l'Opéra, avec du monde des lettres et du théâtre. Pas de monde au monde,
d'où l'on sorte plus triste, et avec quelque chose en soi de non
satisfait. On ne sent pas là un frottement d'hommes. On coudoie un
feuilleton, un paradoxe, une blague. Mais ni une parole ni une poignée de
main, où l'on trouve, une chaleur, une communication de sympathie. On s'en
va de là, vide, glacé, désappointé. Eux, les autres, pourtant vivent dans
cette sécheresse comme dans leur élément natal... Oui vraiment, il y a
surtout là, une certaine manière de demander aux gens comment ils vont, où
la question est tellement et uniquement faite avec les lèvres, qu'elle est
plus durement indifférente que le silence.
Dans ce restaurant, on entrevoit, se profilant sans bruit, la silhouette
de Ponson du Terrail, avec à l'horizon du boulevard son _dog cart_, la
seule voiture d'homme de lettres roulant sur le pavé de Paris. Le pauvre
garçon la gagne assez sa voiture, et par le travail et par l'humilité de
sa modestie littéraire. C'est lui qui dit aux directeurs de journaux, où
il a un immense roman en train: «Prévenez-moi trois feuilletons d'avance,
si ça ennuie votre public, et en un feuilleton je finirai.» On vend des
pruneaux avec plus de fierté.
* * * * *
--La femme de quarante ans cherche furieusement et désespérément dans
l'amour la reconnaissance qu'elle n'est pas encore vieille. Un amant lui
semble une protestation contre son acte de naissance.
* * * * *
_13 juin_.--Bar-sur-Seine. Je m'éveille ce matin dans une chambre pleine
de portraits d'aïeux et d'aïeules qui me regardent tous, dans le costume
de leur profession ou dans l'habillement de leur classe, avec des
accessoires aussi naïfs d'indication que les phylactères du moyen âge: le
médecin avec un Boerhave à la main, le prêtre avec un paroissien, l'homme
de banque avec une lettre de change. Il y a aussi un garde française au
pastel tout pâle, une petite fille qui a un serin jaune perché sur un bras,
une vieille femme noire, austère, janséniste, la mère inconsolable du
garde française tué en duel à vingt ans. On sent dans ces portraits,
l'ordre de la société passée, avec l'orgueil chez chacun, de sa profession,
de sa position.
Aujourd'hui, un avoué se fait peindre en habit de chasse, un notaire en
jaquette habillée pour les petits théâtres. Une bonne chose au fond que
cette habitude ancienne de la transmission des portraits de famille:
c'était un enchaînement de la race. Les morts n'étaient enterrés que
jusqu'à la ceinture, et il y avait comme des patrons de votre conscience
dans ces méchantes toiles, toujours sous vos yeux. Le bon exemple des
vôtres vous entourait. Et dans cette pièce remplie de portraits de famille,
le germe d'une mauvaise action était mal à l'aise.
* * * * *
_11 juillet_.--Après avoir fait des dépôts de SOEUR PHILOMÈNE, toute la
journée, je dîne ce soir chez Charles Edmond, qui vient de passer quelques
jours avec Hugo, à Bruxelles. Le poète, qui, le jour où il est arrivé
avait écrit le mot _fin_ sur les MISÉRABLES, lui a dit: «Dante a fait un
Enfer avec de la poésie, moi j'ai essayé d'en faire un avec de la réalité!»
Hugo supporte avec une parfaite indifférence l'exil, n'admettant pas que
la Patrie soit seulement la terre d'un sol et répétant: «La Patrie,
qu'est-ce? Une idée! Paris, quoi? Je n'en ai pas besoin. C'est la rue de
Rivoli, et je déteste la rue de Rivoli!»
* * * * *
--Rien de si mal écrit qu'un beau discours.
* * * * *
_29 juillet_.--Retour anxieux à Paris, vers l'aimant de notre vie, vers
notre livre, vers les nouvelles de notre succès ou de notre insuccès.
Quelle vie que cette vie des lettres! Je la maudis par moment et je la
hais. Ces journées où les émotions se précipitent en vous! Ces montagnes
d'espérances qui s'élèvent et s'écroulent! Cette succession perpétuelle
d'illusions et de dégringolades. Ces heures de platitude où l'on attend
sans espérer. Ces minutes d'angoisses, comme ce soir, où l'on interroge la
fortune de son livre aux étalages, et où je ne sais quoi de poignant vous
mord à la vitrine d'un libraire, où vous n'êtes pas exposé. Enfin, tout le
travail haletant de votre pensée nerveusement partagée entre l'espérance
et la désespérance: tout cela vous bat, vous roule, vous retourne comme
des vagues un naufragé.
--J'ai parfois l'idée, si je devenais riche, de me faire peindre, pour
l'été, un paysage, un paysage très bien peint--et rafraîchi par un vrai
courant d'air.
--Le confortable anglais est l'admirable entente du bonheur matériel du
corps, mais d'une espèce de bonheur d'aveugle, où rien n'est donné au sens
artiste de l'homme, à l'oeil.
* * * * *
_9 août_.--Croissy. Une rude capitale que ce Paris, dont la vie nocturne
projette au-dessus de l'endroit où il est, une réverbération d'incendie,
--et je suis à huit lieues de Paris.
* * * * *
_Mardi 3 septembre_--Nous partons avec Saint-Victor pour un petit tour sur
les bords du Rhin et en Hollande.
Pourquoi nous, la France, si rayonnante, si intellectuellement diffuse, si
envahissante par nos idées, nous une nation d'une si grande déteinte sur
tout le monde, pourquoi subissons-nous sur toutes nos frontières la langue
et les moeurs de nos voisins. Pourquoi la frontière allemande est-elle
allemande? la frontière italienne, italienne? la frontière espagnole,
espagnole?
--En voyant le choeur de la cathédrale de Mayence, d'un rococo si
tourmenté, si joliment furibond, avec ses stalles qui semblent une houle
de bois, en voyant ces églises de Saint-Ignace et de Saint-Augustin, aux
balustres des orgues, égayés d'Amours comme un théâtre Pompadour, la
pensée se perd sur ce catholicisme, si rude en ses commencements, si
ennemi des sens, et tombé dans cette pâmoison, dans cet éréthisme, qui est
l'art jésuite.
Ce ne sont qu'évêques dégingandés au pas saltateur de Dupré, grands
prêtres de bacchanales, anges qui tiennent le saint-ciboire avec le geste
d'un arc qu'un Amour détend, saints qui se renversent sur le crucifix avec
des attitudes de violonistes, effets de lumière derrière les autels qui
ressemblent à une gloire derrière une conque de Vénus: toute une religion
descendue du Corrège, et que Noverre semble avoir réglée comme le plus
délicieux opéra de Dieu;--si bien qu'au son des flûtes, des bassons, de la
musique la plus chatouillante, la plus enivrante, la plus _ambrée_, si
l'on peut dire, on s'attend à voir un joli homme d'évêque, avec le geste
sautillant d'un marquis tirer l'hostie d'une boîte d'or, et l'offrir comme
une pastille ou une prise de tabac d'Espagne.
* * * * *
--En Allemagne, une chambre d'auberge à deux lits évoque tout de suite, à
l'oeil et à la pensée, l'idée d'un mari et d'une femme, d'un ménage. Tout,
jusqu'aux rideaux d'un blanc nuptial, parle d'un amour honnête, consacré,
autorisé. En France, la chambre d'auberge n'est jamais conjugale. On croit
voir aux murs, sur les meubles, l'ombre et la trace d'un enlèvement, d'un
monsieur avec sa maîtresse: l'oreiller ne semble avoir gardé que le moule
du plaisir.
* * * * *
_8 septembre_.--Amsterdam... Une terre sortie de l'eau et véritablement
bâtie; un pays à l'ancre, un ciel aqueux; des coups de soleil qui ont
l'air de passer par une carafe remplie d'eau saumâtre; des maisons qui ont
l'air de vaisseaux, des toits qui ont l'air de poupes de vieilles galères,
des escaliers qui sont des échelles, des wagons qui sont des cabines, des
salles de danse qui figurent des entreponts; des hommes, des femmes à sang
blanc et froid; des caractères qui ont la patience de l'eau; des
existences qui ont la platitude d'un canal, des castors dans un
fromage:--voilà la Hollande.
--Hier en chemin de fer, je regardais dormir, en face de moi, un petit
jeune homme. J'étudiais la valeur d'un coup de soleil sur sa figure, avec
la densité de l'ombre portée par la visière de sa casquette.
En arrivant devant le Rembrandt, qu'on est convenu d'appeler la RONDE DE
NUIT, j'ai retrouvé le même effet, je n'ai vu qu'un plein, un chaud, un
vibrant rayon de soleil dans la toile. Seulement, comme fait presque
toujours Rembrandt, ce n'est pas avec du jour, un jour égal qu'il a
éclairé sa toile, mais avec un coup de soleil qui tombe de haut et éclate
en écharpe sur les personnages. Jamais la figure humaine vivante et
respirante dans la lumière n'est venue sous des pinceaux comme là; c'est
sa coloration animée, c'est le reflet rayonnant qu'elle jette autour
d'elle, c'est la lumière que la physionomie et la peau renvoient, c'est le
plus divin trompe-l'oeil sous le soleil. Et cela est fait, on ne sait
comment. Le procédé est brouillé, indéchiffrable, mystérieux, magique et
fantasque. La chair est peinte, les têtes sont modelées, dessinées,
sorties de la toile avec une sorte de tatouage de couleurs, une mosaïque
fondue, un fourmillement de touches qui semblent le grain et comme la
palpitation de la peau au soleil: un prodigieux piétinement de coups de
pinceau qui fait trembler la lumière sur ce canevas de touches au gros
point.
C'est le soleil, c'est la vie, c'est la réalité, et cependant il y a dans
cette toile un souffle de fantaisie, un sourire de poésie enchantée.
Voyez-vous cet homme contre la muraille, à droite, coiffé d'un chapeau
noir? et des gens n'ont jamais trouvé de noblesse à Rembrandt! Puis au
second plan, dans ces quatre têtes, cette figure indéfinissable, au
sourire errant sur les lèvres, cette figure au grand chapeau gris, mélange
de gentilhomme et de bouffon, héros étrange d'une comédie du _Ce que vous
voudrez_; et à côté, cette espèce de gnome et de pitre idéal, qui semble
glisser à son oreille les paroles des confidents comiques de
Shakespeare... Shakespeare! ce nom me revient, et je ne sais quel mirage
voit mon esprit entre cette toile, et l'oeuvre de Shakespeare. Et regardez
encore la petite fille toute de lumière, enfant de soleil qui jette ses
reflets d'ambre à toute la toile, cette petite fille coiffée d'or, qu'on
dirait habillée d'émeraudes et d'améthystes, et à la hanche de laquelle
pend un poulet: petite juive, vraie fleur de Bohème. N'en trouverez-vous
pas encore le nom et le type dans Shakespeare, en quelque Perdita?
Un monsieur était devant ce tableau, qui le copiait minutieusement, à
l'encre de Chine. J'ai pensé à un homme qui graverait le soleil à la
manière noire.
--Pour moi, le plus étonnant trompe-l'oeil de la vie sur des figures, le
plus merveilleux morceau de peinture, le plus beau tableau de la terre:
c'est le tableau des QUATRE SYNDICS de Rembrandt. La toile que je préfère
ensuite est le MARTYRE DE SAINT MARC du Tintoret. Je dois dire que je ne
connais pas les Velasquez de Madrid, que je ne connais pas les fameuses
ouvrières en tapisserie.
--Entré dans une synagogue. Une odeur d'Orient et l'apparence d'une
religion heureuse. Une sorte de familiarité avec Dieu. La prière dans la
religion catholique a toujours l'air de demander pardon d'un crime. Ici on
cause, on se repose, on est comme dans un café de la Foi.
--Un maître diantrement original que Van der Meer. On pourrait dire de sa
LAITIÈRE, que c'est l'idéal cherché par Chardin. Même peinture laiteuse,
même touche aux petits damiers de couleur fondus dans la masse, même
égrenure beurrée, même empâtement rugueux sur les accessoires, même
picotement de bleus, de rouges francs dans les chairs, même gris de perle
dans les fonds.
Et chose invraisemblable, ce maître de Chardin, bien certainement inconnu
de notre maître français, dans un tableau d'une tout autre manière: une
rue de Delft aux maisons de brique,--semble le précurseur de Decamps.
* * * * *
_13 septembre_.--La Haye... A une seconde séance devant la LEÇON
D'ANATOMIE de Rembrandt, Saint Victor et nous, nous tombons sur le
collectionneur La Caze, un _parleur_ enthousiaste de tableaux, un
esthéticien loquace, un conférencier indétachable de votre bouton d'habit,
une façon de Diderot épileptique, qui a des crises d'admiration presque
inquiétantes, devant toute bonne toile ancienne. C'est lui qui dit de son
Rembrandt, qu'il fait dans la nuit: _ho! ho!_ et le possesseur grogne
comme un féroce. Et à propos des QUATRE SYNDICS il s'écrie: «C'est plus
vivant que la vie; c'est de la vie condensée et précipitée comme on
pourrait en mettre dans une bouteille d'eau de seltz, chargée au point
d'éclater!»
Un doux maniaque qu'on n'a jamais pu décider à porter un gilet, un
original, à la tendre et honnête tête, annonçant l'homme qui s'est fait
médecin pour soigner sa mère, attaquée d'une maladie mortelle.
* * * * *
--Leyde... Ici au musée, on a mis contre une fenêtre, deux momies
démaillotées, deux momies d'enfants. Elles regardent éternellement, par
les carreaux, un canal de Hollande, des feuilles mortes sur une eau morte,
un ciel gris, un soleil jaune, des briques noires, des arbres noirs. C'est
impie ces deux enfants du soleil, posés là pour toujours, contre un Pierre
de Hooghe. Ils me font penser à ces pauvres grands poètes nostalgiques,
expatriés du ciel de leur rêve et exilés dans la vie, ainsi que ces momies
dans la mort,--devant un perpétuel paysage morne.
* * * * *
_18 septembre_.--Bruxelles... Nous dormions ce matin, dans nos petits lits
de l'hôtel de Flandre attenant à l'église Saint-Jacques, et dans un office
du matin, l'orgue, qui est dans notre mur, mettait en notre demi-sommeil
de sept heures, un angélique bourdonnement. C'était tout à la fois une
mélodie lointaine et proche, s'élevant, montant, mourant parmi nos
sensations et nos pensées encore endormies, et qui nous berçait comme dans
le rêve d'une musique flottante, aérienne, amoureusement divine et vague,
à la façon de la lumière d'une apparition en train de disparaître.
* * * * *
_19 septembre_.--Nous voici dans le chemin de fer, revenant de Hollande
avec Saint-Victor. Tout le temps, il éclate en images inattendues, qui
peignent tantôt poétiquement, tantôt brutalement, à votre pensée, les
hommes et les choses par l'antithèse ou le rapprochement: des images
multiples et variées, jaillissant d'une mémoire nourrie d'une immense
lecture, et non enfermée en un temps et une branche de sciences, mais qui
a grappillé au fond de tous les livres de moelle, de toutes les curiosités
de l'histoire, de tous les traités de théogonie et de psychologie. C'est
ainsi qu'il vous apporte dans sa conversation un intelligent butin de
partout, mis en relief par des contrastes ingénieux, spirituels, cocasses
même parfois.
Maintenant très original dans sa façon de s'exprimer, il l'est assez peu
dans sa façon de penser, n'ayant une impression de la beauté et du
caractère des choses, que lorsqu'il en est averti par un livre bon ou
mauvais, croyant, à la façon d'une intelligence inférieure, à l'imprimé,
et par cette servitude assez soumis dans le fond à l'opinion générale.
C'est ainsi que dans un musée, il ira tout droit, comme un somnambule, les
yeux fermés, au tableau consacré par l'admiration commune, le suffrage
universel du beau et le gros prix marchand, qui le fascine s'il est
énorme--incapable de découvrir un chef-d'oeuvre inédit, anonyme, méconnu.
Puis un homme plutôt d'un goût appris que d'un goût instinctif, de ce goût
universel qui s'étend à tout, à une forme de meuble, à un détail de
toilette, à la particularité élégante d'une plante, et n'ouvrant les yeux
qu'à ce qui est étiqueté, peinture, sculpture, architecture, et en voyage
complètement aveugle à la vie vivante, à la rue, aveugle aux passants,
aveugle à la beauté artistique des êtres et des aspects, regardeur
uniquement de tableaux et de statues.
Un être sans fantaisie, sans appétit passager d'une bouteille de bon vin,
incapable d'excès, effrayé par les livres de médecine qui défendent les
moules et l'amour après dîner, superstitieux jusqu'à retourner votre pain
quand il n'est pas à plat.
Violent en paroles avec une grande faiblesse de caractère, avec des
désespoirs enfantins à propos de rien, lui faisant monter les larmes aux
yeux, traversé de caprices, de boutades, d'humeurs qui ont quelque chose
de malaises physiques,--et souvent s'absorbant en des enfoncements qui lui
viennent, m'a-t-il dit, d'un an de solitude passé à Rome, à l'âge de
treize ans, époque où toute sa vivacité expansive d'enfant, est rentrée
chez lui comme une gourme... Un garçon paraissant avoir toujours vécu seul,
tant son corps est égoïste, et qui prend tout le trottoir s'il marche
avec vous, et vous entre, en chemin de fer, les coudes dans les côtes.
Maintenant, charmant de simplicité, sans tyrannie en voyage, et gai de la
joie d'un collégien en vacance, et charmeur à la fois autant par les
grandes idées qu'il remue, que par la grâce ingénue de sa plaisanterie et
de ses imitations naïvement maladroites de la pratique de M. Prud'homme ou
du _gnouf, gnouf_ de Grassot, il est pour nous, si gâtés par notre ménage,
le seul compagnon de voyage presque absolument sympathique et supportable,
pendant un mois. Et l'éloge n'est pas mince.
* * * * *
_18 septembre_.--Décidément, c'est le plus triste métier que ce bel art
des lettres. La Librairie nouvelle est en faillite. Nos HOMMES DE LETTRES
nous ont coûté à peu près un billet de cinq cents francs. SOEUR PHILOMÈNE
ne nous rapportera rien. C'est un progrès.
--«Voulez-vous, nous dit Gavarni, le secret, de toute société, de toute
association? Ce sont des unités sans valeur à la recherche d'un zéro, d'un
zéro qui leur apporte la force d'une dizaine!»
* * * * *
_10 octobre_--Il me semble, je le présume du moins, il me semble que
l'amour doit être cela: Entrer quelque part, voir une femme et se crier en
dedans: «La voilà! C'est celle-là! je n'en retrouverai pas une autre. Non,
il n'y en a pas deux! Mon rêve en chair et en os...» Mais il doit arriver
souvent pour cette femme, ce qui arrive pour la maison dont on devient
passionné, toqué,--elle est louée.
* * * * *
_Lundi 18 octobre_.--Sainte-Beuve, qui nous a écrit pour faire notre
connaissance intellectuelle, vient à deux heures chez nous. C'est un homme
petit, rond, court, rustique d'encolure, à la mise campagnarde, une sorte
de silhouette à la Béranger. Il a un grand front, un crâne chauve et
luisant, de gros yeux à fleur de tête, un nez de curieux, de sensuel, de
gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, caché par un
aimable sourire, des pommettes particulières, des pommettes saillantes et
bombées comme d'énormes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues
colorées, la carnation rose et poupine du bas de son visage, on le
prendrait pour un bibliothécaire de province vivant dans l'ombre d'un
cloître de livres, sous lequel il y aurait un cellier de généreux
bourgogne.
Il cause avec bavardage et à petites touches menues, sans jamais un large
coup de pinceau: sa conversation ressemble à la palette d'une _peintresse_
à l'aquarelle, toute chargée de jolis, de délicats et de timides tons.
Comme nous lui parlions de son portrait du roi Louis-Philippe, il nous dit
qu'il sait que le général Dumas envoya, au mois d'août 1848, une lettre du
Roi à M. de Montalivet, où Louis-Philippe écrivait à l'Assemblée pour
garder ses biens, comme le plus ancien général datant de la Révolution.
Cette lettre, M. de Montalivet l'aurait jetée au feu. «Je publierai cela,»
ajoute-t-il. Et il reprend: «Le roi Louis-Philippe, je ne l'ai vu qu'une
seule fois, quand on me présenta comme académicien. J'étais avec Hugo et
Villemain.» Le Roi prit avec effusion les mains d'Hugo et le remercia très
chaudement d'avoir rappelé, dans son discours, le jugement de Napoléon sur
lui.
Puis, à propos de l'Académie, qualifiée la plus ancienne, Louis-Philippe
dit que ce n'était pas elle, mais l'Académie _della Crusca_, et donna la
date de sa fondation. Ce n'était pas à un roi à savoir cela; mais Mme de
Genlis lui avait arrangé et ordonné tout cela dans la mémoire. «Quant au
mot _caboche_, je ne l'ai pas inventé, comme l'insinue M.
Cuvillier-Fleury. C'est Cousin, qui me dit un jour, en me montrant le
pavillon des Tuileries, aujourd'hui démoli: «La bonne tête ou plutôt la
bonne caboche qui est là!»
Là-dessus il nous parle de SOEUR PHILOMÈNE, disant que seules ont de la
valeur, les oeuvres venant de l'étude de la nature, qu'il a un goût très
médiocre pour la fantaisie pure, qu'il prend peu de plaisir aux jolis
contes d'Hamilton; qu'au reste, cet idéal dont on parle tant, il n'est pas
bien sûr que les anciens s'en soient préoccupés, qu'il croit au contraire
que leurs oeuvres étaient des oeuvres de réalité,--que peut-être seulement
ils travaillaient d'après une réalité plus belle que la nôtre.
De SOEUR PHiLOMÈNE, il passe aux femmes, aux vieilles femmes, comme Mme de
Boigne, auprès desquelles il a pu retrouver l'accent du XVIIIe siècle, et
nous félicite de vivre un peu, ainsi que nous le faisons, dans un siècle
passé, de vivre une double existence.
Et comme ses yeux tombent en ce moment sur une gouache de l'ILE d'AMOUR en
1793, il s'écrie: «Tiens, ça me rappelle la connaissance de Salvandy et de
Béranger.» Un Anglais installé en France et demeurant à Belleville après
la Restauration, donnait beaucoup à dîner. Un jour Salvandy, invité à
dîner, se met à sonner à la porte de l'Anglais, à côté d'un monsieur qui y
avait déjà sonné. Ni l'un ni l'autre n'avait lu l'adresse donnée, dans la
lettre d'invitation. L'Anglais était, depuis quatre mois, déménagé à
Passy. Les deux invités de l'Anglais prennent le parti de dîner à
Belleville, et dînent ensemble sans se connaître. Salvandy était
légèrement intrigué de cet homme un peu peuple, mais dans lequel il
percevait une certaine finesse, quand, au milieu du dîner, son commensal
lui dit tout à coup: «Je vais vous chanter une petite chanson pour me
tenir en haleine!» C'était Béranger, et l'endroit semblait vraiment choisi
pour la rencontre.
Et comme nous laissons entrevoir que nous trouvons un peu exagérée cette
gloire de Béranger, Sainte-Beuve reprend: «Oui, on a été très loin. Tenez,
il y a un monsieur qui m'envoie de Batignolles, presque tous les quinze
jours, une pièce de vers, en l'honneur du chantre de Lisette, on voit que
c'est chez lui une idée fixe... Ce sont des veines et des déveines comme
cela en France.... Mais ensuite n'a-t-on pas été trop dur!... Le commun
sans doute, c'est le grand chemin de Béranger; mais il y a des _bas-côtés_,
bien jolis, bien délicats. Sous l'enveloppe grossières se cachait une
excessive finesse. Lamartine a dit qu'il avait de grosses mains, ce n'est
pas vrai, il avait des mains de femme.»
Et la conversation va à l'esprit, aux bons mots, et Sainte-Beuve cite ce
mot de Mme d'Osmont abîmant la duchesse de Berry, lors de son arrestation
en Vendée, et à laquelle on demandait pourquoi elle était si dure pour la
princesse et qui répondait: «Elle nous a fait toutes _cocues!_»
De là, la parole de Sainte-Beuve saute à Flaubert: «On ne doit pas être si
longtemps à faire un livre... Alors on arrive trop tard pour son temps...
Pour des oeuvres comme Virgile, ça se comprend... Et puis après MADAME
BOVARY, il devait donner des oeuvres vivantes... des oeuvres, où l'on
sente l'auteur touché personnellement... tandis qu'il n'a fait que
recommencer les MARTYRS de Chateaubriand... S'il avait fait cela, son nom
serait resté à la bataille, à la grande bataille du roman, au lieu que
j'ai été forcé de porter la lutte sur un moins bon terrain, sur FANNY...
Alors, Sainte-Beuve s'étend sur l'ennui de sauter de sujet en sujet, de
siècle en siècle... On n'a pas le temps d'aimer... Il ne faut pas
s'attacher... Cela brise la tête: c'est comme les chevaux dont on casse la
bouche en les faisant tourner à gauche, à droite,--et il fait le geste
d'un homme qui tire sur un mors.--«Tenez, me voilà engagé pour trois
ans... à moins d'un accident. Eh bien, au bout de trois ans, j'aurai à peu
près gagné ce que rapporte une pièce de théâtre, qui ne réussit pas.» Puis,
après un silence: «Ah! le théâtre! La comédie en vers me semble finie. Ou
vous faites des vers qui ne sont pas des vers de comédie, ou vous faites
de la prose... Oui, tout ira au roman, c'est si vaste... et un genre qui
se prête à tout... Il y a bien du talent dans le roman maintenant!»