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LE BOSSU.
Brucelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
rue de Schaerbeck, 12.
COLLECTION HETZEL.
LE BOSSU
AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
PAR
PAUL FÉVAL.
5
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
LEIPZIG,
ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1857
LE CONTRAT DE MARIAGE.
(SUITE.)
II
--Un coup de bourse sous la régence.--
Le bossu était entré l'un des premiers à l'hôtel de Gonzague, et dès
l'ouverture des portes on l'avait vu arriver avec un petit
commissionnaire qui portait une chaise, un coffre, un oreiller et un
matelas.
Le bossu meublait sa niche et voulait évidemment en faire son domicile,
comme il en avait le droit par son bail.
Il avait, en effet, succédé aux droits de Médor, et Médor couchait dans
sa niche.
Les locataires des cahutes du jardin de Gonzague eussent voulu des
jours de vingt-quatre heures. Le temps manquait à leur appétit de
négoce. En route pour aller chez eux ou en revenir, ils agiotaient; ils
se réunissaient pour dîner afin d'agioter en mangeant. Les heures seules
du sommeil étaient perdues.
N'est-il pas humiliant de penser que l'homme, esclave d'un besoin
matériel, ne peut agioter en dormant!
La veine était à la hausse. La fête du Palais-Royal avait produit un
immense effet. Bien entendu, personne, parmi ce petit peuple de
spéculateurs, n'avait mis le pied à la fête; mais quelques-uns, perchés
sur les terrasses des maisons voisines, avaient pu entrevoir le ballet.
On ne parlait que du ballet. La fille du Mississipi, puisant à l'urne de
son respectable père de l'eau qui se changeait en pièces d'or, voilà une
fine et charmante allégorie, quelque chose de vraiment français et qui
pouvait faire pressentir à quelle hauteur s'élèverait dans les siècles
suivants le génie dramatique du peuple qui, né malin, créa le
vaudeville!
Au souper, entre la poire et le fromage, on avait accordé une nouvelle
création d'actions. C'étaient les _petites-filles_. Elles avaient déjà
dix pour cent de prime avant d'être gravées. Les _mères_ étaient
blanches, les _filles_ jaunes; les _petites-filles_ devaient être
bleues: couleur du ciel, du lointain, de l'espoir et des rêves!
Il y a, quoi qu'on en dise, une large et profonde poésie dans un
registre à souche!
En général, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraquées
étaient des débits de boissons dont les maîtres vendaient le ratafia
d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup: cela met de
l'entrain dans les transactions.--A chaque instant, on voyait les
spéculateurs heureux porter rasade aux gardes-françaises, postés en
sentinelles aux avenues principales.
Ces tours de faction étaient très-recherchés. Cela valait une campagne
aux Porcherons.
Incessamment, des portefaix et voituriers à bras amenaient des masses de
marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors, au beau milieu
de la voie. Les ports étaient payés un prix fou. Une seule chose, de nos
jours, peut donner l'idée du tarif de la rue Quincampoix, c'est le tarif
de San-Francisco, la ville du _golden-fever_, où les malades de cette
_fièvre d'or_ payaient, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs
bottes.
La rue Quincampoix avait du reste d'étonnants rapports avec la
Californie. Notre siècle n'a rien inventé en fait d'extravagances.
Ce n'était ni l'or ni l'argent, ce n'étaient pas non plus les
marchandises qu'on recherchait; la vogue était aux petits papiers. Les
blanches, les jaunes, les _mères_, les _filles_, enfin ces chers anges
qui allaient naître, les _petites-filles_, les bleues, ces tendres
actions dont le berceau s'entourait déjà de tant de sollicitudes! voilà
ce qu'on demandait de toutes parts, à grands cris, voilà ce qu'on
voulait, voilà ce qui véritablement excitait le délire de tous!
Veuillez réfléchir: un louis vaut vingt-quatre francs aujourd'hui,
demain il vaudra encore vingt-quatre francs, tandis qu'une
_petite-fille_ de mille livres qui, ce matin, ne vaut que cinq cents
pistoles, peut valoir deux mille écus demain soir.
A bas la monnaie, lourde, vieille, immobile! vive le papier léger comme
l'air! le papier précieux, le papier magique qui accomplit, au fond même
du portefeuille, je ne sais quel travail d'alchimiste! Une statue à ce
bon M. Law! une statue haute comme le colosse de Rhodes!
Ésope II, dit Jonas, est le bénéficiaire de cet engouement. Son dos, ce
pupitre commode dont lui avait fait cadeau la nature, ne chômait pas un
seul instant. Les pièces de six livres et les pistoles tombaient sans
relâche dans sa sacoche de cuir.--Mais ce gain le laissait impassible.
C'était déjà un financier endurci.
Il n'était point gai, ce matin; il avait l'air malade. A ceux qui
avaient la bonté de l'interroger à ce sujet, il répondait:
--Je me suis un peu trop fatigué cette nuit.
--Où cela, Jonas, mon ami?
--Chez M. le régent qui m'avait invité à sa fête.
On riait, on signait, on payait: c'était une bénédiction!
Vers dix heures du matin, une acclamation immense, terrible,
foudroyante, fit trembler les vitres de l'hôtel de Gonzague. Le canon
qui annonce la naissance des fils du souverain ne fait pas à beaucoup
près autant de bruit que cela. On battait des mains, on hurlait, les
chapeaux volaient en l'air, la joie avait des éclats et des spasmes, des
trépignements et des défaillances.
Les actions bleues, les _petites-filles_, avaient vu le jour! Elles
sortaient toutes fraîches, toutes vierges, toutes mignonnes, des presses
de l'imprimerie royale.
N'y avait-il pas de quoi faire crouler la rue Quincampoix? Les
_petites-filles_! les actions bleues! les dernières-nées, portant la
signature vénérable du sous-contrôleur Labastide!
--A moi! dix de prime! quinze!
--Vingt! à moi!... comptant, espèces!
--Vingt-cinq payées en laine du Berry!...
--En épices de l'Inde... en soie grége... en vins de Gascogne!
--Ne foulez pas, mordieu, la mère!... Fi! à votre âge!...
--Oh! le vilain qui malmène les femmes!... n'avez-vous pas de honte!
--Gare! gare!... une partie de bouteilles de Rouen.
--Gare! toiles de Quintin! plein la main... trente de prime!
Cris de femmes bousculées, cris de petits hommes étouffés,--glapissement
de ténors,--grands murmures de basses-tailles.
Horions échangés de bonne foi!
Ces actions bleues avaient là un succès tout à fait digne d'elles.
Oriol et Montaubert descendirent les marches du perron de l'hôtel. Ils
venaient d'avoir leur entrevue avec Gonzague qui les avait gourmandés
d'importance. Ils étaient silencieux et tout penauds.
--Ce n'est plus un protecteur, dit Montaubert en touchant le sol du
jardin.
--C'est un maître! grommela Oriol, et qui nous mène là où nous ne
voulions point aller!... j'ai bien envie...
--Et moi donc! interrompit Navailles.
Un valet à la livrée du prince les aborda, et leur remit à chacun un
paquet cacheté.
Ils rompirent le sceau. Les paquets contenaient chacun une liasse
d'actions bleues.
Oriol et Montaubert se regardèrent.
--Palsambleu! fit le gros petit financier déjà tout ragaillardi, en
caressant son jabot de dentelles, j'appelle ceci une attention délicate!
--Il a des façons d'agir, répliqua Montaubert attendri, qui
n'appartiennent qu'à lui!
On compta les _petites-filles_ qui étaient en nombre raisonnable.
--Mêlons! dit Montaubert.
--Mêlons! accepta Oriol.
Les scrupules étaient déjà loin. La gaieté revenait.
Il y eut comme un écho derrière eux:
--Mêlons! Mêlons!
Toute la bande folle descendait le perron: Navailles, Taranne, Nocé,
Albret, Gironne et le reste. Chacun d'eux avait également trouvé, en
arrivant, un chasse-remords et une consolation. Ils se formèrent en
groupe.
--Messieurs, dit Albret, voici des croquants de marchands qui ont des
écus jusque dans leurs bottes... En nous associant, nous pouvons tenir
le marché aujourd'hui et faire un coup de partie...
Ce ne fut qu'une voix:
--Associons-nous! Associons-nous!
--En suis-je? demanda une petite voix aigrelette, qui semblait sortir de
la poche du grand baron de Batz.
On se retourna. Le bossu était là prêtant son dos à un marchand de
faïence qui donnait le fond de son magasin pour une douzaine de
chiffons, et qui était heureux.
--Au diable! fit Navailles en reculant, je n'aime pas cette créature!
--Va plus loin! ordonna brutalement Gironne.
--Messieurs, je suis votre serviteur, repartit le bossu avec politesse;
j'ai loué une place et le jardin est à moi comme à vous.
--Quand je pense, dit Oriol, que ce démon qui nous a tant intrigués
cette nuit, n'est qu'un méchant pupitre ambulant...
--Pensant... écoutant... parlant..., prononça le bossu en piquant
chacun de ces trois mots.
Il salua, sourit et alla à ses affaires.
Navailles le suivit du regard.
--Hier, je n'avais pas peur de ce petit homme..., murmura-t-il.
--C'est qu'hier, dit Montaubert à voix basse, nous pouvions encore
choisir notre chemin!
--Ton idée, Albret, ton idée! s'écrièrent plusieurs voix.
On se serra autour d'Albret qui parla pendant quelques minutes avec
vivacité.
--C'est superbe! dit Gironne; je comprends.
--C'est ziberpe! répéta le baron de Batz; ché gombrends... mais
egsbliguez-moi engore!
--Eh! fit Nocé, c'est inutile!... à l'oeuvre!... Il faut que dans une
heure la rafle soit faite!
Ils se dispersèrent aussitôt. La moitié environ sortit par la cour et la
rue Saint-Magloire, pour se rendre rue Quincampoix par le grand tour.
Les autres allèrent seuls ou par petits groupes, causant çà et là
bonnement des affaires du temps.
Au bout d'un quart d'heure, environ, Taranne et Choisy rentrèrent par la
porte qui donnait rue Quincampoix. Ils firent une percée à grands coups
de coude, et interpellant Oriol qui causait avec Gironne:
--Une fureur! s'écrièrent-ils,--une folie!... Elles font trente et
trente-cinq au cabaret de Venise... quarante et jusqu'à cinquante chez
Foulon... Dans une heure, elles feront cent... Achetez! achetez!
Le bossu riait dans son coin.
--On te donnera un os à ronger, petit, lui dit Nocé à l'oreille, sois
sage.
--Merci, mon digne monsieur, répondit Ésope II humblement, c'est tout ce
qu'il me faut.
Le bruit s'était cependant répandu en un clin d'oeil que les bleues
allaient faire cent avant la fin de la journée. Les acheteurs se
présentaient en foule. Albret, qui avait toutes les actions de
l'association dans son portefeuille, vendit en masse à cinquante, au
comptant; il se fit fort en outre pour une quantité considérable à
livrer au même taux sur le coup de deux heures.
Alors, débouchèrent, par la même porte donnant sur la rue Quincampoix,
Oriol et Montaubert, avec des visages de deux aunes.
--Messieurs, dit Oriol à ceux qui lui demandaient pourquoi cet air
consterné, je ne crois pas qu'il faille volontiers répéter ces fatales
nouvelles... cela ferait baisser les fonds...
--Et quoi que nous en ayons, ajouta Montaubert avec un profond soupir,
la chose se fera toujours assez vite!
--Manoeuvre! manoeuvre! cria un gros marchand qui avait ses poches
gonflées de _petites filles_.
--La paix, Oriol! fit Montaubert, vous voyez à quoi vous nous exposez!
Mais le cercle avide et compact de curieux se massait déjà autour
d'eux.
--Parlez, messieurs, dites ce que vous savez! s'écria-t-on; c'est un
devoir d'honnête homme!
Oriol et Montaubert restèrent muets comme des poissons.
--Ché fais fus le tire, moi, dit le baron de Batz qui arrivait, tépâcle!
tépâcle! tépâcle!
--Débâcle? pourquoi?
--Manoeuvre, vous dit-on!
--Silence, vous, le gros homme!... Pourquoi débâcle?
--Ché sais bas! répondit gravement le baron; Zinguande bur zen te
paisse!
--Cinquante pour cent de baisse!
--En tix minides!
--En dix minutes! mais c'est une dégringolade!
--Ia! c'est eine técrincolate!... ein tésasdre!.. eine banigue!...
--Messieurs! messieurs! dit Montaubert, tout beau!... n'exagérons
rien!...
--Vingt bleues, quinze de prime! criait-on déjà aux alentours.
--Quinze bleues, quinze!... à dix de prime et du temps...
--Vingt-cinq au pair!...
--Messieurs, messieurs! c'est de la folie!... l'enlèvement du jeune roi
n'est pas encore un fait officiel...
--Rien ne prouve, ajouta Oriol, que M. Law ait pris la fuite...
--Et que M. le régent soit prisonnier au palais royal! acheva Montaubert
d'un air profondément désolé.
Il y eut un silence de stupeur, puis une grande clameur, composée de
mille cris.
--Le jeune roi enlevé! M. Law en fuite! Le régent prisonnier!
--Trente actions à cinquante de perte!
--Quatre-vingts bleues à soixante!
--A cent!... à cent cinquante...
--Messieurs! messieurs! faisait Oriol, ne vous pressez pas.
--Moi, je vends toutes les miennes à trois cents de perte! s'écria
Navailles qui n'en avait plus une seule, les prenez-vous?
Oriol fit un geste d'énergique refus.
Les bleues firent aussitôt quatre cents de perte.
Montaubert continuait:
--On ne surveillait pas assez les du Maine... ils avaient des
partisans... M. le chancelier d'Aguesseau était du coup, M. le cardinal
de Bissy, M. de Villeroy et le maréchal de Villars... ils ont eu de
l'argent par M. le prince de Cellamare... Judicaël de Malestroit,
marquis de Pontcallec, le plus riche gentilhomme de Bretagne, a pris le
jeune roi sur la route de Versailles et l'a emmené à Nantes... le roi
d'Espagne passe en ce moment les Pyrénées avec une armée de trois cent
mille hommes: c'est là un fait malheureusement avéré!
Soixante bleues à cinq cents de perte! cria-t-on dans la foule toujours
croissante.
--Messieurs, messieurs, ne vous pressez pas... il faut du temps pour
amener une armée des monts Pyrénéens jusqu'à Paris!... D'ailleurs, ce
sont des on dit... rien que des on dit!...
--Tes on tit!... tes on tit!... répéta le baron de Batz; ch'ai engore
eine action... ché la tonne pur zing zents vrancs!... foilà!
Personne ne voulut de l'action du baron de Batz, et les offres
recommencèrent à grands cris.
--Au pis aller, reprit Oriol, si M. Law n'était pas en fuite...
--Mais, demanda-t-on, qui détient le régent prisonnier?
--Bon Dieu! répondit Montaubert, vous m'en demandez plus que je n'en
sais, mes bonnes gens! moi je n'achète ni ne vends, Dieu merci!... M. le
duc de Bourbon était mécontent, à ce qu'il paraît... on parle aussi du
clergé pour l'affaire de la constitution... il y en a qui prétendent que
le czar est mêlé à tout cela et veut se faire proclamer roi de France.
Ce fut un cri d'horreur. Le baron de Batz proposa son action pour cent
écus.
A ce moment de panique universelle, Albret, Taranne, Gironne et Nocé qui
avaient les fonds sociaux firent un petit achat et furent signalés
aussitôt. On se les montrait au doigt comme une partie carrée d'idiots.
Ils achetaient! En un clin-d'oeil, la foule les entoura, les assiégea,
les étouffa.
--Ne leur dites pas vos nouvelles! fit-on à l'oreille d'Oriol et de
Montaubert.
Le gros petit traitant avait grand'peine à s'empêcher de rire.
--Les pauvres innocents! murmura-t-il.
Puis il ajouta en s'adressant à la foule:
--Je suis gentilhomme, mes amis; je vous ai dit mes nouvelles _gratis et
pro Deo_... faites-en ce que vous voudrez, je m'en lave les mains.
Montaubert, poussant encore plus loin la complaisance, criait aux
innocents:
--Achetez, mes amis, achetez; si ce sont de faux bruits, vous allez
faire une magnifique affaire.
On signait deux à la fois sur le dos du bossu. Il recevait des deux
mains et ne voulait plus que de l'or. «Réaliser! réaliser!» c'était le
cri général.
Ce qu'on appelait le pair pour les actions bleues ou _petites-filles_,
c'était 5,000 livres, taux de leur émission, bien que leur valeur
nominale ne fût que de mille livres. En vingt minutes, elles tombèrent à
quelques centaines de francs.
Taranne et ses lieutenants firent rafle. Leurs portefeuilles se
gonflèrent comme le sac de cuir d'Ésope II, dit Jonas, lequel riait tout
tranquillement en prêtant son dos à ces fiévreuses transactions.
Le tour était fait. Oriol et Montaubert disparurent.
Bientôt, de toutes parts, des gens arrivèrent essoufflés:
--M. Law est en son hôtel!
--Le jeune roi est aux Tuileries!
--Et M. le régent assiste présentement à son déjeuner!
--Manoeuvre! manoeuvre! manoeuvre!
--Manèfre! manèfre! manèfre! répéta le baron de Batz indigné; ché fus
tisais pien qué z'édaient tes manèfres...
Il y eut des gens qui se pendirent.
Sur le coup de deux heures, Albret se présenta pour livrer ses actions
vendues au taux de cinq mille cinquante francs. Malgré les gens pendus
et ceux qui firent banqueroute en se bornant à s'arracher les cheveux,
Albret réalisa encore un fabuleux bénéfice.
En signant le dossier transfert sur le dos du bossu, Albret lui glissa
une bourse dans la main. Le bossu cria:
--Viens ça, la Baleine!
L'ancien soldat aux gardes vint, parce qu'il avait vu la bourse. Le
bossu la lui jeta au nez.
Ceux de nos lecteurs qui trouveront le stratagème d'Oriol, Montaubert et
compagnie par trop élémentaire, n'ont qu'à lire les notes de Cl. Berger
sur les mémoires secrets de l'abbé de Choisy. Ils y verront des
manoeuvres bien plus grossières, couronnées d'un plein succès.
Le récit de ces coquineries amusait les ruelles. On faisait sa
réputation d'homme d'esprit en même temps que sa fortune en montant ces
audacieuses escroqueries.
C'étaient de bons tours qui faisaient rire tout le monde, excepté les
pendus.
Pendant que nos habiles étaient à partager le butin quelque part, M. le
prince de Gonzague et son fidèle Peyrolles descendirent le perron de
l'hôtel. Le suzerain venait rendre visite à ses vassaux. L'agio avait
repris avec fureur. On jouait sur nouveaux frais. D'autres nouvelles,
plus ou moins controuvées, circulaient. La maison d'or, un instant
étourdie par un spasme, avait pris le dessus et se portait bien.
M. de Gonzague tenait à la main une large enveloppe à laquelle pendaient
trois sceaux, retenus par les lacets de soie. Quand le bossu aperçut cet
objet, ses yeux s'ouvrirent tout grands, tandis que le sang montait
violemment à son visage pâle.
Il ne bougea point et continua son office. Mais son regard était cloué,
désormais sur Peyrolles et Gonzague.
--Que fait la princesse? demanda celui-ci.
La princesse n'a pu fermer l'oeil de cette nuit, répondit le factotum;
sa camériste l'a entendue qui répétait: Si c'était pourtant la fille de
Nevers!
--Vive Dieu! murmura Gonzague, en est-elle là déjà?... Si jamais elle
voyait cette belle fille, tout serait dit!
--Il y a ressemblance? demanda Peyrolles.
--Tu verras cela!... deux gouttes d'eau!... Te souviens-tu de Nevers?
--Oui, répliqua Peyrolles; c'était un beau jeune homme!
--Sa fille est belle comme un ange... le même regard... le même
sourire...
--Est-ce qu'elle sourit déjà?
--Elle est avec dona Cruz... elles se connaissent... Dona Cruz la
console... Cela m'a fait quelque chose de voir cette enfant-là!... Si
j'avais une fille comme elle, ami Peyrolles, je crois... Mais ce sont
des folies! s'interrompit-il; de quoi me repentirais-je? ai-je fait le
mal pour le mal?... J'ai mon but, j'y marche... S'il y a des
obstacles...
--Tant pis pour les obstacles! murmura Peyrolles en riant.
Gonzague passa le revers de sa main sur son front.
Peyrolles toucha l'enveloppe scellée.
--Monseigneur pense-t-il que nous ayons rencontré juste?
--Il n'y a pas à en douter, répondit le prince; le cachet de Nevers et
le grand sceau de la chapelle paroissiale de Caylus-Tarrides.
--Vous croyez que ce sont les pages arrachées au registre?
--J'en suis sûr.
--Monseigneur pourrait, du reste, vérifier le fait en ouvrant
l'enveloppe.
--Y penses-tu! s'écria Gonzague, briser des cachets! de beaux cachets
intacts! Vive Dieu! chacun de ceux-ci vaut une douzaine de témoins...
nous briserons les sceaux, ami Peyrolles, quand il en sera temps, quand
nous représenterons au conseil de famille assemblé la véritable
héritière de Nevers...
--La véritable?... répéta involontairement Peyrolles.
--Celle qui doit être pour nous la véritable... et l'évidence sortira de
là tout d'une pièce!
Peyrolles s'inclina. Le bossu regardait.
--Mais, reprit le factotum; que ferons-nous de l'autre jeune fille,
monseigneur?
--Damné bossu! s'écria l'agioteur qui signait en ce moment sur le dos
de Jonas; pourquoi remues-tu comme cela?
Le bossu, en effet, avait fait un mouvement involontaire pour se
rapprocher de Gonzague.
Celui-ci réfléchissait.
--J'ai songé à tout cela, dit-il en se parlant à lui-même; que ferais-tu
de cette jeune fille, toi, ami Peyrolles, si tu étais à ma place?
Le factotum eut son équivoque et bas sourire.
--Non... non..., murmura Gonzague; dis-moi quel est le plus perdu... le
plus ruiné de tous nos satellites?...
--Chaverny, répondit Peyrolles sans hésiter.
--Tiens-toi donc tranquille, bossu! fit un nouvel endosseur.
--Chaverny! répéta Gonzague dont le visage s'éclaira; je l'aime, ce
garçon-là!... mais il me gêne... cela me débarrasserait de lui!
III
--Caprice de bossu.--
Nos heureux spéculateurs, Taranne, Albret et compagnie ayant fini leurs
partages, commençaient à se remontrer dans la foule. Ils avaient grandi
de deux ou trois coudées. On les regardait avec respect.
--Où donc est-il, ce cher Chaverny? demanda Gonzague.
Au moment où M. de Peyrolles allait répondre, un tumulte affreux se fit
dans la cohue. Tout le monde se précipita vers le perron où des
gardes-françaises entraînaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux
cheveux.
--Fausse! disait-on, elle est fausse!
--Et c'est une infamie!... falsifier le signe du crédit!
--Profaner le symbole de la fortune publique!
--Entraver les transactions! ruiner le commerce!
--A l'eau! le faussaire! à l'eau! le misérable!
Le gros petit traitant Oriol, Montaubert, Taranne et les autres criaient
comme des aigles. Avoir besoin d'être sans péché pour jeter la première
pierre, c'était bon du temps de Notre-Seigneur!
On amena le pauvre malheureux terrifié, à demi mort, devant Gonzague.
Son crime était d'avoir passé au bleu une action blanche pour bénéficier
de la petite prime affectée temporairement aux titres à la mode.
--Pitié! pitié! criait-il; je n'avais pas compris toute l'énormité de
mon crime!
--Monseigneur! dit Peyrolles, on ne voit ici que des faussaires.
--Monseigneur, ajouta Montaubert, il faut un exemple!
Et la foule:
--Horreur! Infamie! Un faux! Ah! le scélérat! point de pardon!
--Qu'on le jette dehors! décida Gonzague en détournant les yeux.
La foule s'empara aussitôt du pauvre diable, en criant:
--A la rivière! à la rivière!
Il était cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture
tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour
se renouvelaient avaient déterminé l'autorité à défendre les
négociations des actions après la brume tombée. C'était toujours
à ce dernier moment que le délire du jeu arrivait à son comble. Vous
eussiez dit une mêlée. On se prenait au collet, les clameurs se
croisaient si drues qu'on n'entendait plus qu'un seul et même hurlement.
Dieu sait si le bossu avait de la besogne! mais son regard ne quittait
point M. de Gonzague.
Il avait entendu ce nom de Chaverny.
--On va fermer!... on ferme! criait la cohue. Dépêchons! dépêchons!
Si Ésope II, dit Jonas, avait eu plusieurs douzaines de bosses, quelle
fortune!
--Que vouliez-vous me dire du marquis de Chaverny, monseigneur? demanda
Peyrolles.
Gonzague était en train de rendre un signe de tête protecteur et hautain
au salut de ses affidés.
Il avait réellement grandi depuis la veille, par rapport à ceux qui
s'étaient rapetissés.
--Chaverny, répéta-t-il d'un air distrait; ah oui... Chaverny...
Fais-moi penser tout à l'heure qu'il faut que je parle à ce bossu.
--Et la jeune fille? n'est-il pas dangereux de la laisser au pavillon?
--Très-dangereux... Elle n'y restera pas longtemps... Pendant que j'y
songe, ami Peyrolles, nous soupons chez dona Cruz... une réunion
d'intimes... que tout soit prêt...
Il ajouta quelques mots à son oreille. Peyrolles s'inclina et dit:
--Monseigneur, il suffit.
--Bossu! s'écria un endosseur mécontent, tu trépignes comme un petit
fou!... tu ne sais plus ton métier... Messieurs, il nous faudra
reprendre la Baleine!
Peyrolles s'éloignait; M. de Gonzague le rappela.
--Et trouvez-moi Chaverny! dit-il, mort ou vif, je veux Chaverny.
Le bossu secoua son dos sur lequel on était en train de signer.
--Je suis las, dit-il, voici la cloche, j'ai besoin de repos.
La cloche tintait en effet et les concierges passaient en faisant sonner
leurs grosses clefs.
Quelques minutes après, on n'entendait plus d'autre bruit que celui des
cadenas que l'on fermait. Chaque locataire avait sa serrure, et les
marchandises non vendues ou échangées restaient dans les loges. Les
gardiens pressaient vivement les retardataires.
Nos spéculateurs associés, Navailles, Taranne, Oriol, etc., s'étaient
approchés de Gonzague qu'ils entouraient chapeau bas.
Gonzague avait les yeux fixés sur le bossu qui, assis sur un pavé à la
porte de sa niche, n'avait point l'air de se disposer à sortir. Il
comptait paisiblement le contenu de son grand sac de cuir et avait, en
apparence du moins, beaucoup de plaisir à cette besogne.
--Nous sommes venus ce matin savoir des nouvelles de votre santé,
monsieur mon cousin, dit Navailles.
--Et nous avons été heureux, ajouta Nocé, d'apprendre que vous ne vous
étiez point trop ressenti des fatigues de la fête d'hier.
--Il y a quelque chose qui fatigue plus que le plaisir, messieurs,
répondit Gonzague, c'est l'inquiétude.
--Le fait est, dit Oriol qui voulait à tout prix placer son mot; le fait
est que l'inquiétude... moi, je suis comme cela... quand on est
inquiet...
Ordinairement, Gonzague était bon prince et venait au secours de ses
courtisans qui se noyaient, mais cette fois, il laissa Oriol perdre
plante.
Le bossu riait sur son pavé.
Quand il eut achevé de compter son argent, il tordit le cou à son sac de
cuir et l'attacha soigneusement avec une corde.--Puis, il se disposa à
rentrer dans sa cabane.
--Allons, Jonas! lui dit un gardien; est-ce que tu comptes coucher ici?
--Oui, mon ami, répondit le bossu; j'ai apporté ce qu'il me faut pour
cela.
Le gardien éclata de rire. Ces messieurs l'imitèrent, sauf le prince de
Gonzague qui garda son grand sérieux.
--Voyons! voyons! fit le gardien; pas de plaisanteries, mon petit homme!
Déguerpissons... et vite!
Le bossu lui ferma la porte au nez.
Comme le gardien frappait à grands coups de pied dans la niche, le bossu
montra sa tête pâlotte au petit oeil de boeuf qui était sous le
toit.
--Justice! monseigneur! s'écria-t-il.
--Justice! répétèrent joyeusement ces messieurs.
--C'est dommage que Chaverny ne soit pas ici, ajouta Navailles; on
l'aurait chargé de rendre cette importante et grave sentence.
Gonzague réclama le silence d'un geste:
--Chacun doit sortir au son de cloche, dit-il, c'est le règlement.
--Monseigneur, répliqua Ésope II dit Jonas du ton bref et précis d'un
avocat qui pose ses conclusions; je vous prie de vouloir bien considérer
que je ne suis pas dans la position de tout le monde... tout le monde
n'a pas loué la loge de votre chien...
--Bien trouvé! crièrent les uns.
Les autres dirent:
--Que prouve cela?
--Médor, répondit le bossu, avait-il coutume, oui ou non, de coucher
dans sa niche?
--Bien trouvé! bien trouvé!
--Si Médor avait, comme je puis le prouver, l'habitude de coucher dans
sa niche, moi qui suis substitué, moyennant trente mille livres, aux
droits et priviléges de Médor, je prétends faire comme lui et je ne
sortirai d'ici que si on m'expulse par la violence.
Gonzague sourit cette fois. Il exprima son approbation par un signe de
tête. Le gardien se retira.
--Viens ça, dit le prince.
Jonas sortit aussitôt de sa niche.
Il s'approcha et salua en homme de bonne compagnie.
--Pourquoi veux-tu demeurer là dedans? lui demanda Gonzague.
--Parce que la place est sûre et que j'ai de l'argent.
--Penses-tu avoir fait une bonne affaire avec ta niche?
--Une affaire d'or, monseigneur... je le savais d'avance.
Gonzague lui mit la main sur l'épaule.--Le bossu poussa un petit cri de
douleur.
Cela lui était arrivé déjà cette nuit dans le vestibule des appartements
du régent.
--Qu'as-tu donc? demanda le prince étonné.
--Un souvenir de bal, monseigneur... une courbature.
--Il a trop dansé, firent ces messieurs.
Gonzague tourna vers eux son regard où il y avait du dédain.
--Vous êtes disposés à vous moquer, messieurs, dit-il; moi aussi
peut-être... mais que nous aurions grand tort et que celui-ci pourrait
bien plutôt se moquer de nous...
--Ah!... monseigneur!... fit Jonas modestement.
--Je vous le dis comme je le pense, messieurs, reprit Gonzague, voici
votre maître...
On avait bonne envie de se récrier.
--Voici votre maître! répéta le prince. Il m'a été plus utile à lui tout
seul que vous tous ensemble... il nous avait promis M. de Lagardère au
bal du régent... nous avons eu M. de Lagardère!...
--Si monseigneur eût bien voulu nous charger..., commença Oriol.
--Messieurs, reprit Gonzague sans lui répondre, on ne fait pas marcher
comme on veut M. de Lagardère... je souhaite que nous n'ayons pas
bientôt à nous en convaincre de nouveau.
Tous les regards interrogèrent.
--Nous pouvons parler ici la bouche ouverte, dit Gonzague; je compte
m'attacher ce garçon-là... j'ai confiance en lui...
Le bossu se rengorgea fièrement à ce mot.--Le prince poursuivit:
--J'ai confiance et je dirai devant lui, comme je le dirais devant vous,
messieurs: Si Lagardère n'est pas mort, nous sommes tous en danger de
périr!
Il y eut un silence. Le bossu avait l'air le plus étonné de tous.
--L'avez-vous donc laissé échapper? murmura-t-il.
--Je ne sais... nos hommes tardent bien!... je suis inquiet... je
donnerais beaucoup pour savoir à quoi m'en tenir.
Autour de lui, financiers et gentilshommes tâchaient de faire bonne
contenance. Il y en avait de braves: Navailles, Choisy, Nocé, Gironne,
Montaubert avaient fait leurs preuves.--Mais les trois traitants et
surtout Oriol étaient tout pâles.
--Nous sommes, Dieu merci, assez nombreux et assez forts..., commença
Navailles.
--Vous parlez sans savoir! interrompit Gonzague; je souhaite que
personne ici ne tremble plus que moi s'il nous faut enfin frapper un
grand coup.
--De par Dieu! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts, nous sommes
tout à vous.
--Messieurs, je le sais bien, répliqua le prince sèchement; je me suis
arrangé pour cela.
S'il y eut des mécontents, on ne le vit point.
--En attendant, reprit Gonzague, réglons le passé... L'ami, vous nous
avez rendu un grand service.
--Qu'est-ce que cela, monseigneur?
--Pas de modestie, je vous prie!... vous avez bien travaillé... demandez
votre salaire.
Le bossu avait encore à la main son sac de cuir; il se prit à le
tortiller.
--En vérité, balbutia-t-il, cela ne vaut pas la peine...
--Tête-bleu! s'écria Gonzague. Tu veux donc nous demander une bien forte
récompense?
Le bossu le regarda en face et ne répondit point.
--Je te l'ai dit, continua le prince avec un commencement d'impatience;
je n'accepte rien pour rien, l'ami... Pour moi, tout service gratuit est
trop cher, car il cache une trahison... fais-toi payer, je le veux!
--Allons, Jonas, mon ami! cria la bande; fais un souhait! Voici le roi
des génies!...
--Puisque monseigneur l'exige, dit le bossu avec un embarras croissant;
mais comment faire cette demande à monseigneur...?
Il baissa les yeux, tortilla son sac et balbutia:
--Monseigneur va se moquer, j'en suis sûr!...
--Cent louis que notre ami Jonas est amoureux! s'écria Navailles.
Il y eut un long éclat de rire, Gonzague et le bossu furent les seuls
qui ne prirent point part à cette gaieté.
Gonzague était convaincu qu'il aurait encore besoin du bossu.
Gonzague était avide, mais non pas avare. L'argent ne lui coûtait rien;
à l'occasion, il savait le répandre à pleines mains.
En ce moment, il voulait deux choses: acquérir ce mystérieux instrument
et le connaître.--Or, il manoeuvrait pour atteindre ce double but.
Loin de le gêner, ses courtisans lui servaient à rendre plus évidente la
bienveillance qu'il montrait au petit homme.
--Pourquoi ne serait-il pas amoureux? dit-il sérieusement; s'il est
amoureux et que cela dépende de moi, je jure qu'il sera heureux... il y
a des services qui ne se payent pas seulement avec de l'argent.
--Monseigneur, prononça le bossu d'un ton pénétré; je vous remercie...
Amoureux, ambitieux, curieux... sais-je quel nom donner à la passion
qui me tourmente?... Ces gens rient... ils ont raison: moi je souffre.
Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lèvres
frémirent:
Il poursuivit d'un ton si étrange, que nos roués perdirent leur gaieté:
--Curieux, ambitieux, amoureux... qu'importe le nom du mal... la mort
est la mort, qu'elle vienne par la fièvre, par le poison, par l'épée.
Il secoua tout à coup son épaisse chevelure, et son regard brilla.
--L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde!... Avez-vous vu
parfois la mer, la grande mer en fureur? Avez-vous vu les vagues hautes
jeter follement leur écume à la face voilée du ciel?... Avez-vous
entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que
la voix du tonnerre lui-même... C'est immense, c'est immense!... Rien ne
résiste à cela, pas même le granit du rivage qui s'affaisse de temps en
temps, miné par la rude sape du flot... je vous le dis et vous le savez:
c'est immense!... Eh bien, il y a une planche qui flotte sur un gouffre,
une planche frêle qui tremble et gémit... sur la planche, qu'est-ce? Un
être plus frêle encore qui paraît de loin plus chétif que l'oiseau noir
du large... et l'oiseau a ses ailes... un être... un homme... il ne
tremble pas... je ne sais quelle magique puissance est sous sa
faiblesse... elle vient du ciel... ou de l'enfer... l'homme a dit, ce
nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes, l'homme a dit: Je
veux; l'océan est vaincu!...
On écoutait--le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de
physionomie.
--L'homme est petit, reprit-il, tout petit!... Avez-vous vu parfois la
flamboyante chevelure de l'incendie? le ciel de cuivre où monte la fumée
comme une coupole épaisse et lourde?... Il fait nuit, nuit noire... mais
les édifices lointains sortent de l'ombre à cette autre et terrible
aurore... les murs voisins regardent, tout pâles... La façade, avez-vous
vu cela? C'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la façade,
ajourée comme une grille, montre ses fenêtres sans châssis, ses portes
sans vantaux, tout ouvertes comme des trous derrière lesquels est
l'enfer,--et qui semblent la double ou triple rangée de dents de ce
monstre qu'on appelle le feu!... Tout cela est grand aussi, furieux
comme la tempête, menaçant comme la mer. Il n'y a pas à lutter contre
cela, non! Cela réduit le marbre en poussière, cela tord ou fond le
fer, cela fait des cendres avec le tronc géant des vieux chênes... Eh
bien! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes
dont la langue ondule et fouette, couchée par le vent complice, voici
une ombre, un objet noir, un insecte, un atome... c'est un homme... il
n'a pas peur du feu... pas plus du feu que de l'eau... il est le roi...
il dit: Je veux!... Le feu impuissant se dévore lui-même et meurt!
Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui et
eut tout à coup ce petit rire sec et crépitant que nous lui connaissons.
--Eh! eh! eh! eh!... fit-il tandis que son auditoire tressaillait;
jusqu'ici j'ai vécu une misérable vie... hé! hé! hé!... Je suis petit,
mais je suis homme!... Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons
maîtres? Pourquoi pas curieux? pourquoi pas ambitieux?... Je ne suis
plus jeune... Je n'ai jamais été jeune... Vous me trouvez laid, n'est-ce
pas?... J'étais plus laid encore autrefois... C'est le privilége de la
laideur: l'âge l'use comme la beauté... Vous perdez, je gagne... dans le
tombeau, nous serons tous pareils.
Il ricana en regardant tour à tour chacun des affidés de Gonzague.
--Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvreté...
J'étais pauvre... je n'avais point de parents... je pense que mon père
et ma mère ont eu peur de moi le jour de ma naissance et qu'ils ont mis
mon berceau dehors... Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris
sur ma tête, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit
corps tremblotant... Quelle femme me donna son lait?... Je l'eusse
aimée... ne riez plus!... S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel,
c'est elle... La première sensation dont je me souvienne, c'est la
douleur que donnent les coups... Ainsi appris-je que j'existais: par le
fouet qui déchira ma chair... Mon lit, c'était le pavé... Mon repas,
c'était ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne... Bonne
école, messieurs, bonne école!... Si vous saviez comme je suis dur au
mal!... Le bien m'étonne et m'enivre comme la goutte de vin monte à la
tête de celui qui n'a jamais bu que de l'eau!
--Tu dois haïr beaucoup, l'ami! murmura Gonzague.
--Eh! eh!... beaucoup... oui, monseigneur... J'ai entendu çà et là des
heureux regretter leurs premières années... Moi, tout enfant, j'ai eu de
la colère dans le coeur... Savez-vous ce qui me faisait jaloux?
C'était la joie d'autrui... Les autres étaient beaux, les autres avaient
des pères et des mères... Avaient-ils du moins pitié, les autres, de
celui qui était seul et brisé? Non... tant mieux! ce qui a fait mon âme,
ce qui l'a durcie, ce qui l'a trempée, c'est la raillerie et c'est le
mépris... Cela tue quelquefois... cela ne m'a pas tué... la méchanceté
m'a révélé ma force... une fois fort, ai-je été méchant?... Mes bons
maîtres... ceux qui furent mes ennemis ne sont plus là pour le dire!
Il y avait quelque chose de si étrange et de tellement inattendu dans
ces paroles, que chacun faisait silence. Nos roués, saisis à
l'improviste, avaient perdu leurs sourires moqueurs. Gonzague écoutait,
attentif et surpris.
L'effet produit ressemblait au froid que donne une vague menace.
--Dès que j'ai été fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris: j'ai
voulu être riche... Pendant dix ans, peut-être plus, j'ai travaillé au
milieu des rires et des huées... le premier denier est difficile à
gagner, le second moins, le troisième vient tout seul... Il faut douze
deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre...
J'ai sué du sang pour conquérir mon premier louis d'or... je l'ai
gardé... Quand je suis las et découragé, je le contemple... Sa vue
ranime mon orgueil... c'est l'orgueil qui est la force de l'homme.
Sou à sou, livre à livre, j'amassais. Je ne mangeais pas à ma faim; je
buvais mon content parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines...
J'avais des haillons, je couchais sur la dure... Mon trésor
augmentait... J'amassais, j'amassais toujours!
--Tu es donc avare! interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il
eût eu intérêt ou plaisir à découvrir le côté faible de cet être
bizarre.
Le bossu haussa les épaules.
--Plût à Dieu! monseigneur! répondit-il; si seulement le ciel m'eût fait
avare! si seulement je pouvais aimer mes pauvres écus comme l'amant
adore sa maîtresse... c'est une passion, cela!... j'emploierais mon
existence à l'assouvir... Qu'est le bonheur, sinon un but dans la vie?
Un prétexte de s'efforcer et de vivre?... Mais n'est pas avare qui
veut... J'ai longtemps espéré que je deviendrais avare... je n'ai pas
pu... je ne suis pas avare!...
Il poussa un gros soupir et croisa ses bras sur sa poitrine.
--J'eus un jour de joie, continua-t-il, rien qu'un jour... Je venais de
compter mon trésor... Je passai un jour tout entier à me demander ce que
j'en ferais... J'avais le double, le triple de ce que je croyais... Je
répétais dans mon ivresse: Je suis riche! je suis riche... Je vais
acheter le bonheur...
Je regardai autour de moi... personne...
Je pris un miroir. Des rides et des cheveux blancs déjà!
Déjà!... N'était-ce pas hier qu'on me battait enfant?
--Le miroir ment! me dis-je.
Je brisai le miroir.--Une voix me dit:
--Tu as bien fait! ainsi doit-on traiter les effrontés qui parlent franc
ici-bas!
Et la même voix encore:
--L'or est beau! l'or est jeune! Sème l'or, bossu! Vieillard, sème l'or!
Tu récolteras jeunesse et beauté.
Qui parlait ainsi, monseigneur?... Je vis bien que j'étais fou.
Je sortis. J'allai au hasard par les rues, cherchant un regard
bienveillant, un visage pour me sourire.
--Bossu! bossu! disaient les hommes à qui je tendais la main.
--Bossu! bossu! répétaient les femmes vers qui s'élançait la pauvre
virginité de mon coeur.
--Bossu! bossu! bossu!
Et ils riaient. Ils mentent donc ceux qui disent que l'or est le roi du
monde!...
--Il fallait le montrer, ton or! s'écria Navailles.
Gonzague était tout pensif.
--Je le montrai, reprit Ésope II dit Jonas; les mains se tendirent, non
point pour serrer la mienne, mais pour fouiller dans mes poches... je
voulais amener chez moi des amis, une maîtresse... je n'y attirai que
des voleurs!...
Vous souriez encore... moi, je pleurai... je pleurai des larmes
sanglantes... mais je ne pleurai qu'une nuit. L'amitié, l'amour,
extravagances! à moi le plaisir! à moi la débauche! à moi tout ce qui du
moins se vend à tout le monde!...
--L'ami, interrompit Gonzague avec froideur et fierté, saurai-je enfin
ce que vous voulez de moi?
--J'y arrive, monseigneur, répliqua le bossu qui changea encore une fois
de ton; je sortis de nouveau de ma retraite, timide encore, mais
ardent... la passion de jouir s'allumait en moi: je devenais
philosophe... j'allai... j'errai... je me mis à la piste, flairant le
vent des carrefours pour deviner d'où soufflait le vent de la volupté
inconnue...
--Eh bien? fit Gonzague.
--Prince, répondit le bossu en s'inclinant, le vent venait de chez
vous!
IV
--Gascon et Normand.
Ceci fut dit d'un ton allègre et gai. Ce diable de bossu semblait avoir
le privilége de régler le diapason de l'humeur générale. Les roués qui
entouraient Gonzague et Gonzague lui-même, tout à l'heure si sérieux, se
prirent incontinent à rire.
--Ah! ah! fit le prince, le vent soufflait de chez nous?
--Oui, monseigneur... j'accourus... dès le seuil j'ai senti que j'étais
au bon endroit... je ne sais quel parfum a saisi mon cerveau... sans
doute le parfum du noble et opulent plaisir... je me suis arrêté pour
savourer cela... cela enivre, monseigneur: j'aime cela.
--Il n'est pas dégoûté, le seigneur Ésope! s'écria Navailles.
--Quel connaisseur! fit Oriol.
Le bossu le regarda en face.
--Vous qui portez des fardeaux, la nuit, dit-il à voix basse, vous
comprendrez qu'on est capable de tout pour satisfaire un désir...
Oriol pâlit. Montaubert s'écria:
--Que veut-il dire?...
--Expliquez-vous, l'ami! ordonna Gonzague.
--Monseigneur, répliqua le bossu bonnement; l'explication ne sera pas
longue. Vous savez que j'ai eu l'honneur de quitter le Palais-Royal hier
en même temps que vous... J'ai vu deux gentilshommes attelés à une
civière; ce n'est pas la coutume: j'ai pensé qu'ils étaient bien payés
pour cela.
--Et sait-il...? commença Oriol étourdiment:
--Ce qu'il y avait dans la litière? interrompit le bossu, assurément...
il y avait un vieux seigneur ivre à qui j'ai prêté plus tard le secours
de mon bras pour regagner son hôtel.
Gonzague baissa les yeux et changea de couleur. Une expression de
stupeur profonde se répandit sur tous les visages.
--Et savez-vous aussi ce qu'est devenu M. de Lagardère? demanda Gonzague
à voix basse.
--Gauthier Gendry a bonne lame et bonne poigne, répondit le bossu;
j'étais tout près de lui quand il a frappé... le coup était bien donné,
j'y engage ma parole... ceux que vous avez envoyés à la découverte vous
apprendront le reste...
--Ils tardent bien!...
--Il faut le temps!... maître Cocardasse et frère Passepoil...
--Vous les connaissez donc?... interrompit Gonzague abasourdi.
--Monseigneur, je connais un peu tout le monde...
--Palsambleu! l'ami!... Savez-vous que je n'aime pas beaucoup ceux qui
connaissent tant de monde et tant de choses!
--Cela peut être dangereux, monseigneur, j'en conviens, repartit
paisiblement le bossu; mais cela peut servir aussi... Soyons juste... si
je n'avais pas connu M. de Lagardère...
--Du diable si je me servirais de cet homme-là! murmura Navailles
derrière Gonzague.
Il croyait n'avoir point été entendu, mais le bossu répondit:
--Vous auriez tort!
Tout le monde, du reste, partageait l'opinion de Navailles.
Gonzague hésitait. Le bossu poursuivit, comme s'il eût voulu jouer avec
son irrésolution:
--Si l'on ne m'eût point interrompu, j'allais répondre d'avance à vos
soupçons... Quand je m'arrêtai au seuil de votre maison, monseigneur,
j'hésitais, moi aussi, je m'interrogeais, je doutais... C'était là le
paradis... le paradis que je voulais... non point celui de l'Église,
mais celui de Mahomet... toutes les délices réunies: les belles femmes
et le bon vin: les nymphes auréolées de fleurs, le nectar couronné de
mousse... Étais-je prêt à tout faire... tout... pour mériter l'entrée de
cet éden voluptueux?... pour abriter mon néant sous le pan de votre
manteau de prince?... Avant d'entrer, je me suis demandé cela. Et je
suis entré, monseigneur.
--Parce que tu te sentais prêt à tout? interrogea Gonzague.
--A tout! répondit le bossu résolûment.
--Vive Dieu! quel furieux appétit de plaisirs et de noblesse!
--Voici quarante ans que je rêve!... mes désirs couvent sous des cheveux
gris.
--Écoute... la noblesse peut s'acheter... demande à Oriol.
--Je ne veux point de la noblesse qui s'achète.
--Demande à Oriol aussi ce que pèse un nom.
Ésope II montra sa bosse d'un geste cynique:
--Un nom pèse-t-il autant que cela?...
Puis il reprit d'un accent plus sérieux:
--Un nom... une bosse... deux fardeaux qui n'écrasent que les pauvres
d'esprit... je suis un trop petit personnage pour être comparé à un
financier d'importance comme M. Oriol... si son nom l'écrase, tant pis
pour lui!... ma bosse ne me gêne pas... le maréchal de Luxembourg est
bossu: l'ennemi a-t-il vu son dos à la bataille de Neerwinden? le héros
des comédies napolitaines, l'homme invincible à qui personne ne résiste,
Pulcinella est bossu par derrière et par devant... Tyrtée était boiteux
et bossu... bossu et boiteux était Vulcain, le forgeron de la foudre...
Ésope, dont vous me donnez le nom glorieux, avait sa bosse qui était la
sagesse... La bosse du géant Atlas était le monde... Sans placer la
mienne au même niveau que toutes ces illustres bosses, je dis qu'elle
vaut, au cours du jour, cinquante mille écus de rente... Que serais-je
sans elle? J'y tiens. Elle est d'or!
--Il y a du moins de l'esprit dedans, l'ami, dit Gonzague; je te
promets que tu seras gentilhomme.
--Grand merci, monseigneur... quand cela?
--Peste! fit-on, il est pressé!
--Il faut le temps, dit Gonzague.
--Ils ont dit vrai, répliqua le bossu; je suis pressé... Monseigneur,
excusez-moi... vous venez de me dire que vous n'aimiez pas les services
gratuits... cela me met à l'aise pour réclamer mon salaire tout de
suite.
--Tout de suite! se récria le prince, mais c'est impossible!
--Permettez! il ne s'agit plus de gentilhommerie!
Il se rapprocha, et d'un ton insinuant:
--Pas n'est besoin d'être gentilhomme pour s'asseoir... auprès de M.
Oriol par exemple... au petit souper de cette nuit.
Tout le monde éclata de rire, excepté Oriol et le prince.
--Tu sais aussi cela? dit ce dernier en fronçant le sourcil.
--Deux mots entendus par hasard, monseigneur..., murmura le bossu avec
humilité.
Les autres criaient déjà:
--On soupe donc? on soupe donc?