_10 avril_.--Flaubert, qui part à Croisset marier sa nièce, vient me faire

ses adieux. Il nous entretient d'une création qui a fort occupé sa

jeunesse, aussi bien que quelques-uns de ses amis, et surtout son intime,

Poitevin, un camarade de collège qu'il nous peint comme un métaphysicien

très fort, une nature un peu sèche, mais d'une élévation d'idées

extraordinaire.

Donc ils avaient inventé un personnage imaginaire, dans la peau et les

manches duquel ils passaient, tour à tour, et les bras et leur esprit de

blague.

Ce personnage assez difficile à faire comprendre, s'appelait de ce nom

collectif et générique: _le Garçon_. Il représentait la démolition bête du

romantisme, du matérialisme et de tout au monde. On lui avait attribué une

personnalité complète, avec toutes les manies d'un caractère réel,

compliqué de toutes sortes de bêtises bourgeoises. Ça avait été la

fabrication d'une plaisanterie lourde, entêtée, patiente, continue, ainsi

qu'une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d'Allemand.

Le _Garçon_ avait des gestes particuliers qui étaient des gestes

d'automate, un rire saccadé et strident à la façon d'un rire de personnage

fantastique, une force corporelle énorme. Rien ne donnera mieux l'idée de

cette création étrange qui possédait véritablement les amis de Flaubert,

les affolait même, que la charge consacrée, chaque fois qu'on passait

devant la cathédrale de Rouen.

L'un disant: «C'est beau, cette architecture gothique, ça élève l'âme!» Et

aussitôt celui qui faisait le _Garçon_ s'écriait tout haut, au milieu des

passants: «Oui, c'est beau et la Saint-Barthélémy aussi, et les

Dragonnades et l'Édit de Nantes, c'est beau aussi!...» L'éloquence du

_Garçon_ éclatait surtout dans une parodie des Causes célèbres qui avait

lieu dans le grand billard du père Flaubert, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. On y

prononçait les plus cocasses défenses d'accusés, des oraisons funèbres de

personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures.

Le _Garçon_ avait toute une histoire, à laquelle chacun apportait sa page.

Il fabriquait des poésies, etc., etc., et finissait par tenir un HOTEL DE

LA FARCE, où il y avait la Fête de la Vidange... Homais me semble la

figure réduite, pour les besoins du roman, du _Garçon_.

* * * * *

_Jeudi 12 avril_.--Nous partons, ce matin, pour le plus ennuyeux voyage

d'affaires du monde, un rembaillement de fermes, qui est le fond de nos

ennuis et de nos préoccupations depuis un an...

Le lendemain à Chaumont, il faut attendre jusqu'à trois heures la

voiture... Nous attendons sur un petit banc de bois d'où l'on voit la

grande place de la ville, et l'Hôtel de ville, aux heures tombant avec un

bruit de glas. Ce sont de grosses servantes, crevantes de santé, les joues

presque bleues de sang, qui traversent la place. Après les servantes,

défilent lentement un, deux, trois, quatre, cinq individus. On compterait

les allants et les venants sur ses doigts... Puis un chien qui fait, comme

un homme, le tour de la place, puis un autre... Ah! une femme en chapeau!

Il y a, au milieu de la place, une petite voiture--boutique de mercerie,

où personne n'achète... A deux heures la marchande ferme et s'en va bien

contente. Il y a quelque chose de plus mort que la mort; c'est le

mouvement de la place d'une ville de province.

Le soir nous sommes à Breuvannes, chez ce vieil ami de notre famille, M.

Colardez. Il est là, toujours le même, toujours dans ses livres, avec sa

mémoire, son intelligence, son ironie restée debout. Philosophant avec ce

grand et charmant esprit, en cette petite allée toute droite de son jardin,

dans laquelle nous allons jusqu'au bout, puis nous revenons, nous causons

de la mort de la province, depuis la Révolution qui a commencé à appeler

toutes les capacités dans la capitale. Car tout va aujourd'hui à Paris:

les cerveaux comme les fruits; et Paris est en train de devenir une ville

colossale et absorbante, une cité--polype, une Rome au temps d'Aurélien.

Et revenant à la province, Colardez nous esquisse des figures

pantagruéliques des vieux temps de la Haute-Marne, où nos aïeux, du matin

au soir, toujours prêts à boire, nos aïeux restaient sur le banc de pierre

de leur porte à raccrocher des buveurs, tandis que leurs dignes épouses se

faisaient des noirs au visage, en buvant à la cave un coup du vin, et

remontaient trébuchantes. Il nous peint ces triomphantes apoplexies des

propriétaires dans leurs jardinets, après une rincette d'eau-de-vie, sous

un coup de soleil de juin: natures perdues qui n'ont guère laissé

d'héritiers que ce notaire de Daillecourt, qui ces années-ci, après un

souper prolongé jusqu'à huit heures du matin, fit explosion, à table.

_Crepuit médius_, oui, son ventre éclata, sans figure aucune.

* * * * *

_17 avril_.--Au fond des plaintes des fermiers, il y a ce fait

incontestable. Il n'y a plus de bras pour les travaux de la terre.

L'éducation détruit la race des laboureurs et par conséquent

l'agriculture... Et tout en se lamentant, notre fermier Flammarion nous

fait remarquer que nous marchons sur des champs à nous: impossible

vraiment de plus ressembler aux champs des autres.

* * * * *

_23 avril_.--Un ennui vague qui n'a pas d'objet, et qui se promène de long

en large chez moi. La vie est décidément trop plate. Il n'y a pas deux

liards d'imprévu ici-bas. Il ne m'arrive rien que des catalogues de ventes,

puis des bobos ressassés, des migraines connues. C'est tout. Je n'hérite

pas d'un monsieur que je ne connais pas. Cette jolie maison que j'ai vue à

vendre rue Larochefoucauld, on ne m'apportera pas ce soir sa donation sur

un plat d'argent. Et quand je repasse toute mon existence, ça été toujours

comme ça, rien qui sort du train-train des événements ordinaires et j'ai

le droit d'appeler la Providence une marâtre.

Je n'ai eu qu'une aventure: je regardais, sur les bras de ma nourrice, un

joujou, un joujou très cher. Un monsieur qui passait me l'a acheté!

--L'ennui est peut-être un privilège. Les imbéciles ne sentent pas

s'ennuyer. Peut-être même qu'ils ne s'ennuient pas. Une révolution, tous

les dix-huit ans, leur suffit pour se distraire.

* * * * *

_Jeudi 10 mai_.--...Ce soir Gavarni nous parle de ses amours réalisées et

de ses amours ébauchées, de cent cinquante femmes environ, allant des

créatures les plus quintessenciées aux dernières gourgandines,--dont il a

aimé à fond la moitié, et courtisé de très près l'autre moitié. Parmi ces

amantes, revient dans ses souvenirs une femme prise d'un vrai sentiment

pour lui, et qu'il a toujours respectée à cause de relations avec sa

famille. Et il raconte que, lorsque elle avait été bien sage, il

l'emmenait déjeuner chez Bancelin, où il y avait un lit et des pantoufles

dans les cabinets, et que la pauvre femme, à la vue de ces choses, qui

n'étaient pas faites pour elle, se mettait à pleurer.

Nous lui demandons s'il a jamais compris une femme? «Une femme, mais c'est

impénétrable, non pas parce que c'est profond, mais parce que c'est

creux!» Nous lui demandons encore s'il a été jamais vraiment amoureux?

«Non, je n'ai aimé bien réellement que mon père, ma mère, mon enfant!»

* * * * *

--L'esprit ne dort pas dans le sommeil, mais il semble tomber, la nuit,

sous l'esclavage des sensations physiques qui le régissent.

* * * * *

_25 mai_.--Il y a en nous un instinct irraisonné qui nous pousse à

l'encontre des despotismes d'hommes, de choses, d'opinions. C'est un don

fatal que l'on reçoit en naissant, et auquel on ne peut se soustraire. Il

y a des esprits qui naissent domestiques et faits pour le service de

l'homme qui règne, de l'idée qui réussit, du succès: ce terrible

dominateur des consciences,--et c'est le plus grand nombre, et ce sont les

plus heureux. Mais d'autres naissent, et nous sommes de ceux-là, avec un

sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles

amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et écrasé sous la grosse

victoire des idées et des sentiments de l'universalité, avec enfin cette

généreuse et désastreuse combativité, qui, dès huit ou dix ans, leur fait

se donner des coups de poing avec le tyran de leur classe, et tout le

reste de leur vie, les confine dans l'opposition de la politique, de la

littérature, de l'art.

* * * * *

_7 juin_.--Bar-sur-Seine. Une chose bien caractéristique de notre nature,

c'est de ne rien voir dans la nature qui ne soit un rappel et un souvenir

de l'art. Voici un cheval dans une écurie, aussitôt une étude de Géricault

se dessine dans notre cervelle; et le tonnelier frappant sur une futaille

dans la cour voisine, nous fait revoir un lavis à l'encre de Chine, de

Boissieu.

* * * * *

_Juin_.--Un curieux monument de l'éducation donnée par les pères de

famille à leurs enfants sous Napoléon Ier. Le père d'un mien parent, lui

avait dit: «Il faut que tu saches le latin, on peut se faire comprendre

partout quand on sait le latin. Il faut que tu saches le violon, parce que

si tu es prisonnier, de guerre dans un village, tu pourras faire danser

les paysans et ça te rapportera quelques sous, et si tu es prisonnier dans

une ville, on pensera de toi que tu es un jeune homme distingué,

appartenant à une bonne famille et cela t'ouvrira les sociétés et te fera

faire de bonnes connaissances. Et puis, il faut que tu dormes sur l'affût

d'un canon comme sur un lit, et pour t'y habituer, tu vas coucher pendant

huit jours sur une couverture, attachée sur le parquet par quatre clous.»

* * * * *

--Ma cousine disait à M. Colardez: «On dit que vous gâtez terriblement

votre enfant?

--«Madame, j'en ai perdu un!»

N'est-ce point un mot d'esprit du coeur.

* * * * *

_26 juin_.--Il n'y a point de théâtre ici. Je m'en vais au tribunal voir

juger, un jour de police correctionnelle.

Une salle blanchie à la chaux, où passe le tuyau d'un poêle, et où un

Christ mal peint qui regarde un Napoléon en plâtre. Une petite servante de

treize ans est sur un banc, une malheureuse enfant: Elle gagnait quatre

francs par mois chez une femme qui l'accuse de vols de liqueurs et de

sirops.

La Justice est là, avec la cravate blanche et les lunettes d'or du

président. Un jeune substitut replet, le coude sur son code, avec une

désinvolture de blasé dans une loge d'Opéra. En face, le greffier qui a

l'air d'un diable de Nuremberg. Puis, en bas du tribunal, la face plate et

les yeux bordés de jambon, l'huissier avec son petit manteau noir qui pend

à son habit, comme une aile cassée de chauve-souris.

La petite fille pleure. Vraiment, à voir la misérable petite, pelotonnée

sur le banc, et le mouchoir aux yeux, et qui a commencé par la mendicité,

et qui n'a eu nul appui, nul enseignement pour résister aux pauvres petits

vices de son âge, il vous prend une mélancolie profonde. On en sort à la

voix du président qui, s'adressant au père de l'enfant, un mendiant idiot,

lui reproche de n'avoir pas développé _le sens moral_ dans son enfant. A

ce mot le père semble vaguement chercher une araignée au plafond. La

petite fille en a pour quatre ans de maison de correction.

On passe à une affaire d'outrage aux moeurs. Il y a deux fillettes de

treize à quatorze ans, aux yeux de charbon ardent, qui se dandinent et se

frottent avec une lascivité animale, contre les bancs. Elles déposent de

_sottises_ qu'on leur a faites, avec une aisance, une propriété de termes

véritablement monstrueuse. Le prévenu est un gros homme, à épaules de

boeuf, sanguin, interrupteur qui veut toujours parler, donner _l'opinion

de ses idées_, et dont l'émotion se trahit par un croissant de

transpiration sous les aisselles, sur sa blouse. A tout moment il se lève,

agitant derrière son dos, ses deux grosses mains de Goliath. Les témoins

déposent: des dépositions baveuses, gluantes et qui s'embrouillent. Tout

se passe en famille. Il y a une interruption d'audience, où tout le monde

se rapproche; l'huissier offre une prise au prévenu; les témoins, le

brigadier de gendarmerie, le public, le greffier entrent dans le prétoire

et se mêlent au groupe. L'avocat discute un plan des lieux avec le

brigadier, le prévenu retouche au plan.

Les témoins s'embrouillent de plus en plus, et je ne sais ce qui arrive,

parce qu'il est six heures, et que l'avocat ne fait que commencer sa

plaidoirie: un tableau effrayant de la démoralisation des villages par la

balle du colporteur, par les obscénités que les fillettes lui achètent en

se cotisant.

* * * * *

--Mon cousin me contait que dans une maison de Jeu, au 36 de la rue

Dauphine, il avait vu, dans sa jeunesse, un homme après avoir perdu une

grosse somme, dans une contraction nerveuse, chiffonner son chapeau de

feutre comme un linge, se moucher dedans, et le mettre dans sa poche.

--«Malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour

les artistes...» Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire:

elle est de d'Alembert.

--Un songe qui vous donne une femme, une femme indifférente, vous laisse

quelques heures, au réveil, un sentiment de reconnaissance et comme une

ombre d'amour pour cette femme.

--La séduction d'une oeuvre d'art est presque toujours en nous-même et

comme dans l'humeur du moment de notre oeil. Et qui sait si toutes nos

impression de choses extérieures ne viennent pas, non de ces choses, mais

de nous. Il y a des jours de soleil qui semblent gris à l'âme, et des

ciels gris que l'on se rappelle comme les plus gais du monde. La bonté du

vin, c'est le verre, l'instant, le lieu, la table où on le boit. La beauté

de la femme, c'est l'amour qui la regarde.

* * * * *

_24 août_.--Aubryet a invité à dîner aujourd'hui chez lui tous les dîneurs

de Charles Edmond de dimanche dernier. Nous sommes Saint-Victor, Flaubert,

Charles Edmond, Ludovic Halévy, Claudin et Théophile Gautier. Un

appartement, rue Taitbout, au cinquième, où a passé un tapissier de

lorettes. Un salon capitonné de soie gorge de pigeon avec un plafond de

Faustin Besson. Une salle à manger meublée de ce bric-à-brac de la

porcelaine et de la verrerie, qu'Arsène Houssaye a mis à la mode. On

s'assied à table, et de suite, la causerie prend feu à propos de Ponsard,

en train _de lutiner Titania_, dans une pièce à l'imitation de

Shakespeare.

--«Vous n'avez jamais vu Ponsard? Figurez-vous un gendarme qui fait ses

farces... Toi, Théo, tu as été bien, tu l'as fortement éreinté, dit

Saint-Victor.

--Oh! moi, toujours, répond Gautier, c'est l'homme avec lequel on a tapé

sur mes admirations... c'est la mâchoire d'âne dont on s'est servi pour

assommer Hugo.

--Eh bien! vocifère Flaubert, il y en a encore un que j'abomine plus que

Ponsard, c'est le _gas_ Feuillet! J'ai lu trois fois son JEUNE HOMME

PAUVRE... qui a une place de 10 000 francs... Et savez-vous à quoi on

reconnaît que son jeune homme est distingué: c'est qu'il sait monter à

cheval... Oui, et puis, tu sais, il y a dans tous ses livres, des jeunes

gens qui ont des albums et qui prennent des sites...

--Savez-vous, vous autres, avec quoi un jeune homme était riche, il y a

vingt ans, soupire un dîneur, lisez Paul de Kock, vous y trouverez:

Charles était riche, il avait 6 000 livres de rente, mangeait tous les

soirs un perdreau truffé, entretenait un rat de l'Opéra,--et c'était vrai!

Là-dessus, une imitation par Claudin de Gil-Perez dans MIMI BAMBOCHE. Et

toute la table de lui crier que c'est de la récréation de bagne, du

Poulman en goguette... enfin toute une série d'aperçus supérieurs sur ce

que cela doit produire sur les cervelles de gandins, sur ces têtes qui ont

une raie qui va jusque dans le crâne.

Puis on passe du Champagne, âgé de vingt-deux ans; et il est question des

morts de la Révolution, d'une sorte d'exhumation du cimetière de la

Madeleine, et de l'échafaud de la du Barry, d'où sort--pourquoi!

comment!--une discussion sur l'art antique entre Saint-Victor, et Gautier

qui a déclaré Phidias: un _décadent_.

--Vous ignorez, dit Saint-Victor, au sortir de table, en remuant son café,

que c'est aujourd'hui la Saint-Barthélemy et que Voltaire aurait eu la

fièvre. Parfaitement! fait Flaubert sur une note théâtrale. Et voici

Saint-Victor et Flaubert à déclarer Voltaire, le plus sincère et le plus

ingénu des apôtres, et nous, à nous regimber de toute la force de nos

convictions. Ce sont des éclats de voix, des cris, des vociférations.--Un

martyr ... en exil une partie de sa vie!--Oui, mais la popularité?--Une

âme tendre ... l'affaire Calas.--Eh! mon Dieu, c'est l'affaire Peytel de

Balzac.--Pour moi, c'est un saint! beugle exaspéré Flaubert.--Vous qui

êtes un physiologiste, vous n'avez donc jamais regardé la bouche de cet

homme-là?--Quant à moi, dit Gautier, cet homme, je ne peux pas le sentir,

je le trouve _prêtreux_, calotin, c'est le Prud'homme du déisme, oui, pour

moi, voilà ce que c'est: le Prud'homme du déisme.»

La discussion s'éteint un moment, puis reprend autour d'Horace, ou

quelques-uns veulent retrouver Béranger, et dont Saint-Victor vante la

pureté de la langue, langue que Gautier trouve bien inférieure à

l'admirable langue de Catulle.

Et nous voici arrivés à la question de l'immortalité de l'âme, cette

causerie forcée, après un bon dîner, entre intelligences supérieures.

«C'est inadmissible, dit Gautier, vous figurez-vous mon âme gardant la

conscience de mon moi, se rappelant que j'ai écrit au MONITEUR, quai

Voltaire, 13, et que j'ai eu pour patrons Turgan et Dalloz...» Coupant

Gautier, Saint-Victor jette: «L'âme de M. Prud'homme, on ne se l'imagine

pas, n'est-ce pas, arrivant en lunettes d'or devant Dieu, auquel elle

dirait: Architecte des mondes...» Gautier reprend tranquillement: «Nous

admettons parfaitement l'inconscience avant la vie, ce n'est pas difficile

de la concevoir après. Tenez, la fable des anciens, la coupe du Léthé,

voilà ce qui doit être. Moi je n'ai peur que de ce passage du moment, où

mon _moi_ entrera dans la nuit, où je perdrai la conscience d'avoir

été...--Il y a cependant un grand horloger, balbutie timidement

Claudin.--Ah! si nous tombons dans l'horlogerie... sais-tu, Claudin, qu'il

y a un infini matériel, et que c'est une découverte toute récente...--Oui,

oui, c'est le mot de Henri Heine, jette Saint-Victor, nous demandons ce

que sont les étoiles, ce que c'est Dieu, ce que c'est la vie. On nous

ferme la bouche avec une poignée de terre glaise, mais est-ce là une

réponse?...--Écoute, Claudin, continue placidement et imperturbablement

Gautier, en admettant qu'il y ait des êtres dans le soleil, un homme de

cinq pieds dans la terre, aurait 750 lieues de haut dans le soleil,

c'est-à-dire que les semelles de tes bottes, pour peu que tu portes des

talons, auraient deux lieues, la hauteur de la mer dans sa plus grande

profondeur; écoute toujours bien, Claudin: et avec tes semelles de bottes

de deux lieues, tu posséderais 75 lieues de masculinité à l'état

naturel...--Tout cela est très gentil, mais... fait Claudin se rebiffant

un peu--«Catholicisme et Markowski», voilà ta devise, Claudin,» lui lance

brutalement Saint-Victor.

«Voyez-vous, dit Gautier en se rapprochant de nous, l'immortalité de l'âme,

le libre arbitre, c'est très drôle de s'occuper de tout cela jusqu'à

vingt-deux ans; mais après, ça n'est plus de circonstance. On doit

s'occuper à avoir une maîtresse qui respecte vos nerfs, à convenablement

arranger son chez soi, à posséder des tableaux passables... et surtout à

bien écrire. Voilà l'important: des phrases bien faites, et encore

quelques métaphores; oui, quelques métaphores, ça pare

l'existence...--Markowski, Markowski, qu'est-ce que c'est que ça? répétait

Flaubert dans un coin du salon avec l'ignorance d'un vrai provincial,--Mon

cher,--c'est Claudin qui parle,--Markowski était un bottier. Il s'est mis

à apprendre le violon tout seul, et puis à danser aussi tout seul. Alors

il a donné des bals avec des filles. Dieu a béni ses efforts. Il est sorti

vivant de quelques raclées que lui a fait distribuer Adèle Courtois, et

aujourd'hui il est propriétaire de la maison qu'il habite.»

En descendant l'escalier d'Aubryet, je demande à Gautier s'il ne souffre

pas de ne plus habiter Paris.

«Oh! cela m'est parfaitement égal. Ce n'est plus le Paris que j'ai connu.

C'est Philadelphie, Saint-Pétersbourg, tout ce qu'on veut!»

* * * * *

--Les mots! les mots! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au

nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l'affiche est

presque toujours le contraire de la pièce.

* * * * *

--Une main humaine, presque toujours une main de femme, les doigts autour

d'une aumônière tendue,--c'est la quête dans l'église catholique; une

espèce de filet à papillons, au bout d'un bâton de bois à rallonge,--c'est

la quête dans la chapelle protestante.

Ne trouvez-vous pas que ce sont bien là les deux religions?

* * * * *

_6 septembre_.--Nous partons pour l'Allemagne avec Saint-Victor... J'ai vu

Heidelberg. Il m'a semblé voir l'oeuvre de Victor Hugo, quand la postérité

aura passé dessus, quand les mots seront rouillés, quand les pans superbes

de l'édifice littéraire revêtiront la solennité de la ruine, quand le

temps, comme un lierre centenaire, montera dans la beauté des vers. Vieux

et cassés, les hémistiches garderont la majesté foudroyée de ces rois

Sarmates, frappés de boulets en pleine poitrine. Et le vaste palais de

poésie du maître demeurera grand et charmant, comme ce géant de grâce

mêlant Albert Durer à Michel-Ange, brouillant Rabelais et Palladio, ayant

Gargantua dans sa tonne et l'_Invicta Venus_ dans sa chapelle.

* * * * *

_Jeudi 6 septembre_.--Au musée de Cassel, des Rembrandt presque ignorés.

Entre autres une merveilleuse bénédiction de Jacob; un rêve de lumière

blonde. Ce sont des légèretés de peinture à la colle, des transparences

d'aquarelle, une touche voltigeante et pareille à un rayon de soleil sur

de l'écaille, toutes les couleurs qu'aime Rembrandt, jusqu'à celles qu'il

tire de la fermentation et de la moisissure des choses, ainsi que des

fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est

biblique. Les trois lumières dégradées, la pénombre entourant le vieillard,

la douce lumière du ménage, le rayonnement des enfants, semblent

l'admirable image de la famille: Soir, Midi, Aube.--Le Passé dans l'ombre

bénissant, par-dessus le Présent éclairé, l'Avenir éblouissant.

* * * * *

--Je demande à un garçon de l'hôtel de l'EMPEREUR ROMAIN, je ne sais

pourquoi, s'il y a quelqu'un qui règne à Cassel. Il y a des points sur le

globe où l'on ne voit point la place d'un souverain. Le garçon m'apprend

qu'il y en a un cependant à Cassel, sous lequel Cassel gémit: le royaume

d'Yvetot sous Denys le Tyran! «Mais enfin, dis-je à ce garçon, vous êtes

un pays constitutionnel, vous avez des chambres, vous devez avoir une

opposition. Eh bien qu'en faites vous?--Rien, Monsieur. Il n'y a personne

chez nous pour se mettre à la tête de l'opposition!»

* * * * *

_Vendredi 7_.--Berlin... En sortant de Kroll, la voiture m'emporte à

travers des rues de palais, sur le petit pavé bruyant, je ne sais où, à

une porte éclairée où il y a une affiche. J'entre dans une grande salle

rayonnante de gaz. Une dizaine de femmes, auprès des tables, sont sur des

divans, dans des poses lasses et stupides. Au milieu un petit pianiste

mécanique de quinze ans, de la force d'une nuit de musique, automatique et

flave, sans regard, joue éternellement sur un piano. De temps en temps, la

voix de soprano d'une femme se lève avec la musique et bruit avec elle.

La porte du fond parfois s'ouvre, et des femmes entrent, marchent avec des

pas de revenants, et s'asseyent. Elles ont des tailles plates de poupées,

et l'on cherche dans leur dos, comme dans le dos d'Olympia, où on les

remonte. Une pâle vierge à la Holbein apparaît jouant avec des fruits sur

une assiette, grignotant, et riant d'un rire de songe...

Puis me voici dans la lumière rousse d'un petit café enfumé. Les cigares

et les pipes y font des nuages visibles et qui se tordent comme une idée

bête qu'on poursuit. Trois jeunes filles en costume tyrolien, l'aigrette

au chapeau, les bretelles à la gorge, chantent sur une estrade et font

sonner l'écho de leurs montagnes.

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 17 / 21 段