--Ah! prince! fit le bossu d'un ton pénétré; c'est le supplice de

Tantale que j'endure!... une petite maison! mais je la devine, avec ses

issues dérobées, son jardin ombreux, ses boudoirs où le jour pénètre

plus doux à travers les draperies discrètes... il y a des peintures aux

plafonds: des nymphes et des Amours, des papillons et des roses... je

vois le salon doré! Je le vois, le salon des fêtes voluptueuses, tout

plein de baisers, tout plein de sourires... je vois les girandoles!

Elles m'éblouissent!...

Il mit sa main au devant de ses yeux:

--Je vois des fleurs; je respire leurs parfums... et qu'est-ce que cela

auprès du vin exquis débordant de la coupe, tandis qu'un essaim de

femmes adorables...

--Il est ivre déjà, dit Navailles, avant même d'être invité.

--C'est vrai, fit le bossu qui avait le front rouge et les yeux

flamboyants comme un satyre, je suis ivre.

--Si monseigneur veut, glissa le gros Oriol à l'oreille de Gonzague, je

préviendrai mademoiselle Nivelle.

--Elle est prévenue, répliqua le prince.

Et comme s'il eût voulu exalter encore l'extravagant caprice du bossu:

--Messieurs, ce n'est pas ici un souper comme les autres.

--Qu'y aura-t-il donc?... aurons-nous le czar?

--Devinez ce que nous aurons.

--La comédie?... M. Law?... les singes de la foire Saint-Germain?

--Mieux que cela, messieurs!... renoncez-vous?

--Nous renonçons, répondirent-ils tous à la fois.

--Il y aura une noce, dit Gonzague.

Le bossu tressaillit, mais on mit cela sur le compte de sa bonne envie.

--Une noce! répéta-t-il en effet, les mains jointes et les yeux tournés;

une noce à la fin d'un petit souper!

--Une noce réelle, reprit Gonzague, un vrai mariage en grande cérémonie.

--Et qui marie-t-on? fit l'assemblée d'une seule voix.

Le bossu retenait son souffle. Au moment où Gonzague allait répondre,

Peyrolles parut sur le perron et s'écria:

--Vivat! vivat! voici enfin nos hommes!

Cocardasse et Passepoil étaient derrière lui, portant sur leurs visages

cette fierté calme qui va bien aux hommes utiles.

--L'ami, dit Gonzague au bossu; nous n'avons pas fini tous deux... ne

vous éloignez pas.

--Je reste aux ordres de monseigneur, répondit Ésope II qui se dirigea

vers sa niche.

Il songeait. Sa tête travaillait. Quand il eut franchi le seuil de sa

niche et fermé la porte, il se laissa choir sur son matelas.

--Un mariage, murmura-t-il, un scandale... mais ce ne peut être une

inutile parodie... cet homme ne fait rien sans but... qu'y a-t-il sous

cette profanation?... Sa trame m'échappe... et le temps presse...

Sa tête disparut entre ses mains crispées.

--Oh! qu'il le veuille ou non, reprit-il avec une étrange énergie, je

jure Dieu que je serai du souper!

--Eh bien! eh bien! quelles nouvelles? criaient nos courtisans curieux.

Les histoires de Lagardère commençaient à les intéresser

personnellement.

--Ces deux braves ne veulent parler qu'à monseigneur, répondit

Peyrolles.

Cocardasse et Passepoil, reposés par une bonne journée de sommeil sur la

table du cabaret de Venise, étaient frais comme des roses. Ils passèrent

fièrement à travers les rangs des roués de bas ordre et vinrent droit à

Gonzague qu'ils saluèrent avec la dignité folâtre de véritables maîtres

en fait d'armes.

--Voyons, dit le prince, parlez vite.

Cocardasse et Passepoil se tournèrent l'un vers l'autre.

--A toi, mon noble ami, dit le Normand.

--Je n'en ferai rien, mon bon, répliqua le Gascon, à toi.

--Palsambleu, s'écria Gonzague, allez-vous nous tenir en suspens!

Ils commencèrent alors tous deux à la fois, d'une voix haute et avec

volubilité.

--Monseigneur, pour mériter l'honorable confiance...

--La paix! fit le prince étourdi, parlez chacun à votre tour!

Nouveau combat de politesse. Enfin Passepoil reprit:

--Comme étant le plus jeune et le moins élevé en grade, j'obéis à mon

noble ami et je prends la parole... J'ai rempli ma mission avec bonheur,

je commence par le dire... si j'ai été plus heureux que mon noble ami,

cela ne dépend point de mon mérite...

Cocardasse souriait d'un air fier et caressait son énorme moustache.

Nous n'avons point oublié qu'il y avait défi de mensonge entre ces deux

aimables coquins.

Avant de les voir lutter d'éloquence comme les Arcadiens de Virgile,

nous devons dire qu'ils n'étaient point sans inquiétude. En sortant du

cabaret de Venise, ils s'étaient rendus pour la seconde fois à la maison

de la rue du Chantre.

Point de nouvelles de Lagardère.

Qu'était-il devenu? Cocardasse et Passepoil étaient à ce sujet dans la

plus complète ignorance.

--Soyez bref! ordonna Gonzague.

--Concis et précis! ajouta Navailles.

--Voici la chose en deux mots, dit frère Passepoil; la vérité n'est

jamais longue à exprimer... et ceux qui vont chercher midi à quatorze

heures, c'est pour enjôler le monde... tel est mon avis... Si je pense

ainsi, c'est que j'en ai sujet. L'expérience... mais ne nous

embrouillons pas. Je suis donc sorti ce matin avec les ordres de

monseigneur... mon noble ami et moi, nous nous sommes dit: Deux chances

valent mieux qu'une, suivons chacun notre piste... En conséquence de

quoi nous nous sommes séparés devant le marché des Innocents... Ce qu'a

fait mon noble ami, je l'ignore... Moi, je me suis rendu au Palais Royal

où les ouvriers enlevaient déjà les décors de la fête. On ne parlait là

que d'une chose. On avait trouvé une mare de sang entre la tente

indienne et la petite loge du jardinier-concierge, maître le Bréant...

Voilà donc qui est bon: j'étais sûr qu'un coup d'épée avait été donné...

Je suis allé inspecter la mare de sang qui m'a paru raisonnable... Puis

j'ai suivi une trace... ah! ah! il faut des yeux pour cela!... depuis la

tente indienne jusqu'à la rue Saint-Honoré, en passant par le vestibule

du pavillon de M. le régent... les valets me demandaient: L'ami,

qu'as-tu perdu?... Le portrait de ma maîtresse, répondais-je, et ils

riaient comme de plats coquins qu'ils sont... si j'avais fait faire le

portrait de toutes mes maîtresses, jarnicoton! je payerais un fier loyer

pour avoir où les mettre.

--Abrége! fit Gonzague.

--Monseigneur, je fais de mon mieux... Voilà donc qui est bon... Dans la

rue Saint-Honoré il passe tant de chevaux et de carrosses que la trace

était effacée... je poussai droit à l'eau.

--Par où? interrompit le prince.

--Par la rue de l'Oratoire, répondit Passepoil.

Gonzague et ses affidés échangèrent un regard. Si Passepoil eût parlé de

la rue Pierre-Lescot, la folle aventure d'Oriol et de Montaubert étant

désormais connue, il aurait perdu du coup toute créance.

Mais Lagardère avait bien pu descendre par la rue de l'Oratoire.

Frère Passepoil reprit ingénument:

--Je vous parle comme à mon confesseur, illustre prince... Les traces

recommençaient rue de l'Oratoire, et je les ai pu suivre jusqu'à la rive

du fleuve... Là, plus rien... cependant, il y avait des mariniers qui

causaient... je me suis approché... l'un deux qui avait l'accent picard

disait: Ils étaient trois; le gentilhomme était blessé; après lui avoir

coupé sa bourse, ils l'ont jeté du haut de la berge du Louvre. Mes

maîtres, ai-je demandé, s'il vous plaît, l'avez-vous vu ce

gentilhomme?... à quoi ils n'ont voulu répondre, pensant d'abord que

j'étais une mouche de M. le lieutenant. Mais j'ai ajouté: Je suis de la

maison de ce gentilhomme, qui se nomme de Saint-Saurin, natif de Brie,

et bon chrétien. Dieu ait son âme! ont-ils fait alors: nous l'avons

vu...--Comment était-il costumé, mes vrais amis?--Il avait un masque

noir sur la figure, et sur le corps un pourpoint de satin blanc.

Il y eut un murmure. On échangea des signes. Gonzague secoua la tête

d'un air approbatif.

Maître Cocardasse junior conservait seul son sourire sceptique.

Il se disait:

--La caillou est un fin normand, sandiéou!... mais apapur! apapur! notre

tour va venir!

--Voilà donc qui est bon! poursuivit Passepoil, encouragé par le succès

de son conte; si je ne m'exprime pas comme un homme de plume: mon métier

est de tenir l'épée... et puis la présence de monseigneur m'intimide: je

suis trop franc pour le cacher... mais enfin, la vérité est la vérité...

fais ton devoir et moque-toi du qu'en dira-t-on!... Je descends le long

du Louvre, je passe entre la rivière et les Tuileries jusqu'à la porte

de la Conférence... Je suis le cours la Reine, la route de Billy, le

halage de Passy; je passe devant le Point-du-Jour et devant Sèvres...

j'avais mon idée, vous allez voir... J'arrivai au pont de Saint-Cloud...

--Les filets!... murmura Oriol.

--Les filets! répéta Passepoil en clignant de l'oeil; monsieur a mis

le doigt dessus.

--Pas mal! pas mal! se disait maître Cocardasse; nous finirons par faire

quelque chose de c'ta couquin de Passepoil!

--Et qu'as-tu trouvé dans les filets? demanda Gonzague qui fronça le

sourcil d'un air de doute.

Frère Passepoil déboutonna son justaucorps.--Cocardasse ouvrait de

grands yeux.--Il ne s'attendait pas à cela.

Ce que Passepoil tira de son justaucorps, ce n'était pas dans les filets

de Saint-Cloud qu'il l'avait trouvé. Il n'avait jamais vu les filets de

Saint-Cloud. Alors, comme aujourd'hui, les filets de Saint-Cloud étaient

peut-être une erreur populaire.

Ce que Passepoil tira de son pourpoint, il l'avait trouvé dans

l'appartement particulier de Lagardère, lors de sa première visite, le

matin de ce jour. Il avait pris cela sans aucun dessein arrêté,

uniquement par la bonne habitude qu'il avait de ne rien laisser traîner.

Cocardasse ne s'en était seulement pas aperçu.

Ce n'était rien moins que le pourpoint de satin blanc, porté par

Lagardère au bal du régent.

Passepoil l'avait trempé dans un seau d'eau, au cabaret de Venise.

Il le tendit au prince de Gonzague, qui recula avec un mouvement

d'horreur.

Chacun éprouva quelque chose de ce sentiment, car on reconnaissait

parfaitement la dépouille de Lagardère.

--Monseigneur, dit Passepoil avec modestie,--le cadavre était trop

lourd;--je n'ai rapporté que cela!...

--Ah! Capédébiou! pensa Cocardasse, je n'ai qu'à bien me tenir!

--Et tu as vu le cadavre? demanda M. de Peyrolles.

--Je vous prie, répondit frère Passepoil en se redressant, quels

troupeaux avons-nous gardés ensemble?... Je ne vous tutoie point...

mettez de côté cette familiarité malséante... sauf le bon plaisir de

monseigneur.

--Réponds à la question, dit Gonzague.

--L'eau est trouble et profonde, répliqua Passepoil; à Dieu ne plaise

que j'affirme un fait quand je n'ai point une complète certitude.

--Eh donc! s'écria Cocardasse, je t'attendais là!... Si mon cousin avait

menti, sandiéou! je ne l'aurais revu de ma vie.

Il s'approcha du Normand et lui donna l'accolade chevaleresque en

ajoutant:

--Mais tu n'as pas menti, ma Caillou!... Dieuva!... comment le cadavre

serait-il aux filets de Saint-Cloud, puisque je viens de le voir à deux

bonnes lieues de là, en terre ferme!

Passepoil baissa les yeux.--Tous les regards se tournèrent vers

Cocardasse.

--Mon bon, reprit ce dernier en s'adressant toujours à son compagnon,

monseigneur va me permettre de rendre un éclatant hommage à ta

sincérité... les hommes tels que toi sont rares... et je suis fier de

t'avoir pour frère d'armes...

--Laissez! dit Gonzague en l'interrompant, je veux adresser une question

à cet homme.

Il montrait Passepoil qui était debout devant lui, l'innocence et la

candeur peintes sur le visage.

--Et ces deux hommes? demanda le prince;--les défenseurs de la jeune

femme en domino rose?...

--J'avoue, monseigneur, repartit Passepoil, que j'ai donné tout mon

temps à l'autre affaire.

--Apapur! fit Cocardasse junior en haussant légèrement les épaules, ne

demandez pas à un bon garçon plus qu'il ne peut vous donner!... mon

camarade Passepoil a fait ce qu'il a pu, eh donc, entends-tu,

Passepoil?... Je t'approuve hautement!... je suis content de toi, ma

caillou!... mais je ne prétends pas dire que tu sois à ma hauteur!

--Vous avez fait mieux? demanda Gonzague d'un air de défiance.

--_Oun'per poc_! monseigneur, comme disent ceux de Florence!... quand

Cocardasse se mêle de chercher, sandiéou! il trouve autre chose que des

guenilles au fond de l'eau!...

--Voyons ce que tu as fait...

--D'abord, primo, j'ai causé avec les deux couquins, comme j'ai

l'avantage de causer avec vous en ce moment... Secondo, deuxièmement,

j'ai vu le corps...

--Tu en es sûr? ne put s'empêcher de dire Gonzague.

--En vérité! parlez!--Parlez! ajoutèrent les autres.

Cocardasse mit le poing sur la hanche.

--Procédons par ordre, dit-il; j'ai l'amour de mon état... et ceux qui

croient que le premier venu peut réussir dans notre partie, sont des

écervelés... on peut être dans les bons comme le cousin Passepoil sans

atteindre à mon niveau... il faut des dispositions naturelles, en plus

de l'acquis et des connaissances spéciales! de l'instinct, morbioux!...

du coup d'oeil!... du flair et l'oreille fine... bon pied, bon bras,

coeur solide! apapur! nous avons tout cela, Dieu merci!... En quittant

mon cher camarade, au marché des Innocents, je me suis dit: Eh donc!

Cocardasse, mon trésor, réfléchis un peu, je te prie... où trouve-t-on

les traîneurs de brette?... A la taverne... Bien!... Je cherchais deux

traîneurs de brette; j'ai été de porte en porte... j'ai mis le nez

partout... Connaissez-vous la Tête Noire, là-bas, rue Saint-Thomas?...

C'est toujours plein de ferraille... Vers deux heures, mes deux couquins

sont sortis de la Tête Noire... Adieu, pays, j'ai dit... Eh! bonjour,

Cocardasse!... je les connais tous comme père et mère... Va bien!... je

les ai menés sur la berge, de l'autre côté de Saint-Germain-l'Auxerrois,

dans l'ancien fossé de l'abbaye... Nous avons causé oun'per poc en

tierce et en quarte... Diou bon! Ceux-là ne défendront plus personne, ni

la nuit ni le jour!...

--Vous les avez mis hors de combat? dit Gonzague qui ne comprenait

point.

Cocardasse se fendit deux fois, faisant mine de détacher deux bottes à

fond coup sur coup.

Puis il reprit sa posture grave et fière.

--Voilà! dit-il effrontément; ils n'étaient que deux... j'en ai,

capédébiou! avalé bien d'autres.

V

--L'invitation.--

Passepoil regardait son noble ami avec une admiration mêlée

d'attendrissement.

A peine Cocardasse était-il au début de sa menterie que cet honnête

Passepoil s'avouait déjà vaincu dans la sincérité de son coeur.

Douce et bonne nature, âme modeste, sans fiel! Presque aussi

recommandable par ses humbles vertus que Cocardasse junior lui-même avec

toutes ses brillantes qualités.

Les courtisans de Gonzague échangèrent des regards étonnés. Il y eut un

silence, coupé de longs chuchotements.

Cocardasse redressait superbement les crocs gigantesques de sa

moustache.

--Monseigneur m'avait donné deux commissions, reprit-il, et d'une!...

j'arrive à l'autre... Je m'étais dit en quittant Passepoil: Cocardasse,

ma caillou, réponds avec franchise: où trouve-t-on les cadavres?... Le

long de l'eau... Va bien!... Avant de chercher mes deux bagassas, j'ai

fait un petit tour de promenade le long de la Seine... il faut être

matinal: le soleil était déjà sur le Châtelet; rien au bord de la

Seine... Eh donc! la rivière ne charriait que des bouchons!... Pécaïre!

nous avions manqué le coche!... Ce n'était pas tout à fait de ma faute,

mais c'est égal, capédébiou! Je me suis dit comme cela: Cocardasse, ma

fille, tu périrais de honte si tu revenais vers ton illustre maître

comme oun'pigeoun, sans avoir rempli ses petites instructions... Va

bien! quand on a le fil, les ressources ne manquent pas, non!... j'ai

passé le Pont-Neuf, tout en me promenant les mains derrière le dos... et

je dis: Tron de l'air! que la statue d'Henri IV y fait bien là où elle

est... j'ai monté le faubourg Saint-Jacques... Hé! Passepoil!

--Cocardasse?

--Te souviens-tu, mon bon, de ce petit couquin de Provençal? le rousseau

Massabiou de la Cannebière, qui tirait les manteaux au tournant

Notre-Dame?

--Il a été pendu!

--Non pas, vivadiou!... Joli garçon!... bon vivant!... Massabiou gagne

sa vie à vendre aux chirurgiens de la chair fraîche...

--Passez! dit Gonzague.

--Eh! donc! monseigneur!... il n'y a pas de sot métier... mais si

j'abuse des instants de monseigneur, sandiéou! me voilà muet comme un

brochet!...

--Arrivez au fait! ordonna Gonzague.

--Le fait, c'est que j'ai rencontré le petit Massabiou qui descendait le

faubourg vers la rue des Mathurins... Adieu, Massabiou, petit, que j'ai

dit.--Adieu, Cocardasse, qu'il a fait.--La santé, clampin?--Tout

doucement... Et toi?--Tout doucement... et d'où viens, petit?--De

l'hôpital là-bas porter de la marchandise...

Cocardasse fit une pause. Gonzague s'était retourné vers lui.

Chacun écoutait avidement.

Passepoil avait l'envie de fléchir les genoux pour adorer un petit peu

son noble ami.

--Vous entendez, reprit Cocardasse, sûr désormais de son effet; la

caillou revenait de l'hôpital... et il avait encore son grand sac sur

l'épaule... Va bien, mon bon, j'ai dit... et pendant que Massabiou

descendait, moi j'ai continué de monter jusqu'au Val-de-Grâce.

--Et là?... interrompit Gonzague; qu'as-tu trouvé?

--J'ai trouvé maître Jean Petit, le chirurgien du roi, qui disséquait,

pour l'instruction de ses élèves, le cadavre vendu par l'ami

Massabiou...

--Et tu l'as vu?

--De mes deux yeux, sandiéou!

--Lagardère?...

--Oui bien! apapur!... en propre original... ses cheveux blonds... sa

taille...

--Sa figure...

--Le scalpel était dedans...--Mais le coup de couteau! reprit-il en

montrant son épaule d'un geste terrible de cynisme, parce qu'il voyait

le doute assombrir les visages; le coup!... Pour nous autres, les

blessures sont aussi reconnaissables que les visages.

--C'est vrai, cela, dit Gonzague.

On n'attendait que cela. Un long murmure de joie s'éleva parmi les

courtisans.

--Il est mort! bien mort!

Gonzague lui-même poussa un long soupir de soulagement, et répéta:

--Bien mort!

Il jeta sa bourse à Cocardasse qui fut entouré, interrogé, félicité.

--Voilà qui va donner du montant au champagne! s'écria Oriol; tiens,

brave, prends ceci!

Et chacun voulut faire quelque largesse au héros Cocardasse. Celui-ci,

malgré sa fierté, prenait de toute main...

Un valet descendit les degrés du perron. Le jour était déjà bas. Le

valet tenait un flambeau d'une main, de l'autre un plat d'argent sur

lequel il y avait une lettre.

--Pour monseigneur! dit le valet.

Les courtisans s'écartèrent. Gonzague prit la lettre et l'ouvrit.

On vit son visage changer, puis se remettre aussitôt.

Il jeta sur Cocardasse un regard perçant. Frère Passepoil eut la chair

de poule.

--Viens ça! dit Gonzague au spadassin.

Cocardasse s'avança aussitôt.

--Sais-tu lire? demanda le prince qui avait aux lèvres un sourire amer.

Et pendant que Cocardasse épelait:

--Messieurs, reprit Gonzague, voici des nouvelles toutes fraîches!

--Des nouvelles du mort! s'écria Navailles; abondance de biens ne nuit

pas.

--Que dit le défunt? demanda Oriol transformé en esprit fort.

--Écoutez, vous allez le savoir... Lis tout haut, toi, prévôt!

On fit cercle. Cocardasse n'était pas un homme très-lettré, mais il

savait lire en y mettant le temps. Néanmoins, en cette circonstance, il

lui fallut l'aide de frère Passepoil qui n'était pas beaucoup plus

savant que lui.

--Accousta, mon bon! dit-il, j'ai la vue trouble!

Passepoil s'approcha et jeta les yeux sur la lettre à son tour. Il

rougit, mais en vérité, on eût dit que c'était de plaisir.

On eût dit également que Cocardasse junior avait grande peine à

s'empêcher de rire.

Ce fut l'affaire d'un instant. Leurs coudes se rencontrèrent. Ils

s'étaient compris.

--Voilà une histoire! s'écria le candide Passepoil.

--Apapur! il faut le voir pour le croire! répondit le Gascon qui prit un

air consterné.

--Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? cria-t-on de toutes parts.

--Lis, Passepoil, la voix me manque!... Eh! donc! j'appelle cela un

miracle.

--Lis, Cocardasse, j'en ai la chair de poule!

Gonzague frappa du pied. Cocardasse se redressa et dit au domestique:

--Éclaire!

Quand il eut le flambeau à portée, il lut d'une voix haute et distincte:

«Monsieur le prince, pour régler d'une fois nos comptes divers, je

m'invite à votre souper de ce soir... Je serai chez vous à neuf

heures...»

--La signature! s'écrièrent dix voix en même temps.

Cocardasse acheva sa lecture:

«Chevalier Henri de Lagardère.»

Chacun répéta ce nom qui désormais était un épouvantail.

Un grand silence se fit.

Dans l'enveloppe qui avait contenu la lettre, un objet se trouvait.

Gonzague l'avait pris. Personne n'en avait pu reconnaître la nature.

C'était un gant.

C'était le gant que Lagardère avait arraché à Gonzague chez M. le

régent.

Gonzague le serra. Il reprit la lettre des mains de Cocardasse.

Peyrolles voulut lui parler, il le repoussa.

--Eh bien! fit-il en s'adressant aux deux braves, que dites-vous de

cela?

--Je dis, répliqua doucement Passepoil, que l'homme est sujet à faire

erreur... j'ai rapporté fidèlement la vérité... d'ailleurs ce pourpoint

est un témoignage irrécusable.

--Et cette lettre, la récusez vous?...

--Apapur! s'écria Cocardasse, moi je dis que lou coquin de Massabiou

peut certifier si je l'ai rencontré dans la rue Saint-Jacques!... qu'on

le fasse venir!... Maître Jean Petit est-il chirurgien du roi, oui ou

non? J'ai vu le corps!... j'ai reconnu la blessure...

--Mais cette lettre!... fit Gonzague dont les sourcils se froncèrent.

--Il y a longtemps que ces drôles vous trompent! murmura Peyrolles à son

oreille.

Les courtisans de Gonzague s'agitaient et chuchotaient.

--Ceci passe les bornes! disait le gros petit traitant Oriol; cet homme

est un sorcier!

--C'est le diable! s'écria Navailles.

Cocardasse dit tout bas, contenant la fièvre qui lui faisait battre le

coeur:

--C'est un homme, capédébiou! pas vrai, mon bon!

Passepoil lui serra la main à la dérobée et murmura:

--C'est Lagardère!

--Messieurs, reprit Gonzague d'une voix légèrement altérée, il y a

là-dessous quelque chose d'incompréhensible... nous sommes trahis... par

ces hommes sans doute...

--Ah! monseigneur! protestèrent à la fois Cocardasse et Passepoil.

--Silence! le défi qu'on m'envoie, je l'accepte.

--Bravo! fit Navailles faiblement.

--Bravo! bravo! répétèrent les autres à contre-coeur.

--Si monseigneur me permet un conseil, dit Peyrolles, au lieu du souper

projeté...

--On soupera, de par le ciel! interrompit Gonzague qui releva la tête.

--Alors, insista Peyrolles, portes closes, à tout le moins.

--Portes ouvertes... portes grandes ouvertes!...

--A la bonne heure! dit encore Navailles.

Il y avait là de vigoureuses lames: Navailles lui-même, Nocé, Choisy,

Gironne, Montaubert et d'autres. Les financiers étaient l'exception.

--Vous portez tous l'épée, messieurs, reprit Gonzague.

--Nous aussi! murmura Cocardasse en clignant de l'oeil à l'adresse de

Passepoil.

--Saurez-vous vous en servir à l'occasion? demanda le prince.

--Si cet homme vient seul..., commença Navailles sans prendre souci de

cacher sa répugnance.

--Monseigneur! monseigneur! dit Peyrolles; ceci, croyez-moi, est affaire

à Gautier-Gendry et à ses cousins!

Gonzague regardait ses affidés, les sourcils froncés et la lèvre

tremblante.

--Sur ma vie! s'écria-t-il au dedans de lui-même; ils y viendront!... Je

les veux esclaves!... ou la Sainte-Barbe sautera!

--Fais comme moi, dit tout bas Cocardasse junior à Passepoil; c'est le

moment!

Ils s'avancèrent tous deux, solennellement drapés dans leurs manteaux de

bravaches et vinrent se camper au devant de Gonzague.

--Monseigneur, dit Cocardasse, trente ans d'une conduite honorable, je

dirai même chevaleresque, militent en faveur de deux braves que les

apparences décevantes semblent accuser... ce n'est pas en un seul jour

que l'on ternit ainsi le lustre de toute une existence!... Regardez-nous

et regardez M. de Peyrolles, notre accusateur...

Il était superbe, ce Cocardasse junior en disant cela. Son accent

ultra-gascon prêtait je ne sais quelle saveur à ces paroles choisies.

Quant à frère Passepoil, il était toujours bien beau de modestie et de

candeur.

Ce malheureux Peyrolles semblait fait tout exprès pour servir de point

de comparaison. Depuis vingt-quatre heures sa pâleur chronique tournait

au vert-de-gris. C'était le type parfait de ces audacieux poltrons qui

frappent en tremblant, qui assassinent avec la colique.

Gonzague songeait. Cocardasse reprit:

--Monseigneur, vous qui êtes grand, vous qui êtes puissant, vous pouvez

juger de haut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez vos

dévoués serviteurs... souvenez-vous des fossés de Caylus où nous étions

ensemble...

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 5 · 第 2 / 8 段