un jour qui se lève, avec un bas du ciel ressemblant à une réverbération
d'incendie. La pierre des maisons, au milieu de ces blancheurs froides, a
comme un ton de rouille. Nous assistons à la visite, et nous voyons mettre
dans la _boîte à chocolat_ un paquet noué aux deux bouts, qui est une
morte.
Nous descendons avec un interne à la consultation qui se tient dans le
cabinet du chirurgien, et où il y a des bancs et une barrière. Lentement
s'est approché un petit vieillard, le collet de son paletot gras et lustré,
remonté jusqu'aux yeux, un misérable chapeau lui tressautant aux mains.
Il a de longs et rares cheveux blancs, la figure osseuse et décharnée, les
yeux tout caves et au fond une petite lueur. Et il tremble ce pauvre vieux,
comme un vieil arbre mort, fouetté par un vent d'hiver. Il a tendu son
poignet noueux où il y a une grosse excroissance.
--Vous toussez? lui dit l'interne.
--Oui, Monsieur! beaucoup!--a-t-il répondu d'une voix douce, éteinte,
dolente et humble,--mais c'est mon poignet qui me fait mal!
--Nous ne pouvons pas vous recevoir. Il faut aller au Parvis Notre-Dame.»
Le vieillard ne disait rien et regardait vaguement l'interne.
--«Et demandez la médecine et pas la chirurgie? lui répéta l'interne le
voyant rester immobile.
--Mais c'est là que j'ai mal, reprit doucement le vieillard, en montrant
son poignet.
--On vous guérira ça, en guérissant votre toux.
--Au Parvis Notre-Dame,» lui cria, d'une voix où la brutalité
s'attendrissait, le concierge, un gros bonhomme à moustaches d'ancien
soldat.
On voyait la neige tomber à flocons par la fenêtre. Le vieillard s'éloigna
sans un mot avec son chapeau à la main. «Pauvre diable! quel temps! c'est
loin!... il n'en a peut-être pas pour cinq jours!» fit le concierge.
Et l'interne nous dit: «Si je l'avais reçu, Velpeau l'aurait renvoyé
demain. C'est ce que nous appelons en terme d'hôpital une _patraque_. Oui,
il y a comme cela des moments durs... mais si nous recevions tous les
phtisiques... Paris est une ville qui use tant... nous n'aurions plus de
place pour les autres!» Cette scène nous a remués plus que tout ce que
nous avons vu jusqu'ici à l'hôpital.
Là-dessus nous allons visiter l'ancienne salle de garde, décorée par les
peintres, amis des internes, par Baron qui a représenté les Amours malades,
reprenant et rebandant leurs arcs, à la sortie de l'hôpital; par Doré,
qui a composé une sorte de jugement dernier de tous les médecins passés et
présents aux pieds d'Hippocrate; par Français, etc., etc.
Puis nous passons dans la vraie salle de garde, une petite pièce cintrée
qui était l'ancienne chambre ardente des prêtres morts. Il n'y a pas de
serviettes. On tire d'une armoire deux taies d'oreiller, pour nous en
servir.
On entend la sonnerie de la chapelle pour un mort, et devant la fenêtre,
donnant sur la cour, se dessine le coin d'un corbillard de pauvre qui
stationne.
Nous retournons à quatre heures pour entendre la prière, et à cette voix
grêle, virginale, de la novice agenouillée, adressant à Dieu les
remerciements de toutes les souffrances et de toutes les agonies qui se
soulèvent de leurs lits vers l'autel, deux fois les larmes nous montent
aux yeux, et nous sentons que nous sommes au bout de nos forces pour cette
étude, et que pour le moment c'est assez, c'est assez.
Nous nous sauvons de là, et nous nous apercevons que notre système nerveux,
dont l'état nous avait à peu près échappé dans la contention de toutes
nos facultés d'observation, ce système nerveux secoué et émotionné de tous
les côtés à notre insu, a reçu le coup de tout ce que nous avons vu. Une
tristesse noire flotte autour de nous. Le soir nous avons les nerfs si
malades, qu'un bruit, qu'une fourchette qui tombe, nous donne un
tressaillement par tout le corps, et une impatience presque colère. Nous
nous complaisons au coin du feu, dans le silence, le mutisme, acoquinés là,
sans l'énergie de bouger, de nous remuer, de nous secouer.
* * * * *
_27 décembre_,--C'est affreux, cette odeur d'hôpital qui vous poursuit. Je
ne sais si c'est réel ou une imagination des sens, mais sans cesse il nous
faut nous laver les mains. Et les odeurs mêmes que nous mettons dans l'eau,
prennent, il nous semble, cette fade et nauséeuse odeur de cérat... Il
nous faut nous arracher de l'hôpital et de ce qu'il laisse en vous, par
quelque distraction violente...
Ah! lorsqu'on est empoigné de cette façon, lorsqu'on sent ce dramatique
vous remuer ainsi dans la tête, et les matériaux de votre oeuvre vous
faire si frissonnant, combien le petit succès du jour vous est inférieur,
et comme ce n'est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que
vous avez perçu avec l'âme et les yeux!
--Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de
tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus
entièrement vouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la
police correctionnelle: Baudelaire, Flaubert et nous.
* * * * *
ANNÉE 1861
_Janvier 1861_.--Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est
rien.
--Le péril, le grand péril de la société moderne est l'instruction. Toute
mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines,
donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle
ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans
le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter
au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il
s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une
France où l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du
laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une
patrie.
--Un des caractères particuliers de nos romans, ce sera d'être les romans
les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de
faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle.
* * * * *
_18 janvier_.--Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux,
tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre
est venue avec les poils... La dernière fois que j'ai vu Murger, au café
Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était
gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal.
A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils
ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que
c'était trop bête de _s'échigner_ à faire des livres dont on ne vous
savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien... et qu'il allait
dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.
Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un
châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec
l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un
homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et
ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa
chambre--et qu'il ignore être la sienne.
* * * * *
_Jeudi, janvier_.--Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice
Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La
chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin
et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est
une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit
un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait
six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de
l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre...
Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai
jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de
lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce
goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et
qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des
résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique,
catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles
qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.
--Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La
naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des
opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition;
et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette
misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité
ennoblissante.
--Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme,
l'homme;--être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de
remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?
* * * * *
_Février_.--On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalité dans
le premier hasard qui vous en dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue,
une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous
commandent l'oeuvre et vous mènent la plume; si bien que quelquefois le
livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même: il
vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas
conscience. C'est l'impression que j'éprouve devant SOEUR PHILOMÈNE.
--La distinction des choses autour d'un être est la mesure de la
distinction de cet être.
--C'est étonnant le matin, quand il faut passer du sommeil à une certitude
douloureuse, à une réalité hostile, comme machinalement la pensée retourne
au sommeil où elle se réfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire,
dans ses bras.
* * * * *
_6 mars_.--Dans ce petit passage infect de l'Opéra, où est l'entrée des
artistes, nous demandons: «La loge n° 3?--Tout droit et à gauche.» Nous
montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans
lequel dégringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge,
mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure
d'Aldegrever. Puis nous voici à errer dans un labyrinthe de corridors, de
couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rêve. «La loge n° 3,
s'il vous plaît?--Suivez cet homme qui court!» Nous nous précipitons après
un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous
précipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes,
et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des
habits noirs penchés sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis
encore un petit escalier en escargot. Nous frappons à la porte, et nous
trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent,
lumineusement blanches, en une pénombre de crépuscule.
De cette grande loge à salon qui est sur le théâtre, on voit les acteurs
et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge;
on perçoit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le
plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend,
quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les
personnages de la scène ressemblent à des peintures en grisaille. La rampe
ne leur met son revêtement de jour, sa trame de lumière, que pour le
public de la salle.
Et la toile baissée, l'on assiste au ménage de la scène, aux allées et aux
venues de l'armée des coryphées, des machinistes, des figurants et des
figurantes. Les décors se lèvent lentement du plancher, un danseur en
bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de
la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumière. Dans les
fonds, entre les décors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent
et remuent confusément. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine
d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe à
la couleur éclatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants,
éclaboussés de lueurs sur leurs arêtes, et qu'on dirait pochés par le
pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense
mouvement de choses qui se déplacent sans bruit et comme d'elles-mêmes, a
quelque chose de mystérieux, et qui fait penser à des rouages féeriques
mettant ce monde de machines en branle.
Et par moment, dans sa demi-nuit et ses ténèbres transparentes, le peuple
bariolé qu'on entrevoit là, apparaît comme un carnaval dans les Limbes.
--Dans toute société d'hommes, un don, une qualité de l'individu impose sa
reconnaissance et son autorité à tous. Cette chose qui fait autour de lui
le respect et une disposition des autres à s'incliner sous ses idées:
c'est le caractère.
--L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois
échappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail.
* * * * *
_Dimanche 17 mars_.--Flaubert nous disait aujourd'hui: «L'histoire,
l'aventure d'un roman: ça m'est bien égal. J'ai la pensée, quand je fais
un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman
carthaginois, je veux faire quelque chose _pourpre_. Dans MADAME BOVARY,
je n'ai eu que l'idée de rendre un ton, cette couleur de moisissure de
l'existence des cloportes. L'affabulation à mettre là dedans me faisait si
peu, que quelques jours avant de me mettre à écrire le livre, j'avais
conçu «Madame Bovary» tout autrement. Ça devait être, dans le même milieu
et la même tonalité, une vieille fille dévote et chaste... Et puis j'ai
compris que ce serait un personnage impossible.»
En rentrant à la maison, nous trouvons notre manuscrit de SOEUR PHILOMÈNE
que nous retourne Lévy, avec une lettre de regret, s'excusant sur le
lugubre et l'horreur du sujet. Et nous pensons que si notre oeuvre était
l'oeuvre de tout le monde, une oeuvre moutonnière et plate, le roman que
chacun fait, et que le public a déjà lu, notre volume serait accepté
d'emblée. Oh! vouloir faire du neuf, ça se paye!
Décidément, hommes et choses, éditeurs et public, tout conspire à nous
faire la carrière littéraire plus semée d'échecs, de défaites, d'amertumes,
plus dure qu'à tout autre, et au bout de dix ans de travail, de luttes,
de batailles, de beaucoup d'attaques et de quelques louanges par toute la
presse, nous serons peut-être réduits à faire les frais de ce volume. Et
cela, en ce temps qui paye, dit-on, 2 800 francs, à Hector Crémieux, un
couplet dans le retapage du PIED DE MOUTON.
--Les femmes demandant à être étonnées: le beau, c'est de les étonner par
de la simplicité.
* * * * *
_Dimanche 31 mars_.--Déjeuner chez Flaubert avec Sari et Lagier, et
conversation toute spéciale sur le théâtre... Ce n'est que depuis ce
siècle que les acteurs cherchent en leurs silhouettes l'effet _tableau_:
ainsi Paulin Ménier montrera au public des effets de dos pris aux dessins
de Gavarni; ainsi Rouvière apportera à la scène les poses tordues et les
épilepsies de mains, des lithographies du FAUST de Delacroix.
Sari parle curieusement de ses figurants à 20 sous, de ses choristes à 30
sous, de cette maladie incurable du théâtre qui fait que, quand on y a
goûté, on y revient toujours; de cette maladie du théâtre, qui est, dit-il,
comme la prostitution et la mendicité. Il nous dit: ces ouvriers, la
plupart très intelligents dans leur partie, lâchant des gains de 10 francs
par jour, pour gagner de quoi manger, dans les cabarets borgnes de la rue
Basse, une soupe à l'oignon de quatre sous;--séduits, affolés, ces hommes,
par cette vie incidentée du théâtre, cette camaraderie entre hommes et
femmes, ce _potinage_ des coulisses, et l'intérêt fiévreux aux chutes et
aux succès des pièces représentées, et l'_électrisation_ par les bravos du
public.
Lagier, elle, cherche à définir l'odeur _sui generis_ du théâtre, cette
odeur générale faite de l'odeur particulière du gaz mêlé à l'odeur de bois
échauffé des portants, à l'odeur de poussière _poivrée_ des coulisses, à
l'odeur de la peinture à colle des décors, qui fait une atmosphère
entêtante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphère, qui,
selon son expression, fait hennir, à pleins naseaux, l'actrice entrant en
scène.
Et de l'odeur du théâtre, elle passe aux parfums affectionnés par les
acteurs et les actrices, racontant que Frédérick Lemaître joue toujours
avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.
--Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le
charlatan.
* * * * *
_Dimanche 7 avril_.--Le soir nous allons dîner avec Saint-Victor, au
passage de l'Opéra. Après dîner sur le boulevard, faisant cent un tours,
nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus
douces heures des hommes de pensée. Je ne sais comment la conversation est
venue sur le progrès. C'était, je crois, à propos de Gaiffe et du système
cellulaire. Le progrès, le voilà; il a remplacé la torture morale, le
brisement du corps par le brisement du cerveau... Le progrès, il a fait
des misérables de tous ceux qui avaient une petite fortune!... Le progrès,
qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes
artères... oui il n'a plus laissé de coins, dans des rues ignorées, où
l'on pouvait jadis vivre caché et heureux... Et en toutes choses, les
falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant
que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon
pour écraser leur poivre eux-mêmes. Les épiciers le mélangent avec je ne
sais quoi, avec de la cendre.
--Ce soir, à la répétition d'une pièce, sur un petit théâtre du boulevard,
une pièce pleine de femmes. Ça a l'air d'une distribution de prix dans une
maison de tolérance. Ce genre de théâtre n'est absolument que la
surexcitation de tous les bas appétits du public. Et ce qu'on vient de
trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires:
de greffer le chauvinisme sur l'érotisme. Une femme ayant un beau c... et
des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau français: on
conçoit que c'est irrésistible.
--J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affecté dans la vie que par
la souffrance physique.
* * * * *
_11 avril_.--Nous sommes bien heureux de vendre à la Librairie Nouvelle,
notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, à 20 centimes l'exemplaire, mais nous
sommes consolés de notre triste succès, après lequel encore il nous a
fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un éditeur russe, nous
demandant à traduire tout notre oeuvre historique.
* * * * *
_15 avril_--Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher,
dans les archives de l'état de Paris, près l'Hôtel de Ville.
Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de
registres en vélin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un
couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel:
NAISSANCES, DÉCÈS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage
quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Séverin,
Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule
mémoire de tant de morts. _Né, Marié, Mort_,--que d'ombres n'ont que cette
biographie! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions
d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur
vie déposée là!
Dans ces catacombes de l'état civil, rôde et furette, avec l'air du génie
du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les
vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espèce divination, un
vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres,
grand, fort, cassé et voûté: il ressemble à une figure du Temps, dans un
ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la
mort, comme les souris blanches des cimetières.
* * * * *
--Vu à la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard,
qui est un précieux travail et un curieux renseignement sur le goût
cabotin. Cette carte est un décrassoir--on le jurerait en ivoire--et avec
les cheveux, les tannes, toutes les saletés d'une tête, engagées dans les
dents du peigne. Il n'y manque pas même au milieu, à côté de la signature
du propriétaire, le sang d'un pou écrasé,--tout cela imité
merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte
d'aquarelle, et les dents du peigne brèche-dents découpées dans le carton.
Cette carte est l'abomination de la dégoûtation,
* * * * *
_Dimanche 18 avril_.--Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller
chez Lévy, il avait proposé à Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui
éditer MADAME BOVARY. «C'est très bien, votre livre, lui avait dit
Jacottet, c'est _ciselé_... mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer
au succès d'Amédée Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis
m'engager à vous faire paraître cette année.--«C'est ciselé, rugit
Flaubert. Je trouve ça d'une insolence de la part d'un éditeur! Qu'un
éditeur vous exploite, très bien! mais il n'a pas le droit de vous
apprécier. J'ai toujours su gré à Lévy de ne m'avoir jamais dit un mot de
mon livre.»
* * * * *
_Lundi 6 mai_.--A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a
invités à une grande lecture de SALAMMBÔ, en compagnie du peintre Gleyre.
De quatre à sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore,
qui vous berce dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. A sept
heures on dîne, et aussitôt le dîner, après une seule pipe fumée, la
lecture recommence, et nous allons de lectures en résumés de morceaux
qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas complètement terminés,
nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.
Je vais écrire ici ce que je pense sincèrement de l'oeuvre d'un homme que
j'aime, et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. SALAMMBÔ est
au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien
dissimulée de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renflée,
déclamatoire, mélodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de
l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect
des étagères algériennes. L'effort sans doute est immense, la patience
infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans
ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélations par
analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est
plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les
sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de
l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement
carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un
poème barbare.
On ne peut nier que par la volonté, le travail, la curiosité de la couleur
empruntée à toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, à
un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention;
mais il en donne plutôt l'étourdissement que la vision, par le manque de
gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur
interminable des descriptions.
Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe à l'usage des vieux
universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funèbre, sans une de
ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces virevoltes nerveuses,
dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain... et encore des
comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attachées par un
_comme_, et qui me font l'effet de ces camélias faussement fleuris, et
dont chaque bouton est accroché aux branches par une épingle... et
toujours encore des phrases de _gueuloir_, et jamais d'harmonies en
sourdine, accommodées à la douceur des choses qui se passent ou que les
personnes se disent, etc.
Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui
ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est
Maurice de Guérin dans le CENTAURE.
* * * * *
--A-t-on remarqué que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de
nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la
cupidité, y tue sur les visages la beauté du jeune homme.
* * * * *
--Un bien joli mot de débiteur parisien. Vachette connaissait un jeune
peintre qu'il va voir, au moment où un huissier pratiquait une saisie chez
lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.--«Au fait, dit-il, jeune
homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme ça, sur le pavé de
Paris.--Une vingtaine de mille francs.--Une vingtaine de mille francs,
vous n'en sortirez jamais!--Oh! il n'y a là-dessus de sérieux que quinze à
seize cents francs... le reste est dû à des amis comme vous!
* * * * *