, communiquant avec les deux terrasses en
laissant pénétrer, dès qu'on le voulait, l'air avec le jour.
Le duc d'Antin avait dessiné lui-même cette mignarde croix de
Saint-André pour la folie supplémentaire qu'il avait au hameau de
Miromesnil.
Dans le salon de la Folie-Gonzague, le plafond et les frises étaient de
Vanloo l'aîné et de son fils Jean-Baptiste qui tenait alors le sceptre
de la peinture française. Deux jeunes gens, dont l'un n'avait encore que
quinze ans, Carle Vanloo, frère cadet de Jean-Baptiste, et Jacques
Boucher avaient eu les panneaux. Ce dernier, élève du vieux maître
Lemoine, fut célèbre du coup, tant il mit de charme et de voluptueux
abandon dans ses deux compositions: les _Filets de Vulcain_ et la
_Naissance de Vénus_. L'ornement des quatre boudoirs consistait en
copies de l'Albane et de Primatice, confiées au pinceau de Louis Vanloo,
le père.
C'était princier dans toute la force du terme. Les deux terrasses en
marbre blanc avaient des sculptures antiques: on n'en voulait point
d'autre, et l'escalier, aussi de marbre, était cité comme le
chef-d'oeuvre d'Oppenort.
Il était huit heures du soir, environ. Le souper promis avait lieu. Le
salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous
le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà
depuis longtemps engagée.
Les convives étaient nos roués à la suite, parmi lesquels le petit
marquis de Chaverny se distinguait par une ivresse prématurée. On
n'était encore qu'au second service, et déjà il avait perdu à peu près
complétement la raison.
Choisy, Navailles, Montaubert, Taranne et Albret avaient meilleure tête,
car ils se tenaient droit encore et gardaient conscience des folies
qu'ils pouvaient dire.
Il y avait des dames, bien entendu, et bien entendu, ces dames
appartenaient en majeure partie à l'Opéra: noble institution qui, depuis
tantôt deux cents ans, n'a jamais failli à fournir en abondance tout ce
qui concerne son état.
C'était d'abord mademoiselle Fleury, reine de la fête, pour qui M. de
Gonzague avait des bontés; c'étaient ensuite mademoiselle Nivelle, la
fille du Mississipi, la grosse et ronde Cidalise, bonne fille, nature
d'éponge, qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en
sottises, pour peu qu'on la pressât; mademoiselle Desbois, mademoiselle
Dorbigny et cinq ou six autres demoiselles, également ennemies de la
gêne et des préjugés.
Elles étaient toutes belles, jeunes, gaies, folles et prêtes à rire,
même quand elles avaient envie de pleurer; telle est la qualité de
l'emploi: on ne prend pas un avocat pour qu'il ne plaide point. Une
danseuse triste est un pernicieux produit qu'il faut laisser pour
compte.
Certaines gens pensent que le plus lugubre point de ces existences
navrantes et parfois navrées qui frétillent dans la gaze rose comme le
poisson dans la poêle, c'est de n'avoir point le droit de pleurer.
Gonzague était absent. On venait de le mander au Palais-Royal.
Outre le siége qui l'attendait, il y avait trois autres siéges vides.
D'abord celui de dona Cruz qui s'était sauvée lors du départ de
Gonzague.
Nous disions tout à l'heure que mademoiselle Fleury était la reine de la
fête: ceci doit être entendu en l'absence de dona Cruz.
Dona Cruz avait ensorcelé tout le monde autour de la table, bien qu'elle
eût empêché l'entretien d'arriver à ce haut diapason qu'atteignait,
dit-on, dès le premier service, une orgie de la régence.
On ne savait pas bien au juste si le prince de Gonzague avait forcé dona
Cruz à venir, ou si la charmante fille avait forcé le prince à lui faire
place. La chose certaine, c'est qu'elle avait été éblouissante, et que
tout le monde l'adorait, sauf le bon petit Oriol qui restait fidèlement
l'esclave de mademoiselle Nivelle.
Le second siége vide n'avait point encore été occupé.
Le troisième appartenait au bossu Ésope II, dit Jonas, que Chaverny
venait de vaincre en combat singulier, à coup de verres de champagne.
Au moment où nous entrons, Chaverny, abusant de sa victoire, entassait
des manteaux et des douillettes, des mantes de femme, sur le corps de ce
malheureux bossu, enseveli dans une immense bergère.
Le bossu, ivre-mort, ne se plaignait point. Il était complétement caché
sous ce monceau de dépouilles, et Dieu sait qu'il courait grand risque
d'étouffer.
Au reste, c'était bien fait! Le bossu n'avait point tenu ce qu'il avait
promis. Il s'était montré taciturne, maussade, inquiet, préoccupé. A
quoi pouvait penser ce pupitre?
Ces dames l'avaient lutiné vainement. Dona Cruz elle-même ayant voulu
lui parler de trop près, le bossu avait reculé son siége comme un
malotru qu'il était.
A bas le bossu! C'était bien la dernière fois qu'il assistait à
semblable fête!
Une question que l'on s'était adressée plusieurs fois avant d'être ivre,
c'était à savoir pourquoi dona Cruz elle-même y assistait.
Gonzague avait l'habitude de ne rien faire au hasard. Jusqu'alors il
avait caché cette dona Cruz aussi soigneusement que s'il eût été son
tuteur espagnol. Et maintenant, il la faisait souper avec une douzaine
de vauriens... C'était pour le moins fort étrange.
Chaverny avait demandé si c'était là sa femme; Gonzague avait secoué la
tête négativement. Chaverny avait voulu savoir où était sa fiancée; on
lui avait répondu: Patience.
Quel avantage Gonzague pouvait-il avoir à traiter ainsi une jeune fille
qu'il voulait produire à la cour sous le nom de mademoiselle de Nevers?
C'était son secret. Gonzague disait ce qu'il lui plaisait de dire, rien
de plus.
On avait bu en conscience. Ces dames étaient fort animées, excepté la
Nivelle qui avait le vin mélancolique. Cidalise et Desbois chantaient
la gaudriole; la Fleury s'égosillait à demander les violons.
Oriol, rond comme une boule, racontait des prouesses d'amour auxquelles
personne ne voulait croire. Les autres buvaient, riaient, chantaient; le
vin était exquis, la chère délicieuse: nul ne gardait souvenir des
menaces qui planaient sur ce festin de Balthazar.
M. de Peyrolles seul conservait sa figure de carême-prenant. La gaieté
générale, qu'elle fût ou non de bon aloi, ne le gagnait pas.
--Est-ce que personne n'aura la charité de faire taire monsieur Oriol?
demanda la Nivelle d'un ton triste et ennuyé.
Sur dix femmes galantes, il y en a cinq pour le moins qui ont cette
manière de se divertir.
--La paix! Oriol, fit-on.
--Je ne parle pas si haut que Chaverny, répondit le gros petit traitant;
Nivelle est jalouse... Je ne lui dirai plus mes fredaines.
--Innocent!... murmura la Nivelle qui se gargarisait avec un verre de
champagne.
--Des bleues? demanda Cidalise à Fleury.
--Deux bleues et une blanche.
--Et tu le reverras?...
--Jamais... Il n'en a plus.
--Mesdames, dit la Desbois, je vous dénonce le petit Mailly qui veut
être aimé pour lui-même.
--Quelle horreur! fit tout d'une voix la partie féminine de l'assemblée.
En face de cette prétention blasphématoire, volontiers eussent-elles
répété comme M. le baron de Barbanchois:
--Où allons-nous! où allons-nous!
Chaverny était revenu s'asseoir.
--Si ce coquin d'Ésope s'éveille, dit-il, je le noie!...
Son regard alourdi fit le tour de la table.
--Je ne vois plus la divinité de notre Olympe, s'écria-t-il; j'ai besoin
de sa présence pour vous expliquer ma position.
--Pas d'explications, au nom du ciel! fit Cidalise.
--J'en ai besoin, reprit Chaverny qui chancelait sur son fauteuil; c'est
une affaire de délicatesse... Cinquante mille écus! ne voilà-t-il pas le
Pérou!... Si je n'étais pas amoureux...
--Amoureux de qui? interrompit Navailles; tu ne connais pas ta
fiancée!...
--Voilà l'erreur!... Je vais vous expliquer ma position.
--Non, non!... si, si!... gronda le choeur.
--Une petite blonde ravissante, contait Oriol à Choisy, qui dormait;
elle me suivait comme un bichon. Impossible de me débarrasser
d'elle!... Vous sentez, j'avais peur que Nivelle ne nous rencontrât
ensemble... Au fond, il n'y a pas de tigresse pour être jalouse comme
cette Nivelle... Enfin, vers trois heures du matin...
--Alors, cria Chaverny, si vous ne voulez pas me laisser, dites-moi où
est dona Cruz... Je veux dona Cruz.
--Dona Cruz! dona Cruz! répéta-t-on de toutes parts; Chaverny a raison!
Il nous faut dona Cruz.
--Vous pourriez bien dire mademoiselle de Nevers! prononça sèchement
Peyrolles.
Un long éclat de rire couvrit sa voix, et chacun répéta:
--Mademoiselle de Nevers! c'est juste! mademoiselle de Nevers.
On se leva en tumulte.
--Ma position..., commença Chaverny.
Tout le monde se sauva de lui et courut à la porte par où dona Cruz
était sortie.
--Oriol!... fit la Nivelle; ici, tout de suite!
Le gros petit traitant ne se fit point prier; il eût voulu seulement que
cette familiarité n'échappât à personne.
--Asseyez-vous près de moi, ordonna Nivelle en bâillant à se fendre la
mâchoire, et contez-moi l'histoire de Peau-d'Ane: j'ai sommeil.
--Il était une fois..., commença le docile Oriol.
--As-tu joué aujourd'hui? demanda Cidalise à Desbois.
--Ne m'en parle pas!... Sans Lafleur, mon laquais, j'aurais été obligé
de vendre mes diamants!
--Lafleur!... comment?...
--Lafleur est millionnaire depuis hier et me protége depuis ce matin.
--Je l'ai vu! s'écria la Fleury; il a, ma foi, fort bon air!...
--Il a la maison du vicomte de Villedieu qui s'est pendu.
--Il a acheté les équipages du marquis de Bellegarde qui est en fuite.
--On parle de lui!
--Je crois bien! Il a fait une chose adorable... une distraction à la
Brancas!... Aujourd'hui, comme il sortait de la Maison d'Or, son
carrosse l'attendait dans la rue... l'habitude l'a emporté... il est
monté derrière...
--Dona Cruz! dona Cruz! criaient ces messieurs.
Chaverny frappa à la porte du boudoir où l'on supposait que la charmante
Espagnole s'était retirée.
--Si vous ne venez pas, menaça Chaverny, nous faisons le siége.
--Oui, oui!... un siége!
--Messieurs, messieurs!... disait Peyrolles.
Chaverny le saisit au collet.
--Si tu ne te tais pas, toi, hibou! s'écria-t-il,--nous nous servons de
toi comme d'un bélier pour enfoncer la porte!
Dona Cruz n'était point dans le boudoir, dont elle avait fermé la porte
à clef en se retirant. Le boudoir communiquait avec le rez-de-chaussée
par un escalier dérobé.--Dona Cruz était descendue au rez-de-chaussée où
se trouvait sa chambre à coucher.
Sur le sofa, la pauvre Aurore était là toute tremblante et les yeux
fatigués de larmes.
Il y avait quinze heures qu'Aurore était dans cette maison. Sans dona
Cruz, elle fût morte de chagrin et de peur.
Dona Cruz était déjà venue la voir deux fois depuis le commencement du
souper.
--Quelles nouvelles? demanda Aurore d'une voix faible.
--M. de Gonzague vient d'être mandé au palais, répondit dona Cruz. Tu
as tort d'avoir peur, va, pauvre petite soeur: là-haut ce n'est pas
bien terrible... et si je ne te savais pas ici, inquiète, triste,
accablée, je m'amuserais de tout mon coeur.
--Que fait-on dans ce salon?... le bruit vient jusqu'ici...
--Des folies... on rit à gorge déployée... le champagne coule... ces
gentilshommes sont gais, spirituels, charmants... un surtout que l'on
nomme Chaverny...
Aurore passa le revers de sa main sur son front comme pour rappeler un
souvenir.
--Chaverny! répéta-t-elle.