_26 décembre_.--Nous allons à la Charité. Nous partons dans la neige par

un jour qui se lève, avec un bas du ciel ressemblant à une réverbération

d'incendie. La pierre des maisons, au milieu de ces blancheurs froides, a

comme un ton de rouille. Nous assistons à la visite, et nous voyons mettre

dans la _boîte à chocolat_ un paquet noué aux deux bouts, qui est une

morte.

Nous descendons avec un interne à la consultation qui se tient dans le

cabinet du chirurgien, et où il y a des bancs et une barrière. Lentement

s'est approché un petit vieillard, le collet de son paletot gras et lustré,

remonté jusqu'aux yeux, un misérable chapeau lui tressautant aux mains.

Il a de longs et rares cheveux blancs, la figure osseuse et décharnée, les

yeux tout caves et au fond une petite lueur. Et il tremble ce pauvre vieux,

comme un vieil arbre mort, fouetté par un vent d'hiver. Il a tendu son

poignet noueux où il y a une grosse excroissance.

--Vous toussez? lui dit l'interne.

--Oui, Monsieur! beaucoup!--a-t-il répondu d'une voix douce, éteinte,

dolente et humble,--mais c'est mon poignet qui me fait mal!

--Nous ne pouvons pas vous recevoir. Il faut aller au Parvis Notre-Dame.»

Le vieillard ne disait rien et regardait vaguement l'interne.

--«Et demandez la médecine et pas la chirurgie? lui répéta l'interne le

voyant rester immobile.

--Mais c'est là que j'ai mal, reprit doucement le vieillard, en montrant

son poignet.

--On vous guérira ça, en guérissant votre toux.

--Au Parvis Notre-Dame,» lui cria, d'une voix où la brutalité

s'attendrissait, le concierge, un gros bonhomme à moustaches d'ancien

soldat.

On voyait la neige tomber à flocons par la fenêtre. Le vieillard s'éloigna

sans un mot avec son chapeau à la main. «Pauvre diable! quel temps! c'est

loin!... il n'en a peut-être pas pour cinq jours!» fit le concierge.

Et l'interne nous dit: «Si je l'avais reçu, Velpeau l'aurait renvoyé

demain. C'est ce que nous appelons en terme d'hôpital une _patraque_. Oui,

il y a comme cela des moments durs... mais si nous recevions tous les

phtisiques... Paris est une ville qui use tant... nous n'aurions plus de

place pour les autres!» Cette scène nous a remués plus que tout ce que

nous avons vu jusqu'ici à l'hôpital.

Là-dessus nous allons visiter l'ancienne salle de garde, décorée par les

peintres, amis des internes, par Baron qui a représenté les Amours malades,

reprenant et rebandant leurs arcs, à la sortie de l'hôpital; par Doré,

qui a composé une sorte de jugement dernier de tous les médecins passés et

présents aux pieds d'Hippocrate; par Français, etc., etc.

Puis nous passons dans la vraie salle de garde, une petite pièce cintrée

qui était l'ancienne chambre ardente des prêtres morts. Il n'y a pas de

serviettes. On tire d'une armoire deux taies d'oreiller, pour nous en

servir.

On entend la sonnerie de la chapelle pour un mort, et devant la fenêtre,

donnant sur la cour, se dessine le coin d'un corbillard de pauvre qui

stationne.

Nous retournons à quatre heures pour entendre la prière, et à cette voix

grêle, virginale, de la novice agenouillée, adressant à Dieu les

remerciements de toutes les souffrances et de toutes les agonies qui se

soulèvent de leurs lits vers l'autel, deux fois les larmes nous montent

aux yeux, et nous sentons que nous sommes au bout de nos forces pour cette

étude, et que pour le moment c'est assez, c'est assez.

Nous nous sauvons de là, et nous nous apercevons que notre système nerveux,

dont l'état nous avait à peu près échappé dans la contention de toutes

nos facultés d'observation, ce système nerveux secoué et émotionné de tous

les côtés à notre insu, a reçu le coup de tout ce que nous avons vu. Une

tristesse noire flotte autour de nous. Le soir nous avons les nerfs si

malades, qu'un bruit, qu'une fourchette qui tombe, nous donne un

tressaillement par tout le corps, et une impatience presque colère. Nous

nous complaisons au coin du feu, dans le silence, le mutisme, acoquinés là,

sans l'énergie de bouger, de nous remuer, de nous secouer.

* * * * *

_27 décembre_,--C'est affreux, cette odeur d'hôpital qui vous poursuit. Je

ne sais si c'est réel ou une imagination des sens, mais sans cesse il nous

faut nous laver les mains. Et les odeurs mêmes que nous mettons dans l'eau,

prennent, il nous semble, cette fade et nauséeuse odeur de cérat... Il

nous faut nous arracher de l'hôpital et de ce qu'il laisse en vous, par

quelque distraction violente...

Ah! lorsqu'on est empoigné de cette façon, lorsqu'on sent ce dramatique

vous remuer ainsi dans la tête, et les matériaux de votre oeuvre vous

faire si frissonnant, combien le petit succès du jour vous est inférieur,

et comme ce n'est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que

vous avez perçu avec l'âme et les yeux!

--Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de

tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus

entièrement vouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la

police correctionnelle: Baudelaire, Flaubert et nous.

* * * * *

ANNÉE 1861

_Janvier 1861_.--Un livre qui n'est ni d'un artiste ni d'un penseur, n'est

rien.

--Le péril, le grand péril de la société moderne est l'instruction. Toute

mère du peuple veut donner, et à force de se saigner aux quatre veines,

donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle

ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans

le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter

au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il

s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une

France où l'ouvrier ne sortant plus de l'ouvrier, le laboureur du

laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une

patrie.

--Un des caractères particuliers de nos romans, ce sera d'être les romans

les plus historiques de ce temps-ci, les romans qui fourniront le plus de

faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle.

* * * * *

_18 janvier_.--Murger est mourant d'une maladie où l'on tombe en morceaux,

tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre

est venue avec les poils... La dernière fois que j'ai vu Murger, au café

Riche, il y a de cela un mois, il avait la mine d'un bien portant, était

gai, heureux. Il venait d'avoir un acte joué avec succès au Palais-Royal.

A propos de cette bluette, les journaux avaient plus parlé de lui qu'ils

ne l'avaient fait au sujet de tous ses romans, et il nous disait que

c'était trop bête de _s'échigner_ à faire des livres dont on ne vous

savait aucun gré, et qui ne vous rapportaient rien... et qu'il allait

dorénavant faire du théâtre, et gagner de l'argent sans douleur.

Une mort, en y réfléchissant, qui a l'air d'une mort de l'Écriture, d'un

châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec

l'hygiène du corps et de l'âme, et qui fait qu'à quarante-deux ans un

homme s'en va de la vie, n'ayant plus assez de vitalité pour souffrir, et

ne se plaignant que de l'odeur de viande pourrie qui est dans sa

chambre--et qu'il ignore être la sienne.

* * * * *

_Jeudi, janvier_.--Nous sommes quinze cents dans la cour de l'hospice

Dubois, respirant un brouillard glacé, et piétinant dans la boue. La

chapelle est trop petite pour contenir le monde descendu du quartier Latin

et de la butte Montmartre. En regardant cette foule, je songe que c'est

une singulière chose que la justice de cette première postérité, qui suit

un talent à peine refroidi. Derrière le convoi d'Henri Heine, il y avait

six à sept personnes, derrière Musset, quarante au plus. Le cercueil de

l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre...

Au reste, chez tout ce monde, pas le moindre deuil de coeur. Je n'ai

jamais vu un enterrement, où derrière le mort, il soit si peu question de

lui. Théophile Gautier commente la découverte qu'il vient de faire sur ce

goût d'huile qui depuis si longtemps l'intriguait, dans les beefsteaks, et

qui provient de ce que maintenant les bestiaux sont engraissés avec des

résidus de tourteaux de colza; Saint-Victor cause bibliographie érotique,

catalographie de livres obscènes, et demande à emprunter aux bibliophiles

qui sont là, le DIABLE AU CORPS d'Andréa de Nerciat.

--Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La

naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être; sont des

opérations chimiques. Le mouvement animal du monde est une décomposition;

et une recomposition de fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette

misère de la matière, le voile, l'image; le symbole, la spiritualité

ennoblissante.

--Vendre les trois choses les plus précieuses du monde; l'argent, la femme,

l'homme;--être usurier, bordelier, négrier ou entrepreneur de

remplacements, sont les seuls négoces qui déshonorent l'homme. Pourquoi?

* * * * *

_Février_.--On ne fait pas les livres qu'on veut. Il y a une fatalité dans

le premier hasard qui vous en dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue,

une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous

commandent l'oeuvre et vous mènent la plume; si bien que quelquefois le

livre qui vous sort des mains, ne vous semble pas sorti de vous-même: il

vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas

conscience. C'est l'impression que j'éprouve devant SOEUR PHILOMÈNE.

--La distinction des choses autour d'un être est la mesure de la

distinction de cet être.

--C'est étonnant le matin, quand il faut passer du sommeil à une certitude

douloureuse, à une réalité hostile, comme machinalement la pensée retourne

au sommeil où elle se réfugie, et semble se pelotonner, pour ainsi dire,

dans ses bras.

* * * * *

_6 mars_.--Dans ce petit passage infect de l'Opéra, où est l'entrée des

artistes, nous demandons: «La loge n° 3?--Tout droit et à gauche.» Nous

montons un escalier et nous poussons une porte. Un autre escalier, dans

lequel dégringole sur nous une bande de lansquenets, mi-partie rouge,

mi-partie jaunes, avalanche qui semble descendre d'une gravure

d'Aldegrever. Puis nous voici à errer dans un labyrinthe de corridors, de

couloirs qui semblent se resserrer, ainsi que dans un rêve. «La loge n° 3,

s'il vous plaît?--Suivez cet homme qui court!» Nous nous précipitons après

un figurant qui saute les marches, quatre par quatre; nous nous

précipitons, passant au galop devant des loges d'actrices entr'ouvertes,

et qui ne sont que gaze, rubans, chair toute vive, et qui causent avec des

habits noirs penchés sur elles, en des poses de galant marchandage. Puis

encore un petit escalier en escargot. Nous frappons à la porte, et nous

trouvons, dans une loge toute noire, les deux femmes qui nous attendent,

lumineusement blanches, en une pénombre de crépuscule.

De cette grande loge à salon qui est sur le théâtre, on voit les acteurs

et les actrices avec leurs sabrures de bouchon et la tache de leur rouge;

on perçoit, quand on danse, le bruit mat des danseuses retombant sur le

plancher et le fouettement sec de leur talon contre la cheville; on entend,

quand on chante, le souffleur qui souffle tout haut. De cette loge, les

personnages de la scène ressemblent à des peintures en grisaille. La rampe

ne leur met son revêtement de jour, sa trame de lumière, que pour le

public de la salle.

Et la toile baissée, l'on assiste au ménage de la scène, aux allées et aux

venues de l'armée des coryphées, des machinistes, des figurants et des

figurantes. Les décors se lèvent lentement du plancher, un danseur en

bretelles suisses fait des battements, une danseuse met l'oeil au trou de

la toile, qui lui dessine sur la joue une lentille de lumière. Dans les

fonds, entre les décors, des silhouettes d'hommes et de femmes s'entassent

et remuent confusément. Une lanterne jette un reflet dans l'ombre pleine

d'objets, sur le casque d'un pompier, sur un visage, sur un bout de jupe à

la couleur éclatante. Ces grands fonds d'ombre tout grouillants,

éclaboussés de lueurs sur leurs arêtes, et qu'on dirait pochés par le

pinceau de Goya, renferment une vie fantastique. Puis tout cet immense

mouvement de choses qui se déplacent sans bruit et comme d'elles-mêmes, a

quelque chose de mystérieux, et qui fait penser à des rouages féeriques

mettant ce monde de machines en branle.

Et par moment, dans sa demi-nuit et ses ténèbres transparentes, le peuple

bariolé qu'on entrevoit là, apparaît comme un carnaval dans les Limbes.

--Dans toute société d'hommes, un don, une qualité de l'individu impose sa

reconnaissance et son autorité à tous. Cette chose qui fait autour de lui

le respect et une disposition des autres à s'incliner sous ses idées:

c'est le caractère.

--L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois

échappatoires: l'ivresse, l'amour, le travail.

* * * * *

_Dimanche 17 mars_.--Flaubert nous disait aujourd'hui: «L'histoire,

l'aventure d'un roman: ça m'est bien égal. J'ai la pensée, quand je fais

un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman

carthaginois, je veux faire quelque chose _pourpre_. Dans MADAME BOVARY,

je n'ai eu que l'idée de rendre un ton, cette couleur de moisissure de

l'existence des cloportes. L'affabulation à mettre là dedans me faisait si

peu, que quelques jours avant de me mettre à écrire le livre, j'avais

conçu «Madame Bovary» tout autrement. Ça devait être, dans le même milieu

et la même tonalité, une vieille fille dévote et chaste... Et puis j'ai

compris que ce serait un personnage impossible.»

En rentrant à la maison, nous trouvons notre manuscrit de SOEUR PHILOMÈNE

que nous retourne Lévy, avec une lettre de regret, s'excusant sur le

lugubre et l'horreur du sujet. Et nous pensons que si notre oeuvre était

l'oeuvre de tout le monde, une oeuvre moutonnière et plate, le roman que

chacun fait, et que le public a déjà lu, notre volume serait accepté

d'emblée. Oh! vouloir faire du neuf, ça se paye!

Décidément, hommes et choses, éditeurs et public, tout conspire à nous

faire la carrière littéraire plus semée d'échecs, de défaites, d'amertumes,

plus dure qu'à tout autre, et au bout de dix ans de travail, de luttes,

de batailles, de beaucoup d'attaques et de quelques louanges par toute la

presse, nous serons peut-être réduits à faire les frais de ce volume. Et

cela, en ce temps qui paye, dit-on, 2 800 francs, à Hector Crémieux, un

couplet dans le retapage du PIED DE MOUTON.

--Les femmes demandant à être étonnées: le beau, c'est de les étonner par

de la simplicité.

* * * * *

_Dimanche 31 mars_.--Déjeuner chez Flaubert avec Sari et Lagier, et

conversation toute spéciale sur le théâtre... Ce n'est que depuis ce

siècle que les acteurs cherchent en leurs silhouettes l'effet _tableau_:

ainsi Paulin Ménier montrera au public des effets de dos pris aux dessins

de Gavarni; ainsi Rouvière apportera à la scène les poses tordues et les

épilepsies de mains, des lithographies du FAUST de Delacroix.

Sari parle curieusement de ses figurants à 20 sous, de ses choristes à 30

sous, de cette maladie incurable du théâtre qui fait que, quand on y a

goûté, on y revient toujours; de cette maladie du théâtre, qui est, dit-il,

comme la prostitution et la mendicité. Il nous dit: ces ouvriers, la

plupart très intelligents dans leur partie, lâchant des gains de 10 francs

par jour, pour gagner de quoi manger, dans les cabarets borgnes de la rue

Basse, une soupe à l'oignon de quatre sous;--séduits, affolés, ces hommes,

par cette vie incidentée du théâtre, cette camaraderie entre hommes et

femmes, ce _potinage_ des coulisses, et l'intérêt fiévreux aux chutes et

aux succès des pièces représentées, et l'_électrisation_ par les bravos du

public.

Lagier, elle, cherche à définir l'odeur _sui generis_ du théâtre, cette

odeur générale faite de l'odeur particulière du gaz mêlé à l'odeur de bois

échauffé des portants, à l'odeur de poussière _poivrée_ des coulisses, à

l'odeur de la peinture à colle des décors, qui fait une atmosphère

entêtante de toutes ces senteurs d'un monde factice, une atmosphère, qui,

selon son expression, fait hennir, à pleins naseaux, l'actrice entrant en

scène.

Et de l'odeur du théâtre, elle passe aux parfums affectionnés par les

acteurs et les actrices, racontant que Frédérick Lemaître joue toujours

avec des gousses de vanille, cousues dans les collets de ses habits.

--Le peuple n'aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le

charlatan.

* * * * *

_Dimanche 7 avril_.--Le soir nous allons dîner avec Saint-Victor, au

passage de l'Opéra. Après dîner sur le boulevard, faisant cent un tours,

nous avons avec lui une de ces communions de causerie, qui sont les plus

douces heures des hommes de pensée. Je ne sais comment la conversation est

venue sur le progrès. C'était, je crois, à propos de Gaiffe et du système

cellulaire. Le progrès, le voilà; il a remplacé la torture morale, le

brisement du corps par le brisement du cerveau... Le progrès, il a fait

des misérables de tous ceux qui avaient une petite fortune!... Le progrès,

qu'est-ce que lui doit au fond Paris? Des boulevards, de grandes

artères... oui il n'a plus laissé de coins, dans des rues ignorées, où

l'on pouvait jadis vivre caché et heureux... Et en toutes choses, les

falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous maintenant

que les fines gueules du Jokey, les vrais gourmets, ont chez eux un pilon

pour écraser leur poivre eux-mêmes. Les épiciers le mélangent avec je ne

sais quoi, avec de la cendre.

--Ce soir, à la répétition d'une pièce, sur un petit théâtre du boulevard,

une pièce pleine de femmes. Ça a l'air d'une distribution de prix dans une

maison de tolérance. Ce genre de théâtre n'est absolument que la

surexcitation de tous les bas appétits du public. Et ce qu'on vient de

trouver de mieux en ce genre, c'est d'habiller les femmes en militaires:

de greffer le chauvinisme sur l'érotisme. Une femme ayant un beau c... et

des jambes pas trop cagneuses, et qui sauve le drapeau français: on

conçoit que c'est irrésistible.

--J'appellerai un sage, un homme qui ne serait affecté dans la vie que par

la souffrance physique.

* * * * *

_11 avril_.--Nous sommes bien heureux de vendre à la Librairie Nouvelle,

notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, à 20 centimes l'exemplaire, mais nous

sommes consolés de notre triste succès, après lequel encore il nous a

fallu courir en trouvant chez nous une lettre d'un éditeur russe, nous

demandant à traduire tout notre oeuvre historique.

* * * * *

_15 avril_--Je vais rechercher l'acte de naissance du peintre Boucher,

dans les archives de l'état de Paris, près l'Hôtel de Ville.

Un respect vous saisit, quand on entre dans ces chambres pleines de

registres en vélin blanc, entre lesquels vous passez comme dans un

couloir. Les mots que portent les dos ont quelque chose de solennel:

NAISSANCES, DÉCÈS, MARIAGES, ABJURATIONS. L'oeil accroche au passage

quelque nom de vieille paroisse qui fait songer: Saint-Séverin,

Saint-Jean-en-Grève. Là est le passé de Paris. Ce papier est la seule

mémoire de tant de morts. _Né, Marié, Mort_,--que d'ombres n'ont que cette

biographie! Et quelle anonyme poussière ferait tout ce passé de millions

d'hommes, qui est sous nous, sans cette signature de leur nom et de leur

vie déposée là!

Dans ces catacombes de l'état civil, rôde et furette, avec l'air du génie

du lieu, flairant les actes, découvrant les vieilles naissances et les

vieilles morts, comme on trouve les sources avec une espèce divination, un

vieux bonhomme au teint gris sale, de la couleur de ces vieux livres,

grand, fort, cassé et voûté: il ressemble à une figure du Temps, dans un

ancien tableau. Un chat le suit, blanc comme les animaux qui habitent la

mort, comme les souris blanches des cimetières.

* * * * *

--Vu à la glace de la loge de Mlle *** la carte d'un acteur du boulevard,

qui est un précieux travail et un curieux renseignement sur le goût

cabotin. Cette carte est un décrassoir--on le jurerait en ivoire--et avec

les cheveux, les tannes, toutes les saletés d'une tête, engagées dans les

dents du peigne. Il n'y manque pas même au milieu, à côté de la signature

du propriétaire, le sang d'un pou écrasé,--tout cela imité

merveilleusement avec de la plume, de la mine de plomb, une goutte

d'aquarelle, et les dents du peigne brèche-dents découpées dans le carton.

Cette carte est l'abomination de la dégoûtation,

* * * * *

_Dimanche 18 avril_.--Flaubert nous racontait aujourd'hui qu'avant d'aller

chez Lévy, il avait proposé à Jacottet, de la Librairie Nouvelle de lui

éditer MADAME BOVARY. «C'est très bien, votre livre, lui avait dit

Jacottet, c'est _ciselé_... mais vous ne pouvez pas, n'est-ce pas, aspirer

au succès d'Amédée Achard, dont je publie deux volumes, et je ne puis

m'engager à vous faire paraître cette année.--«C'est ciselé, rugit

Flaubert. Je trouve ça d'une insolence de la part d'un éditeur! Qu'un

éditeur vous exploite, très bien! mais il n'a pas le droit de vous

apprécier. J'ai toujours su gré à Lévy de ne m'avoir jamais dit un mot de

mon livre.»

* * * * *

_Lundi 6 mai_.--A quatre heures, nous sommes chez Flaubert qui nous a

invités à une grande lecture de SALAMMBÔ, en compagnie du peintre Gleyre.

De quatre à sept heures, Flaubert lit avec sa voix mugissante et sonore,

qui vous berce dans un bruit pareil à un ronronnement de bronze. A sept

heures on dîne, et aussitôt le dîner, après une seule pipe fumée, la

lecture recommence, et nous allons de lectures en résumés de morceaux

qu'il analyse, et dont quelques-uns ne sont pas complètement terminés,

nous allons jusqu'au dernier chapitre. Il est deux heures.

Je vais écrire ici ce que je pense sincèrement de l'oeuvre d'un homme que

j'aime, et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. SALAMMBÔ est

au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien

dissimulée de l'auteur, dans MADAME BOVARY, transperce ici, renflée,

déclamatoire, mélodramatique, et amoureuse de la grosse couleur, de

l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect

des étagères algériennes. L'effort sans doute est immense, la patience

infinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talent rare; mais dans

ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélations par

analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est

plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne, les

sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de

l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement

carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un

poème barbare.

On ne peut nier que par la volonté, le travail, la curiosité de la couleur

empruntée à toutes les couleurs de l'Orient, il n'arrive, par moments, à

un transport de votre cerveau, de vos yeux, dans le monde de son invention;

mais il en donne plutôt l'étourdissement que la vision, par le manque de

gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur

interminable des descriptions.

Puis une trop belle syntaxe, une syntaxe à l'usage des vieux

universitaires flegmatiques, une syntaxe d'oraison funèbre, sans une de

ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, de ces virevoltes nerveuses,

dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain... et encore des

comparaisons non fondues dans la phrase, et toujours attachées par un

_comme_, et qui me font l'effet de ces camélias faussement fleuris, et

dont chaque bouton est accroché aux branches par une épingle... et

toujours encore des phrases de _gueuloir_, et jamais d'harmonies en

sourdine, accommodées à la douceur des choses qui se passent ou que les

personnes se disent, etc.

Enfin pour moi, dans les modernes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui

ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques: c'est

Maurice de Guérin dans le CENTAURE.

* * * * *

--A-t-on remarqué que jamais un vieux juif n'est beau? Il n'y a pas de

nobles vieillards dans cette race. Le travail des passions sordides, de la

cupidité, y tue sur les visages la beauté du jeune homme.

* * * * *

--Un bien joli mot de débiteur parisien. Vachette connaissait un jeune

peintre qu'il va voir, au moment où un huissier pratiquait une saisie chez

lui. Vachette s'informe de la somme due, et paye.--«Au fait, dit-il, jeune

homme, est-ce que vous avez beaucoup de dettes comme ça, sur le pavé de

Paris.--Une vingtaine de mille francs.--Une vingtaine de mille francs,

vous n'en sortirez jamais!--Oh! il n'y a là-dessus de sérieux que quinze à

seize cents francs... le reste est dû à des amis comme vous!

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 19 / 21 段