Et alors vers ma table, le crâne et le front balayés et baignés de grandes

mèches de cheveux blancs, quelqu'un d'à peine vivant, d'oublié par la mort,

par la guerre, s'approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit

vieillard, ensuairé dans sa longue redingote tachée du ruban d'une croix,

avance vers moi sa tête, où deux yeux sortent, fixes et saillants, morts

et terribles comme ceux d'un soldat, auquel on enfoncerait une baïonnette

dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche, et

lui remontent jusqu'au bout du nez, quand il parle. Son menton tout

écourté et ravalé par l'édentement, a un perpétuel tremblotement. Il

semble mâcher des restes d'idées, de souvenirs, de mots. Il a peine à

porter la petite boîte de parfumerie, où il cherche l'eau de Cologne et la

pommade qu'il veut me vendre. A tout moment, il les pose devant moi, en

s'appuyant dessus, prêt à tomber; et ses yeux s'ouvrant de plus en plus,

le vieux soldat de Blucher, de cette voix qui semble sortir d'un trou, de

cette voix de son passé, un murmure comme un cri de dessous la neige, me

bredouille en français: «_Entré à Paris!_»

On respire ici, dans cette ville nocturne, un air d'Hoffmann.

* * * * *

_Samedi 8 septembre_.--... Battant les rues, cette nuit, nous rencontrons

deux jeunes filles, portant ces chapeaux qu'on voit dans les estampes à

l'aquateinte d'après Lawrence, ces grands chapeaux d'où pend une dentelle

noire, dont les pois semblent faire danser sur la figure des femmes des

grains de beauté... Nous nous attablons avec elles, dans un jardin de café,

et leur offrons une glace, un fruit, n'importe quoi. Ces deux jeunes

filles toutes blondes, au bleu sourire des yeux, et dont l'une a le type

angélique d'une vierge de Memling, se font apporter deux côtelettes de

veau...«Elles ont leurs mères,» disent-elles, et nous voici dans un

_gasthaus_ d'un faubourg de Berlin, ténébreux comme la caverne de Gil Blas,

et verrouillé de serrureries et de ferronneries comme un vieux burg, et

servis par un garçon considérant ces femmes avec l'air à la fois niais,

cocasse et sensuel de Pierrot, regardant, par une fente, l'intérieur d'une

école de natation de femmes... Chez la jeune fille au type de Memling, les

yeux dans le plaisir, au lieu de se voiler et de mourir, vous regardent

comme des yeux de rêve. C'est une clarté, une lucidité étrange, un regard

somnambulesque et extatique, quelque chose d'une agonie de bienheureuse

qui contemplerait je ne sais quoi au delà de la vie. Ce regard singulier

et adorable n'est pas une lueur, ni une caresse, il est une paix, une

sérénité. Il a un ravissement mort et comme une pâmoison mystique.

J'ai possédé dans ce regard toutes les vierges des primitifs allemands.

* * * * *

_10 septembre_.--Dresde... Assis sur sa malle, Saint-Victor passe toute la

soirée à causer avec nous. Il dit de Grandville et de ses caricatures

philosophiques: «Il me fait l'idée d'un homme qui s'embarquerait pour la

lune... sur un âne de Montmorency.» Il dit de Doré: «C'est Michel-Ange

dans la peau de Victor Adam!»

Ensuite il nous parle avec enthousiasme, presque avec une cupidité

amoureuse de cette fameuse «Voûte verte», que nous allons voir, de ces

diamants, de ces pierres précieuses, sur lesquelles il semble que la

lumière soit heureuse, il semble que le rayon jouisse... S'il était riche,

il aimerait à en avoir, à les tirer de leur écrin, à les faire chatoyer au

soleil, comme un avare tire de l'or au jour. Et de là, des diamants, la

conversation monte au pape, puis du pape à Dieu, et finit par cette parole

d'un roi de Perse: «Pourquoi y a-t-il quelque chose?»

--Très intéressants: ces deux Watteau du musée de Dresde (n°661-662),

tableaux beaucoup moins noyés dans la tonalité vénitienne que les autres

tableaux du maître, et d'où Pater a tiré toute sa palette, toute sa claire

et un peu frigide palette, aux petits tons blancs, jaunes, vermillonnés:

palette que j'étais tenté de lui croire personnelle.

* * * * *

--_16 septembre_.--Nuremberg. Il y a dans les rues des casse-noisettes qui

marchent sans bruit, et dans les lanternes des maisons, des femmes qui

regardent distraitement et laissent tomber sur le passant un sourire

effeuillé. Nous causons ce soir de la vie antédiluvienne qu'on doit mener

ici, une vie qui ne doit pas avoir plus de conscience d'elle-même que la

conscience du sable dans le sablier... Et comme, en causant, nous

tripotons quelques bibelots achetés ici, Saint-Victor nous conte à ce

sujet le plus beau trait d'amour et de bibeloterie qui soit: Charles Blanc

rapportant à sa maîtresse, de Copenhague à Paris, un service à thé de

porcelaine de Saxe,--sur ses genoux.

Au cimetière, parmi les cénotaphes chargés d'armoiries, une tombe

d'Américaine portant ce beau cri de guerre de la foi: _Resurgam_. Tout à

côté se trouve l'antique tombeau d'un apothicaire ou d'un potier d'étain,

où se trouvent deux seringues modelées en bronze: deux seringues

témoignant combien ce peuple est insensible à l'ironie, et à quel point le

ridicule n'existe pas en Allemagne.

* * * * *

_18 septembre_.--Munich. Une brasserie dans un Parthénon de

carton-pierre... Les fresques de Kaulbach sont bêtes comme une métaphore

de la Révolution: c'est l'hydre du fédéralisme et les grenouilles du

Marais, exécutés par un rapin chassé de l'atelier de M. Biard.

--A la Glyptothèque. Le faune Barberini. La plus admirable traduction, par

le marbre et l'art statuaire, d'une humanité contemporaine des Dieux.

Cette gracieuse tête renversée par le sommeil sur l'oreiller du bras,

l'ombre calme de ces yeux clos, le sourire de cette bouche d'où semble

s'exhaler un souffle, la mollesse el la tendresse de ces joues détendues

par le repos: c'est le tranquille et beau sommeil de l'humanité au sortir

des mains du Créateur. Tel, je me figure, le sommeil d'Adam, dans la nuit,

où une compagne lui fut donnée.

* * * * *

_25 septembre_.--Je dîne (le dîner est ici à deux heures), je dîne à

l'hôtel de Francfort en face d'une Viennoise, accompagnée de son frère en

uniforme, d'une jeune fille décolletée à la peau éblouissante. Quelle

gaîté des yeux, quelle fête du regard s'en est allée avec la suppression

de ce décolletage en plein jour du XVIIIe siècle,--gardé ici.

* * * * *

_Lundi 24 septembre_.--Vienne. Musée Lichtenstein... Quatre Chardin, dans

une tonalité plus chaude, plus bitumeuse, que ceux que je connais en

France. LA RATISSEUSE: fichu blanc et bleu, casaquin brun, tablier blanc.

Dans le bonnet et le tablier des rugosités, de vraies scories de blanc

d'argent en plein bain d'huile. Esquisse signée: _Chardin_, 1738.--LA

POURVOYEUSE; du jaune, du rouge, du rose, du bleuâtre violacé, posés l'un

à côté de l'autre dans la figure, et jouant la tapisserie au gros point,

signé: _Chardin_, 1735.--LA GOUVERNANTE, placée trop haut pour être bien

vue, mais dans un ton roux superbe.--Un sujet non gravé dans le temps (LES

ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE), une femme cassant un oeuf qu'elle se

prépare à faire cuire dans une poêle: la femme dans des tons doucement

roses, violacés, blanchâtres, sur un fond chaudement sombre.

* * * * *

_Paris, 30 septembre_.--Au sortir de cette ville de bruit et de mouvement

(Vienne), où les voitures volent, où les pavés sonnent, où il y a dans les

rues un monde riant et gai à poignée, et où les femmes ne sont plus les

Allemandes de Berlin, mais des femmes au sang mêlé, des métis de

Hongroises, de Croates, de Bohêmes, de Russes, au front bas, à l'oeil

amoureux, et qui depuis la fille de boutique jusqu'à l'Impératrice, sont

des images de volupté... Paris me paraît gris et morne, et ses femmes

inexpressives, et les roues de ses voitures avoir des chaussons de

lisières. Rien de la patrie ne me sourit, pas même notre intérieur.

--La vanité de l'auteur dramatique a quelque chose de la démence de ce fou

de Corinthe, convaincu que le soleil était uniquement fait pour

l'éclairer--lui seul.

* * * * *

_8 novembre_.--«Savez-vous comment on a pris Sébastopol? Vous croyez que

c'est Pélissier, n'est-ce pas?» nous dit quelqu'un d'assez bien informé.

Et il continue: «Ah! que la vraie histoire n'est jamais l'histoire!

Pélissier n'y a été pour rien. On a pris Sébastopol par le ministère des

affaires étrangères.»

Il y avait à Saint-Pétersbourg, pendant la guerre, un attaché militaire de

Prusse, M. de Munster, très aimé en Russie, et qui envoyait au roi

Guillaume tous les détails secrets de la campagne, les procès-verbaux des

conseils de guerre tenus chez les Impératrices. Le roi de Prusse ne

communiquait les dépêches de M. de Munster à personne, pas même à son chef

de cabinet, M. du Manteuffel. Il ne les communiquait qu'à son mentor

intime, M. de Gerlach, un mystique germain, un conservateur féodal à la de

Maistre, plein de mépris pour les parvenus du droit national, et outré de

la visite de la reine Victoria à Paris.

M. de Manteuffel eut connaissance de cette correspondance secrète. Il la

fit intercepter et copier, pendant le trajet qu'elle faisait du palais

chez M. de Gerlach. Dans ces lettres se trouvaient toutes les révélations

possibles sur la défense de Sébastopol. Ainsi on y disait: «Si tel jour on

avait attaqué Sébastopol à tel endroit, il était pris.» Et encore: «Il n'y

a qu'un point à attaquer (et qu'on désignait) et tout est perdu, mais tant

que les Français ne l'auront pas trouvé, il n'y a rien à craindre.» Le

gouvernement français achetait le voleur qui interceptait la

correspondance au profit du ministre, et l'empereur Napoléon avait

communication des lettres révélatrices. Il envoyait aussitôt à Pélissier

l'ordre de tenter l'assaut sur un endroit qu'il lui indiquait, toutefois

sans pouvoir lui mander sur quoi il fondait la certitude de son succès.

Pélissier ayant en mémoire l'assaut manqué du 18 juillet, se refusa à

donner l'assaut demandé par l'Empereur. Dépêches sur dépêches. Pélissier

impatienté, et qui n'était pas commode, coupe le télégraphe. L'Empereur

est au moment de partir. Enfin le général Vaillant est envoyé, et les

indications de M. de Munster font gagner la Tchernaia et attaquer Malakoff

dans le point juste où il fallait l'attaquer.

Ces lettres n'ont coûté que 60,000 francs, un morceau de pain. Maintenant,

allez voir la prise de Malakoff d'après les journaux, au Panorama[1].

[Note 1: _Note communiquée_. «On a su depuis par une publication de M.

Seiffert, le directeur de la Cour des comptes à Potsdam, que M. de

Manteuffel, le ministre des affaires étrangères, pour se prémunir contre

les agissements du parti russe, très puissant alors à la cour de Berlin,

avait de compte à demi avec M. de Hinkeldey, le président de la police,

organisé un service secret, qui, depuis plus d'un an, lui livrait la copie

des lettres particulières que M. de Gerlach et M. de Niebuhr échangeaient

derrière son dos, avec l'attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg.

C'est par l'agent du ministre prussien, que M. de Moustier fut informé, au

moment où l'on allait lever le siège de Sébastopol, de l'état désespéré de

la place. M. de Manteuffel rendait ainsi, par des voies mystérieuses, un

signalé service aux puissances occidentales, en même temps qu'à son pays,

car si le dernier mot de la guerre était resté à la Russie, la Prusse

serait retombée sous la pesante tutelle de la cour de Saint-Pétersbourg.

Il est également permis de croire qu'en cette affaire, M. de Manteuffel

obéissait un peu à son ressentiment contre le parti russe, qui ne lui

pardonnait pas d'avoir empêché le roi de Prusse de prendre fait et cause

pour son beau-frère, l'Empereur Nicolas.»

Donc le fait avancé par mon frère et moi, dans notre JOURNAL, est

parfaitement vrai, sauf quelques petites erreurs de détail, provenant du

récit, tel qu'il nous a été fait à cette époque.]

* * * * *

--Dans les sociétés de la vie, le lendemain ne rit jamais comme la veille.

La gaîté d'un salon se fane avant son papier. Le plaisir d'une maison

vieillit avant ses hôtes.

* * * * *

_Samedi 19 octobre_.--Nous allons voir les écuries de Chantilly. Cela est

de la rocaille grande comme une ruine romaine. C'est peut-être le plus

grand effort du XVIIIe siècle vers le colossal.

--Dans l'histoire du monde c'est encore l'absurde qui a fait le plus de

martyrs.

* * * * *

_18 novembre_.--Je vais ce soir à l'ELDORADO, un café-concert du boulevard

de Strasbourg, une salle à colonnes d'un grand luxe de décor et de

peintures.

Mon Paris, le Paris où je suis né, le Paris des moeurs de 1830 à 1848 s'en

va. Il s'en va par le matériel, il s'en va par le moral. La vie sociale y

fait une grande évolution qui commence. Je vois des femmes, des enfants,

des ménages, des familles dans ce café. L'intérieur va mourir. La vie

menace de devenir publique. Le cercle pour le haut, le café pour le bas,

voilà où aboutiront la société et le peuple... De là une impression de

passer là dedans, ainsi qu'un voyageur. Je suis étranger à ce qui vient, à

ce qui est, comme à ces boulevards nouveaux sans tournant, sans aventures

de perspective, implacables de ligne droite, qui ne sentent plus le monde

de Balzac, qui font penser à quelque Babylone américaine de l'avenir. Il

est bête de venir en un temps en construction, l'âme y a des malaises

comme un corps qui essuierait des plâtres.

--Peut-être n'y a-t-il de bien vraie liberté pour l'individu, que

lorsqu'il n'est pas encore enrégimenté dans une société parfaitement

civilisée, où il perd l'entière possession de lui-même, des siens, de son

bien. L'État surtout, depuis 1789, a été diantrement absorbant, a joliment

entamé au profit de tous, les droits d'un chacun, et je me demande si

l'avenir ne nous réserve pas, sous le nom du gouvernement absolu de l'État,

servi par le despotisme d'une bureaucratie française, une tyrannie bien

autre que celle d'un Louis XIV.

* * * * *

_21 novembre_.--Tous ces temps-ci, travaillé à notre roman de SOEUR

PHILOMÈNE. Quand vous avez travaillé toute la journée, quand votre pensée

s'est échauffée le jour entier, sur le papier, sans le contact et le

rafraîchissement de l'air extérieur et des distractions, votre tête que

vous sentez, dans la journée, lourde de la crasse d'une cervelle, vous

semble à la nuit, pleine d'un gaz, léger, spirituel, capiteux.

--Il semble que dans la création du monde, Dieu n'a pas été libre et

tout-puissant. On dirait qu'il a été lié par un cahier des charges... Pour

pouvoir faire l'été il a été obligé de faire l'hiver.

* * * * *

_29 novembre_.--A propos d'un croquis de Mme Hercule, le modèle de femme,

célèbre par ses histoires extravagantes, Gavarni revient sur sa jeunesse,

sur cette vie de noctambule qu'il affectionnait, sur ces nuits où il se

trouvait avec Mlle Aimée et toute une bande de jeunes et honnêtes femmes

au bois de Boulogne, dans le faubourg du Roule, à la campagne, sur ces

parties qui n'avaient que le plaisir apporté par le rire fou de Mlle Aimée

et les cocasseries de Chandellier. C'est étonnant, c'est particulier comme

cette génération de 1830, comme cette société de Gavarni, qui n'était pas

une exception, s'amusait de peu, et quelle ingénuité de la première

jeunesse restait à ces hommes qui avaient très peu besoin du fouet et du

charme irritant de l'orgie, et qui semblent avoir passé beaucoup de leur

vie avec des bourgeoises très adultes ou mariées, nourrissant des

tendresses secrètes pour eux.

Il nous conte une journée chez Mme Waldor, qui les avait invités, Gavarni,

Chandellier, Mlle Aimée, à visiter sa maison de campagne à Saint-Ouen. Or

la maison de campagne était deux chambres louées dans un bâtiment de

blanchisseur, et qui n'avaient pour perspective que les murs de la cour et

le linge qui y séchait. On y déjeunait, on y dînait, et ma foi, on

trouvait tant de charme à la singulière villégiature, qu'on passait la

nuit à causer: les deux hommes assis sur des chaises, les deux femmes

couchées sur le lit. Les rafraîchissements étaient, en tout et pour tout,

un punch qu'on allongeait avec de l'eau, que Chandellier dut aller

chercher à la Seine, en se livrant à toutes sortes de singeries amusantes.

Chandellier: c'était le grand _dérideur_ de Gavarni, qui nous raconte, en

riant encore aux larmes, qu'un jour Mme Hercule se plaignant d'un échange

qu'elle avait fait d'un gril et d'une guitare, contre une fausse queue

qu'on lui avait assurée être de la couleur de ses cheveux et qui n'en

était pas, au milieu de mille lazzis, Chandellier prenant la queue des

deux mains et l'enjambant, se mettait à galoper frénétiquement autour de

la chambre, ainsi qu'un enfant monté sur un cheval de bois.

--Parler pour parler, c'est la femme. Les hommes chantent, quand ils sont

entre eux. La femme chante, quand elle est seule, pour parler.

--Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison

directe de la petitesse des sentiments.

* * * * *

_Décembre_.--La plus grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle

est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des

maladies, de tout ce qui afflige le coeur, la tête et le corps. Elle

s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui

en ont besoin, l'espérance à ceux qui désespèrent. Les religions antiques

étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis,

le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une

couronne de roses à un mouchoir de poche: la religion chrétienne sert

quand on pleure.

--Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie, et dans des positions

subalternes, sont effacés, usés comme de vieux sous. Même sur les

catastrophes qu'ils voient, qu'ils entendent, ils semblent avoir les sens

de l'âme émoussés comme leurs physionomies et leurs personnes. Leur

jugement n'a plus de vivacité, d'indignation, de colère. Ils sont affectés

des choses comme de loin.

* * * * *

_18 décembre_.--Nous nous décidons à aller porter, ce matin, la lettre que

nous a donnée, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin pour

M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau à la Charité. Car il

nous faut faire pour notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, des études à

l'hôpital, sur le _vrai_, sur le _vif_, sur le _saignant_.

Nous avons mal dormi. Nous sommes levés à six heures et demie. Il fait un

froid humide, et sans nous en rien dire l'un à l'autre, nous avons une

certaine peur, une certaine appréhension dans les nerfs. Quand nous

entrons dans la salle des femmes, devant cette table, sur laquelle sont

posés un paquet de charpie, des pelotes de bandes, une montagne d'éponges,

il se fait en nous un petit trouble qui nous met le coeur mal à l'aise.

Nous nous raidissons, et nous suivons avec ses internes, Velpeau; mais

nous nous sentons les jambes, comme si nous étions ivres, avec un

sentiment de la rotule dans les genoux, et comme du froid dans la moelle

des tibias.

Quand on voit cela, et au chevet des lits, ces pancartes sinistres

contenant ces seuls mots: _Operée le..._ il vous vient l'idée de trouver

la Providence abominable, et d'appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause

de l'existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, la réminiscence

d'une matinée qu'il nous semble plutôt avoir rêvée que vécue. Et chose

étrange, l'horreur du dessous est si bien dissimulée sous les draps blancs,

la propreté, l'ordre, la tenue, qu'il nous reste de cette visite--c'est

très difficile à donner la note juste--quelque chose de presque voluptueux

et de mystérieusement irritant; il nous reste de ces femmes entrevues sur

ces oreillers bleuâtres, et transfigurées par la souffrance et

l'immobilité, une image qui chatouille sensuellement l'âme et qui vous

attire par ce voilé qui fait peur. Oui, c'est étrange, je le répète, nous

qui avons horreur de la souffrance, des excitations cruelles, nous nous

sentons plus qu'à l'ordinaire en veine d'amour. J'ai lu quelque part que

les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées vers les

plaisirs des sens que les autres. Quel abîme tout cela!

* * * * *

_Dimanche 23 décembre_.--Nous passons une partie de la nuit à l'hôpital.

... Nous arrivons au lit d'un phtisique qui vient de _passer_ à l'instant

même. Je regarde et je vois un homme de quarante ans, le haut du corps

soulevé par des oreillers, un tricot brun mal boutonné sur la poitrine,

les bras tendus hors du lit, la tête un peu de côté et renversée en

arrière. On distingue les cordes du dessous du cou, une barbe forte et

noire, le nez pincé, des yeux caves; autour de sa figure, sur l'oreiller

ses cheveux, étalés, sont plaqués ainsi qu'un paquet de filasse humide. La

bouche est grande ouverte, ainsi que celle d'un homme dont la vie s'est

exhalée en cherchant à respirer, sans trouver d'air. Il est encore chaud,

sous la sculpture profonde de la mort sur un vieux cadavre. Ce mort a

réveillé une image dans ma mémoire: le supplicié par le garrot de Goya.

... Puis j'ai vu venir dans l'ombre, tout au loin, tout au loin, au delà

d'un grand cintre vitré, j'ai vu venir une petite lueur, qui a grandi, est

devenue, une lumière. Il y avait quelque chose de blanc qui marchait avec

cette lumière, et que cette lumière éclairait. Ce qui venait a ouvert la

porte du cintre, et deux femmes, dont l'une, une chandelle à la main, se

sont trouvées dans la grande salle. C'était la soeur faisant sa ronde,

accompagnée d'une bonne de la communauté! La soeur, une novice sans doute,

car elle n'avait pas le voile noir, était tout en blanc, d'un blanc

molletonneux, avec un bandeau sur le front; la bonne en bonnet de nuit, en

foulard noir, en camisole et en jupon.

Elles ont été à un lit, la soeur à la tête, la bonne au pied et élevant la

chandelle en l'air. Alors j'ai entendu une voix si doucement faible, que

j'ai cru que c'était la voix de la malade. Non, c'était la soeur qui

parlait à une vieille femme avec une voix de caresse, une voix calmement

impérieuse, comme on en prend avec les enfants aimés, quand on veut leur

faire faire quelque chose, qu'ils ne veulent pas. «Vous souffrez du

siège?» La vieille malade a bougonné de mauvaise humeur quelque chose

d'inintelligible. La soeur a soulevé la couverture, a pris dans ses bras

la malade infirme et infecte, l'a retournée sur le dos, un pauvre dos talé

et meurtri, semblable au dos d'un nourrisson meurtri par des langes trop

serrés, a retiré prestement, de dessous le corps changé de place, l'alèze

souillée, et toujours lui parlant, sans cesser une minute de la caresser

de la voix, lui disant qu'on allait lui mettre un cataplasme, qu'on allait

lui donner à boire... Et cela a fini par le bassin.

En vérité, cela vous arrache l'admiration du coeur, et cela est d'une

grandeur simple, qui fait bien petits, les bruyants _aimeurs_ de leurs

semblables, les aimeurs de peuple. C'est vraiment un triomphe pour une

religion d'avoir amené une femme, cette faiblesse, ce délicat appareil

nerveux, à la victoire de dégoûts de cette nature, d'avoir amené

l'affectuosité d'une créature distinguée à appartenir tout entière à

d'abjects et sordides misérables qui souffrent. Ah! les religions de

l'avenir auront de la peine à créer de tels dévouements.

Et devant cette jeune femme, tendrement penchée sur cette horrible et

breneuse mégère qui l'injurie, je pense, comme on penserait à un goujat en

goguette, à ce Béranger, à cet auteur qui a trouvé _drolichon_ de faire

entrer au paradis une soeur de charité et une fille d'Opéra, avec des

états de service se valant à ses yeux... Oui, il a toujours manqué aux

ennemis du catholicisme, un certain sens respectueux de la femme propre,

manque qui est la marque et le caractère des gens de mauvaise compagnie,

et le grand patron de la confrérie, M. de Voltaire, voulant faire un poème

ordurier, a été nécessairement choisir comme héroïne Jeanne d'Arc: la

Sainte de la patrie.

--De tout tableau, qui procure une impression morale, on peut dire, en

thèse générale, que c'est un mauvais tableau.

--Si, dans notre vie, il n'y a eu, jusques à présent, ni chance, ni hasard

heureux, nous avons du moins cette grande chose, une chose peut-être

unique depuis que le monde existe, cette société intellectuelle de toutes

les heures, cette mise en commun de nos orgueils, enfin cette communion

des coeurs, à laquelle nous sommes habitués comme à la respiration: un

bonheur rare et précieux. Du moins c'est à le croire par le prix auquel

nous le fait payer la vie; oui, comme si ce bonheur était l'envie de tous.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 18 / 21 段