A notre table, il y a Flaubert, Saint-Victor, Aurélien Scholl, Charles

Edmond, Julie, Mme Doche coquettement coiffée d'une résille rouge sur ses

cheveux qui ont un oeil de poudre. On parle du roman de ELLE ET LUI de Mme

Colet, où Flaubert est férocement peint sous le nom de Léonce... Au

dessert, Mme Doche se sauve à la répétition de la PÉNÉLOPE NORMANDE qu'on

doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton,

l'accompagne avec Scholl.

Entre ceux qui restent, l'on se met à causer théâtre, et Flaubert de

blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude: «Le théâtre n'est

pas un art, s'exclame-t-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les

propriétaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des

verres d'absinthe au café du Cirque; puis dire de toute pièce: Ce n'est

pas mal, mais... des coupures, des coupures! ou encore répéter: Pas

mal!... mais il n'y a pas de pièce;--et surtout toujours faire des plans

et jamais de pièces. Au fond, quand on fait une pièce, on est f.....

Voyez-vous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possède de La

Rounat. C'est lui qui a trouvé ce mot sublime: Beaumarchais est un

préjugé!... Beaumarchais! du phosphore... Ah! les cochons, qu'ils me

trouvent seulement le type de Chérubin!»

La causerie se promène sur les uns et les autres de notre monde, sur la

difficulté de trouver des gens avec lesquels on puisse vivre, et qui ne

soient ni tarés, ni insupportables, ni bourgeois, ni mal élevés. Et l'on

se met à regretter ce qui manque à Saint-Victor; on en ferait un si joli

ami, de ce garçon à l'expansion de coeur auquel on n'arrive jamais, quand

même on est arrivé à sa plus entière expansion d'esprit, de ce garçon qui,

après trois ans de relations d'amitié, a des glaces subites et des

froideurs de poignées de main comme pour un inconnu. Flaubert explique

l'homme par son éducation, disant que ces trois éducations, ces trois

institutions de l'homme: l'éducation religieuse, l'armée, l'école normale,

marquent d'un cachet indélébile l'individu.

Et nous voilà seuls, Flaubert et nous, dans le salon tout brouillardeux de

fumée de cigare; lui, arpentant le tapis, cognant la calvitie de sa tête à

la boule du lustre, se répandant en paroles, débordant, se livrant à nous

comme à des frères de son esprit.

Il nous redit sa vie retirée, sauvage même à Paris, enfermée et

cadenassée. Il n'a point d'autre distraction que le dîner du dimanche de

Mme Sabatier, la _présidente_, comme on l'appelle dans le monde de

Théophile Gautier. Il a horreur de la campagne. Il travaille dix heures

par jour, mais il est un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et

faisant, à tout moment, des écoles buissonnières autour de son livre. Il

ne s'échauffe guère que vers cinq heures, quand il s'est mis au travail à

midi... Il ne peut écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir

d'idées, à l'instar d'un peintre qui place sur sa toile ses premiers

tons...

Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intéressent aux choix

d'une épithète, au rythme d'une phrase, _au bien fait_ d'une chose, il

s'écrie: «Comprenez-vous l'imbécillité de travailler à ôter les assonances

d'une ligne ou les répétitions d'une page? Pour qui?... Et dire que jamais,

même quand l'oeuvre réussit, jamais ce n'est le succès que vous avez

voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les côtés vaudeville de Mme BOVARY qui

lui ont valu son succès. Oui, le succès est toujours à côté... La forme,

ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est réjoui et satisfait

par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects à la

Justice, aux tribunaux qui sont classiques... Classiques, oh! la bonne

farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de

lettres qui aient lu Voltaire,--lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans

la Société des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des

pièces de Thomas Corneille?... Mais l'image, les classiques en sont pleins,

la tragédie n'est qu'image. Jamais Pétrus Borel n'aurait osé cette image

insensée:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai!

L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa consécration comme dans le

discours à l'Académie d'un classique, de Buffon: «La manière dont une

vérité est énoncée, est plus utile à l'humanité même que cette vérité.»

J'espère que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyère qui dit: «L'art

d'écrire est l'art de définir et de peindre.» Là-dessus, Flaubert nous

avoue ses trois bréviaires de style: La Bruyère, quelques pages de

Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.

Et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés

dans une envergure d'Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des

fragments du «Dialogue de Scylla et d'Eucrate», dont il nous jette le

bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.

Alors, revenant à son roman carthaginois, il nous conte ses recherches,

ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: «Savez-vous

toute mon ambition? Je demande à un honnête homme, intelligent, de

s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une _bosse de

haschisch historique_. C'est tout ce que je demande.»

Puis il ajoute sur une note mélancolique: «Après tout, le travail, c'est

encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!»

* * * * *

_Dimanche 22 janvier_.--Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard

Saint-Martin. Au premier nous frappons à une porte d'appartement. On

demande qui est là. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la

loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Félix. Quatre becs de gaz donnent

dans la petite pièce une chaleur stupéfiante: c'est l'atmosphère d'un bain

maure. Là dedans, la pensée s'engourdit, le sentiment de la réalité des

personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts,

pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la

toilette et du maquillage.

Dans cette espèce d'hébétement, on voit les actrices venir, sortir, comme

à un appel invisible, aller à quelque chose de lointain, d'où s'échappe un

murmure profond comme une clameur d'océan. Et tout ce mouvement autour de

vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on

entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en

costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles cassées.

Et l'on est entouré d'un brouhaha sourd, où ne se perçoit distinctement

que: «Combien ce soir?--5,200.--La Gaîté?--400!--Le Cirque?--800!»

Puis l'on vague dans des corridors, où l'on cause avec des têtes de femmes,

qui, pendant qu'on les habille par derrière, se voilent la gorge avec les

deux rideaux de leur loge, croisés sur elle, dans le coquet mouvement de

la Frileuse d'Houdon.

* * * * *

_24 janvier_.--Nous paraissons aujourd'hui (LES HOMMES DE LETTRES). Nous

avons cette fébrilité qui vous chasse de votre chez soi et vous pousse

dans la rue... Et à la fin de la journée, nous sommes au boulevard du

Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont le milieu de cheminée

est un Boudha. Sur sa table des pages de son roman qui ne sont que

ratures. Il nous adresse sur notre livre de chauds compliments qui nous

font du bien au coeur, et nous sommes heureux de cette amitié qui vient à

nous franchement, loyalement, avec une sorte de démonstration robuste.

Le soir, nous vaguons sur les boulevards, supputant les chances de duel,

les chances de succès, regardant les étalages avec une certaine excitation

nerveuse que nous ne pouvons maîtriser.

* * * * *

_Dimanche 29 janvier_.--... Le vieux Barrière nous conte cette chose

saisissante. Il a vu, sur la place de Grève, un condamné dont les cheveux

coupés ras, au moment où on le tournait en face de l'échafaud, se

dressèrent tout droit, très visiblement. Et cet homme était cependant

celui qui, après sa condamnation à mort, interrogé par le docteur Pariset,

lui demandant ce qu'il voulait, avait répondu: «Un gigot et une femme!»

--Nous passons la soirée chez Flaubert avec Bouilhet. Causerie sur de Sade

auquel revient toujours, comme fasciné, l'esprit de Flaubert: «C'est le

dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m'explique. C'est l'esprit de

l'inquisition, l'esprit de torture, l'esprit de l'Église du moyen âge,

l'horreur de la nature... Remarquez-vous qu'il n'y a pas un animal, pas un

arbre dans de Sade?»

Il nous parle ensuite de romantisme, nous dit qu'au collège, il couchait

un poignard sous son oreiller, et encore qu'il arrêtait son tilbury devant

la campagne de Casimir Delavigne, et montait sur la banquette pour lui

crier des injures de _bas voyou_.

* * * * *

_Lundi 30 janvier_.--On nous dit chez Dentu, qu'il y a eu ce matin un

article de Janin sur les HOMMES DE LETTRES. Nous achetons les DÉBATS, et

nous trouvons dix-huit colonnes d'éreintement, dans lesquelles Janin nous

accuse d'avoir fait un pamphlet contre notre ordre, un tableau poussant au

mépris des lettres. Oui, c'est ainsi que le critique parle de ce livre, la

meilleure et la plus courageuse action de notre vie, ce livre qui ne fait

si bas le bas des lettres que pour en faire le haut, plus haut et plus

digne de respect.

* * * * *

_Samedi 4 février_.--Gavarni vient dîner. Il a fait la grande partie

d'aller au bal de l'Opéra avec nous. En arrivant, il demande une feuille

de papier et y dépose de petites machines mathématiques, qui lui sont

venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir

Léotard, et, après le Cirque, nous allons prendre un grog dans un café des

boulevards, où il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux

de Biot, de ses livres de mathématiques où il n'y a pas de figures.

Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opéra, qu'il n'a pas vu

depuis quinze ans, le voici à mon bras, perdu dans cette foule, comme un

roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: «Le carnaval,

c'est moi!»

Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous

restons une heure à regarder, d'une loge, la danse et les masques, une

heure où il semble faire une sérieuse étude du costume nouveau et presque

général des danseuses: de ce costume de bébé, de cette petite robe-blouse

descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines

ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tête des

danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramène coucher

chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a

suffoqué. Il se traîne en marchant, il monte notre escalier lentement,

lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de

l'Opéra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.

Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de

charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le

bal et les folies que nous aurions pu y faire.

* * * * *

_Dimanche 5 février_.--Déjeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette

tendre histoire sur une Soeur de l'hôpital de Rouen, où il était interne.

Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur était

amoureuse--platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de

l'hôpital étaient cloîtrées et ne descendaient dans la cour de l'hôpital

que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet était en train de veiller son ami,

quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une

prière qui dura un grand quart d'heure--et tout cela sans faire plus

d'attention à lui, que s'il n'était pas là.

Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mèche

de cheveux, coupée pour la mère du mort, et qu'elle prenait, sans un merci,

sans une parole. Et depuis, pendant des années qu'ils se trouvèrent

encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'était passé entre

eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrême serviabilité.

* * * * *

Mardi 7 février.--... Du chalet de Janin à Passy nous allons au

Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espèce de

coup de sang qu'il a eu samedi, disant: «Je n'aime pas les choses que je

ne comprends pas!»

Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en

a fait des croquis. «Non, non, mais je les ai emportées dans ma tête. Dans

six mois, elles me seront parfaitement présentes. Le tout est de résumer

ça par une idée très simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille,

et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et à la

fantaisie de la femme.»

Là-dessus, il nous met sur les genoux un album de ses anciennes

lithographies qu'il a retrouvé, et nous voyons combien, avant d'arriver à

sa facilité de dessin sans modèle, à son _imagination du vrai_, il a fait

de profondes, sérieuses, patientes, scrupuleuses études de la nature...

C'est partout là dedans, la mère de Feydeau, le père de Feydeau, et

d'Abrantès, et jusqu'au dos d'Henri Berthoud, faisant le dos de cet

inconnu. Il nous arrête à une petite image de bal qui ressemble à un bal

d'insectes, et dont il moque la maigreur, et la conscience des parquets,

et le fini et le précieux, mais où il rencontre l'animation du bal, et une

opposition assez satisfaisante des blancs et des noirs, des habits et des

robes,--toutefois en déclarant que, dans ce temps, il n'avait pu encore

arriver ni aux noirs ni aux gris _veloutés_.

* * * * *

_Dimanche 20 février_.--Au coin de sa cheminée, Flaubert nous raconte son

premier amour. Il allait en Corse. Il n'avait fait encore que se

_desniaiser_ avec une fille de chambre de sa mère. Il tombe dans un petit

hôtel à Marseille, où des femmes de Lima étaient descendues avec un

mobilier d'ébène, incrusté de nacre, qui faisait l'émerveillement des

voyageurs. Trois femmes en peignoir de soie, filant du dos au talons,

flanquées d'un négrillon habillé de nankin et chaussé de babouches: un

monde qu'il entrevoyait dans un _patio_ tout plein de fleurs des tropiques,

et où chantait au milieu un jet d'eau,--pour un jeune Normand qui n'avait

encore voyagé que de Normandie en Champagne et de Champagne en Normandie,

c'était d'un exotisme bien tentant. Et un matin, revenant d'une pleine eau

dans la Méditerranée, à l'une de ces trois femmes rencontrée sur le seuil

de sa chambre, une femme de trente-cinq ans, une magnifique créature, il

jetait un de ces baisers où l'on jette son âme... Ce furent une fontaine

de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien.

Depuis, il revint plusieurs fois à Marseille, s'informa et ne put jamais

savoir ce qu'étaient devenues ces trois femmes. La dernière fois qu'il y

passa, se rendant à Tunis à l'occasion de son roman de Carthage, il ne

retrouve plus la maison, qu'à chacun de ses passages il avait été voir. Il

regarde, il cherche, il s'aperçoit que c'est devenu un bazar de jouets, et

que le premier est occupé par un coiffeur. Il y monte, s'y faire raser, et

reconnaît encore au mur le papier de la chambre.

* * * * *

_27 février_.--N'y a-t-il pas dévoilée toute une existence d'homme dans

cette énumération d'une affiche de vente après décès: un pistolet de salon,

une lorgnette en écaille, une canne de jonc à pomme d'or, une épingle

jumelle ornée de brillants?

* * * * *

_4 mars_.--Nous causons avec Flaubert des LÉGENDES DES SIÈCLES de Hugo. Ce

qui le frappe surtout dans Hugo, qui a l'ambition de passer pour un

penseur: c'est l'absence de pensée. Hugo n'est pas un penseur; c'est,

selon son expression, un naturaliste. Il a de la sève des arbres dans le

sang... Puis il parle avec un mépris colère de Feuillet, de la cour basse

qu'il fait aux femmes dans ses oeuvres, disant: «Ça prouve qu'il n'aime

pas la femme. Les gens qui l'aiment, font des livres où ils racontent ce

qu'ils ont souffert à propos d'elle, car on n'aime que ce dont on

souffre.--Oui, lui disons-nous, cela explique la maternité!»

Alors on lui apporte trois gros volumes in-4, imprimés à l'Imprimerie

Impériale, sur les mines de l'Algérie où il espère trouver un mot dont il

a besoin pour son livre sur Carthage.

Soudain, il se met à nous réciter des lambeaux formidablement cocasses

d'une tragédie ébauchée avec Bouilhet sur la découverte de la vaccine,

dans les purs principes de Marmontel, où tout, jusqu'à «grêlée comme une

écumoire» était en métaphores de huit vers: tragédie à laquelle il a

travaillé pendant trois ans, et qui montre la persistance de boeuf de cet

esprit, même dans les imaginations comiques, dignes d'un quart d'heure de

blague.

Il a beaucoup écrit à sa sortie de collège et n'a jamais rien publié, sauf

deux petits articles dans un journal de Rouen. Il regrette un volume

d'environ 150 pages, composé l'année qui a suivi sa philosophie: la visite

d'un jeune splenétique à une fille, un roman psychologique trop plein,

dit-il, de sa personnalité. Dans MADAME BOVARY, il nous affirme qu'il n'y

a qu'un seul type, esquissé de très loin d'après nature, un certain ancien

payeur des armées de l'Empire, bravache, débauché, sacripant, menaçant sa

mère de son sabre pour avoir de l'argent, toujours en bottes, en pantalon

de peau, en bonnet de police, pilier du cirque Lalanne, dont les écuyers

venaient prendre chez lui du vin chaud fait dans des cuvettes, et dont les

écuyères venaient aussi accoucher sous son toit.

* * * * *

--C'est un grand, événement de la Bourgeoisie que Molière, une solennelle

déclaration de l'âme du Tiers-État. J'y vois l'inauguration du bon sens et

de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie

en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y

sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est

élan et de premier mouvement y est averti et corrigé.

Corneille est le dernier héraut de la noblesse; Molière est le premier

poète des bourgeois.

* * * * *

--Ne jamais parler de soi aux autres et leur parler toujours d'eux-mêmes,

c'est tout l'art de plaire. Chacun le sait et tout le monde l'oublie.

* * * * *

_10 mars_.--J'ai reçu de Mme Sand sur les HOMMES DE LETTRES une lettre

charmante comme une poignée de main d'ami... La vérité est que notre livre

a un succès d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru à

une grande vente. Et nous restons depuis quinze jours à cinq cents,

ignorant si nous arriverons à une seconde édition. Après tout, nous sommes

fiers entre nous de notre livre, qui restera, quoi qu'on fasse, en dépit

des colères des journalistes; et à ceux qui nous demanderaient: «Vous vous

estimez donc beaucoup?» nous répondrions volontiers avec l'orgueil de

l'abbé Maury: «Très peu quand nous nous considérons, beaucoup quand nous

nous comparons!»

Il est bon toutefois d'être deux pour se soutenir contre de pareilles

indifférences et de semblables dénis de succès, il est bon d'être deux

pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec

tant d'impuissants.

Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans

désespérance, apprendront-elles le courage à des travailleurs d'un autre

siècle. Qu'ils sachent donc qu'après dix ans de travail, la publication de

13 volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès

même, une oeuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman

même, dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent «une force magistrale»,

il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue à nous,

et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne

serons pas encore obligés de le publier à nos frais;--et cela quand les

plus petits fureteurs d'érudition et les plus minces écrivailleurs de

nouvelles, sont édités, rémunérés, réimprimés.

* * * * *

_Dimanche 11 mars_.--On sort de table... Femme au délicat profil, au joli

petit nez droit, à la bouche d'une découpure si spirituelle, à la coiffure

de bacchante donnant aujourd'hui à sa physionomie une grâce mutine et

affolée, femme aux yeux étranges qui semblent rire, quand sa parole est

sérieuse. Toutes les femmes sont des énigmes, mais celle-ci est la plus

indéchiffrable de toutes. Elle ressemble à son regard qui n'est jamais en

place, et dans lequel passent, brouillés en une seconde, les regards

divers de la femme. Tout est incompréhensible chez cette créature qui

peut-être ne se comprend guère elle-même; l'observation ne peut y prendre

pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son âme, son humeur, le

battement de son coeur a quelque chose de précipité et de fuyant, comme le

pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces

courtisanes du XVIe siècle, un de ces êtres instinctifs et déréglés qui

portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la

Joconde. Il y a souvent comme la tombée d'une larme au milieu d'une de ses

blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un

strident _rrrr_, qui semble la crécelle de l'ironie.

Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'être à vous

que de se moquer de vous.

* * * * *

_Samedi 17 mars_.--Une jouissance tout à fait supérieure: un grand acteur

dans une pièce sans talent. Vu Paulin Ménier dans le COURRIER DE LYON. Un

admirable comédien, le comédien supérieur de ces années. Un créateur de

types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des épaules, un

masque du crime d'après des études sur le vrai, d'après des modèles

entrevus dans une imitation de génie.

Paulin Ménier, le seul acteur qui donne aujourd'hui à une salle le frisson,

le petit froid derrière la nuque, que donnait Frédérick Lemaître.

* * * * *

--L'humoristique chose qu'on me contait hier à propos de l'étiquette des

cours d'Allemagne. Il est défendu de se moucher, même d'éternuer devant

les souverains de là-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait très

embarrassée quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle

était prise en affection par une espèce d'antique _camerera mayor_, dans

la famille de laquelle se léguait au lit mort, de génération en génération,

le secret de ne pas éternuer devant son souverain. Et elle lui révéla ce

secret: qui est de se pincer le cartilage, intérieur du nez d'une certaine

façon.

* * * * *

_Dimanche 1er avril_.--Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux à la mode,

de l'homme à femmes de l'heure présente, et du renouvellement qui se fait

tous les trente ans, dans la physionomie du séducteur. Le _ténébreux_ de

1830 est démodé; qui l'a remplacé? le jocrisse de salon, le farceur, le

faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du théâtre sur

les femmes. En 1830, c'étaient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui

ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une époque, semblerait

donner le _la_ à la séduction amoureuse.

--Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans

intelligence: la vipère a la tête plate.

* * * * *

_7 avril_.--A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné

par Vigneron, qui annonce le _Désespoir des bras tendus_.

Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlète de la lutte à main

plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' «Adresse française».

Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans

cravate, à la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins à

nuque de taureau; les maigres petits savatiers pâlots, à la mine de catin,

le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples

tireurs de canne, à la tête de chat; les jolis éreintés de barrière, un

bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras, pour

faire palper, à leurs voisins, sur le drap de la manche, le _sac de pommes

de terre_ de leurs biceps; les maîtres d'armes de régiment, une redingote

passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front

évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as

de pique.

A côté de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot

et de basse table d'hôte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au

bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique, qui vient

de tirer le sabre, redemande son mouchoir, où les sous sont noués dans un

coin.

--Ce qui me dégoûte c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses

du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque

grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse

son temps à coups d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois,

à l'équilibre des budgets. Il n'y a plus de fou même parmi les rois.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 16 / 21 段