Edmond, Julie, Mme Doche coquettement coiffée d'une résille rouge sur ses
cheveux qui ont un oeil de poudre. On parle du roman de ELLE ET LUI de Mme
Colet, où Flaubert est férocement peint sous le nom de Léonce... Au
dessert, Mme Doche se sauve à la répétition de la PÉNÉLOPE NORMANDE qu'on
doit jouer le lendemain, et Saint-Victor, qui n'a rien pour son feuilleton,
l'accompagne avec Scholl.
Entre ceux qui restent, l'on se met à causer théâtre, et Flaubert de
blaguer un peu grossement, ainsi qu'il en a l'habitude: «Le théâtre n'est
pas un art, s'exclame-t-il, c'est un secret... et je l'ai surpris chez les
propriétaires du secret. Voici ce secret. D'abord il faut prendre des
verres d'absinthe au café du Cirque; puis dire de toute pièce: Ce n'est
pas mal, mais... des coupures, des coupures! ou encore répéter: Pas
mal!... mais il n'y a pas de pièce;--et surtout toujours faire des plans
et jamais de pièces. Au fond, quand on fait une pièce, on est f.....
Voyez-vous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possède de La
Rounat. C'est lui qui a trouvé ce mot sublime: Beaumarchais est un
préjugé!... Beaumarchais! du phosphore... Ah! les cochons, qu'ils me
trouvent seulement le type de Chérubin!»
La causerie se promène sur les uns et les autres de notre monde, sur la
difficulté de trouver des gens avec lesquels on puisse vivre, et qui ne
soient ni tarés, ni insupportables, ni bourgeois, ni mal élevés. Et l'on
se met à regretter ce qui manque à Saint-Victor; on en ferait un si joli
ami, de ce garçon à l'expansion de coeur auquel on n'arrive jamais, quand
même on est arrivé à sa plus entière expansion d'esprit, de ce garçon qui,
après trois ans de relations d'amitié, a des glaces subites et des
froideurs de poignées de main comme pour un inconnu. Flaubert explique
l'homme par son éducation, disant que ces trois éducations, ces trois
institutions de l'homme: l'éducation religieuse, l'armée, l'école normale,
marquent d'un cachet indélébile l'individu.
Et nous voilà seuls, Flaubert et nous, dans le salon tout brouillardeux de
fumée de cigare; lui, arpentant le tapis, cognant la calvitie de sa tête à
la boule du lustre, se répandant en paroles, débordant, se livrant à nous
comme à des frères de son esprit.
Il nous redit sa vie retirée, sauvage même à Paris, enfermée et
cadenassée. Il n'a point d'autre distraction que le dîner du dimanche de
Mme Sabatier, la _présidente_, comme on l'appelle dans le monde de
Théophile Gautier. Il a horreur de la campagne. Il travaille dix heures
par jour, mais il est un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et
faisant, à tout moment, des écoles buissonnières autour de son livre. Il
ne s'échauffe guère que vers cinq heures, quand il s'est mis au travail à
midi... Il ne peut écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir
d'idées, à l'instar d'un peintre qui place sur sa toile ses premiers
tons...
Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intéressent aux choix
d'une épithète, au rythme d'une phrase, _au bien fait_ d'une chose, il
s'écrie: «Comprenez-vous l'imbécillité de travailler à ôter les assonances
d'une ligne ou les répétitions d'une page? Pour qui?... Et dire que jamais,
même quand l'oeuvre réussit, jamais ce n'est le succès que vous avez
voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les côtés vaudeville de Mme BOVARY qui
lui ont valu son succès. Oui, le succès est toujours à côté... La forme,
ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est réjoui et satisfait
par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects à la
Justice, aux tribunaux qui sont classiques... Classiques, oh! la bonne
farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de
lettres qui aient lu Voltaire,--lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans
la Société des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des
pièces de Thomas Corneille?... Mais l'image, les classiques en sont pleins,
la tragédie n'est qu'image. Jamais Pétrus Borel n'aurait osé cette image
insensée:
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai!
L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa consécration comme dans le
discours à l'Académie d'un classique, de Buffon: «La manière dont une
vérité est énoncée, est plus utile à l'humanité même que cette vérité.»
J'espère que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyère qui dit: «L'art
d'écrire est l'art de définir et de peindre.» Là-dessus, Flaubert nous
avoue ses trois bréviaires de style: La Bruyère, quelques pages de
Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.
Et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés
dans une envergure d'Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des
fragments du «Dialogue de Scylla et d'Eucrate», dont il nous jette le
bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.
Alors, revenant à son roman carthaginois, il nous conte ses recherches,
ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: «Savez-vous
toute mon ambition? Je demande à un honnête homme, intelligent, de
s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une _bosse de
haschisch historique_. C'est tout ce que je demande.»
Puis il ajoute sur une note mélancolique: «Après tout, le travail, c'est
encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!»
* * * * *
_Dimanche 22 janvier_.--Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard
Saint-Martin. Au premier nous frappons à une porte d'appartement. On
demande qui est là. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la
loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Félix. Quatre becs de gaz donnent
dans la petite pièce une chaleur stupéfiante: c'est l'atmosphère d'un bain
maure. Là dedans, la pensée s'engourdit, le sentiment de la réalité des
personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts,
pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la
toilette et du maquillage.
Dans cette espèce d'hébétement, on voit les actrices venir, sortir, comme
à un appel invisible, aller à quelque chose de lointain, d'où s'échappe un
murmure profond comme une clameur d'océan. Et tout ce mouvement autour de
vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on
entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en
costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles cassées.
Et l'on est entouré d'un brouhaha sourd, où ne se perçoit distinctement
que: «Combien ce soir?--5,200.--La Gaîté?--400!--Le Cirque?--800!»
Puis l'on vague dans des corridors, où l'on cause avec des têtes de femmes,
qui, pendant qu'on les habille par derrière, se voilent la gorge avec les
deux rideaux de leur loge, croisés sur elle, dans le coquet mouvement de
la Frileuse d'Houdon.
* * * * *
_24 janvier_.--Nous paraissons aujourd'hui (LES HOMMES DE LETTRES). Nous
avons cette fébrilité qui vous chasse de votre chez soi et vous pousse
dans la rue... Et à la fin de la journée, nous sommes au boulevard du
Temple, dans le cabinet de travail de Flaubert, dont le milieu de cheminée
est un Boudha. Sur sa table des pages de son roman qui ne sont que
ratures. Il nous adresse sur notre livre de chauds compliments qui nous
font du bien au coeur, et nous sommes heureux de cette amitié qui vient à
nous franchement, loyalement, avec une sorte de démonstration robuste.
Le soir, nous vaguons sur les boulevards, supputant les chances de duel,
les chances de succès, regardant les étalages avec une certaine excitation
nerveuse que nous ne pouvons maîtriser.
* * * * *
_Dimanche 29 janvier_.--... Le vieux Barrière nous conte cette chose
saisissante. Il a vu, sur la place de Grève, un condamné dont les cheveux
coupés ras, au moment où on le tournait en face de l'échafaud, se
dressèrent tout droit, très visiblement. Et cet homme était cependant
celui qui, après sa condamnation à mort, interrogé par le docteur Pariset,
lui demandant ce qu'il voulait, avait répondu: «Un gigot et une femme!»
--Nous passons la soirée chez Flaubert avec Bouilhet. Causerie sur de Sade
auquel revient toujours, comme fasciné, l'esprit de Flaubert: «C'est le
dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m'explique. C'est l'esprit de
l'inquisition, l'esprit de torture, l'esprit de l'Église du moyen âge,
l'horreur de la nature... Remarquez-vous qu'il n'y a pas un animal, pas un
arbre dans de Sade?»
Il nous parle ensuite de romantisme, nous dit qu'au collège, il couchait
un poignard sous son oreiller, et encore qu'il arrêtait son tilbury devant
la campagne de Casimir Delavigne, et montait sur la banquette pour lui
crier des injures de _bas voyou_.
* * * * *
_Lundi 30 janvier_.--On nous dit chez Dentu, qu'il y a eu ce matin un
article de Janin sur les HOMMES DE LETTRES. Nous achetons les DÉBATS, et
nous trouvons dix-huit colonnes d'éreintement, dans lesquelles Janin nous
accuse d'avoir fait un pamphlet contre notre ordre, un tableau poussant au
mépris des lettres. Oui, c'est ainsi que le critique parle de ce livre, la
meilleure et la plus courageuse action de notre vie, ce livre qui ne fait
si bas le bas des lettres que pour en faire le haut, plus haut et plus
digne de respect.
* * * * *
_Samedi 4 février_.--Gavarni vient dîner. Il a fait la grande partie
d'aller au bal de l'Opéra avec nous. En arrivant, il demande une feuille
de papier et y dépose de petites machines mathématiques, qui lui sont
venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir
Léotard, et, après le Cirque, nous allons prendre un grog dans un café des
boulevards, où il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux
de Biot, de ses livres de mathématiques où il n'y a pas de figures.
Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opéra, qu'il n'a pas vu
depuis quinze ans, le voici à mon bras, perdu dans cette foule, comme un
roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: «Le carnaval,
c'est moi!»
Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous
restons une heure à regarder, d'une loge, la danse et les masques, une
heure où il semble faire une sérieuse étude du costume nouveau et presque
général des danseuses: de ce costume de bébé, de cette petite robe-blouse
descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines
ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tête des
danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramène coucher
chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a
suffoqué. Il se traîne en marchant, il monte notre escalier lentement,
lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de
l'Opéra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.
Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de
charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le
bal et les folies que nous aurions pu y faire.
* * * * *
_Dimanche 5 février_.--Déjeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette
tendre histoire sur une Soeur de l'hôpital de Rouen, où il était interne.
Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur était
amoureuse--platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de
l'hôpital étaient cloîtrées et ne descendaient dans la cour de l'hôpital
que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet était en train de veiller son ami,
quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une
prière qui dura un grand quart d'heure--et tout cela sans faire plus
d'attention à lui, que s'il n'était pas là.
Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mèche
de cheveux, coupée pour la mère du mort, et qu'elle prenait, sans un merci,
sans une parole. Et depuis, pendant des années qu'ils se trouvèrent
encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'était passé entre
eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrême serviabilité.
* * * * *
Mardi 7 février.--... Du chalet de Janin à Passy nous allons au
Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espèce de
coup de sang qu'il a eu samedi, disant: «Je n'aime pas les choses que je
ne comprends pas!»
Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en
a fait des croquis. «Non, non, mais je les ai emportées dans ma tête. Dans
six mois, elles me seront parfaitement présentes. Le tout est de résumer
ça par une idée très simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille,
et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et à la
fantaisie de la femme.»
Là-dessus, il nous met sur les genoux un album de ses anciennes
lithographies qu'il a retrouvé, et nous voyons combien, avant d'arriver à
sa facilité de dessin sans modèle, à son _imagination du vrai_, il a fait
de profondes, sérieuses, patientes, scrupuleuses études de la nature...
C'est partout là dedans, la mère de Feydeau, le père de Feydeau, et
d'Abrantès, et jusqu'au dos d'Henri Berthoud, faisant le dos de cet
inconnu. Il nous arrête à une petite image de bal qui ressemble à un bal
d'insectes, et dont il moque la maigreur, et la conscience des parquets,
et le fini et le précieux, mais où il rencontre l'animation du bal, et une
opposition assez satisfaisante des blancs et des noirs, des habits et des
robes,--toutefois en déclarant que, dans ce temps, il n'avait pu encore
arriver ni aux noirs ni aux gris _veloutés_.
* * * * *
_Dimanche 20 février_.--Au coin de sa cheminée, Flaubert nous raconte son
premier amour. Il allait en Corse. Il n'avait fait encore que se
_desniaiser_ avec une fille de chambre de sa mère. Il tombe dans un petit
hôtel à Marseille, où des femmes de Lima étaient descendues avec un
mobilier d'ébène, incrusté de nacre, qui faisait l'émerveillement des
voyageurs. Trois femmes en peignoir de soie, filant du dos au talons,
flanquées d'un négrillon habillé de nankin et chaussé de babouches: un
monde qu'il entrevoyait dans un _patio_ tout plein de fleurs des tropiques,
et où chantait au milieu un jet d'eau,--pour un jeune Normand qui n'avait
encore voyagé que de Normandie en Champagne et de Champagne en Normandie,
c'était d'un exotisme bien tentant. Et un matin, revenant d'une pleine eau
dans la Méditerranée, à l'une de ces trois femmes rencontrée sur le seuil
de sa chambre, une femme de trente-cinq ans, une magnifique créature, il
jetait un de ces baisers où l'on jette son âme... Ce furent une fontaine
de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien.
Depuis, il revint plusieurs fois à Marseille, s'informa et ne put jamais
savoir ce qu'étaient devenues ces trois femmes. La dernière fois qu'il y
passa, se rendant à Tunis à l'occasion de son roman de Carthage, il ne
retrouve plus la maison, qu'à chacun de ses passages il avait été voir. Il
regarde, il cherche, il s'aperçoit que c'est devenu un bazar de jouets, et
que le premier est occupé par un coiffeur. Il y monte, s'y faire raser, et
reconnaît encore au mur le papier de la chambre.
* * * * *
_27 février_.--N'y a-t-il pas dévoilée toute une existence d'homme dans
cette énumération d'une affiche de vente après décès: un pistolet de salon,
une lorgnette en écaille, une canne de jonc à pomme d'or, une épingle
jumelle ornée de brillants?
* * * * *
_4 mars_.--Nous causons avec Flaubert des LÉGENDES DES SIÈCLES de Hugo. Ce
qui le frappe surtout dans Hugo, qui a l'ambition de passer pour un
penseur: c'est l'absence de pensée. Hugo n'est pas un penseur; c'est,
selon son expression, un naturaliste. Il a de la sève des arbres dans le
sang... Puis il parle avec un mépris colère de Feuillet, de la cour basse
qu'il fait aux femmes dans ses oeuvres, disant: «Ça prouve qu'il n'aime
pas la femme. Les gens qui l'aiment, font des livres où ils racontent ce
qu'ils ont souffert à propos d'elle, car on n'aime que ce dont on
souffre.--Oui, lui disons-nous, cela explique la maternité!»
Alors on lui apporte trois gros volumes in-4, imprimés à l'Imprimerie
Impériale, sur les mines de l'Algérie où il espère trouver un mot dont il
a besoin pour son livre sur Carthage.
Soudain, il se met à nous réciter des lambeaux formidablement cocasses
d'une tragédie ébauchée avec Bouilhet sur la découverte de la vaccine,
dans les purs principes de Marmontel, où tout, jusqu'à «grêlée comme une
écumoire» était en métaphores de huit vers: tragédie à laquelle il a
travaillé pendant trois ans, et qui montre la persistance de boeuf de cet
esprit, même dans les imaginations comiques, dignes d'un quart d'heure de
blague.
Il a beaucoup écrit à sa sortie de collège et n'a jamais rien publié, sauf
deux petits articles dans un journal de Rouen. Il regrette un volume
d'environ 150 pages, composé l'année qui a suivi sa philosophie: la visite
d'un jeune splenétique à une fille, un roman psychologique trop plein,
dit-il, de sa personnalité. Dans MADAME BOVARY, il nous affirme qu'il n'y
a qu'un seul type, esquissé de très loin d'après nature, un certain ancien
payeur des armées de l'Empire, bravache, débauché, sacripant, menaçant sa
mère de son sabre pour avoir de l'argent, toujours en bottes, en pantalon
de peau, en bonnet de police, pilier du cirque Lalanne, dont les écuyers
venaient prendre chez lui du vin chaud fait dans des cuvettes, et dont les
écuyères venaient aussi accoucher sous son toit.
* * * * *
--C'est un grand, événement de la Bourgeoisie que Molière, une solennelle
déclaration de l'âme du Tiers-État. J'y vois l'inauguration du bon sens et
de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie
en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y
sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est
élan et de premier mouvement y est averti et corrigé.
Corneille est le dernier héraut de la noblesse; Molière est le premier
poète des bourgeois.
* * * * *
--Ne jamais parler de soi aux autres et leur parler toujours d'eux-mêmes,
c'est tout l'art de plaire. Chacun le sait et tout le monde l'oublie.
* * * * *
_10 mars_.--J'ai reçu de Mme Sand sur les HOMMES DE LETTRES une lettre
charmante comme une poignée de main d'ami... La vérité est que notre livre
a un succès d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru à
une grande vente. Et nous restons depuis quinze jours à cinq cents,
ignorant si nous arriverons à une seconde édition. Après tout, nous sommes
fiers entre nous de notre livre, qui restera, quoi qu'on fasse, en dépit
des colères des journalistes; et à ceux qui nous demanderaient: «Vous vous
estimez donc beaucoup?» nous répondrions volontiers avec l'orgueil de
l'abbé Maury: «Très peu quand nous nous considérons, beaucoup quand nous
nous comparons!»
Il est bon toutefois d'être deux pour se soutenir contre de pareilles
indifférences et de semblables dénis de succès, il est bon d'être deux
pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec
tant d'impuissants.
Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans
désespérance, apprendront-elles le courage à des travailleurs d'un autre
siècle. Qu'ils sachent donc qu'après dix ans de travail, la publication de
13 volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès
même, une oeuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman
même, dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent «une force magistrale»,
il n'y a pas une gazette, une revue petite ou grande qui soit venue à nous,
et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne
serons pas encore obligés de le publier à nos frais;--et cela quand les
plus petits fureteurs d'érudition et les plus minces écrivailleurs de
nouvelles, sont édités, rémunérés, réimprimés.
* * * * *
_Dimanche 11 mars_.--On sort de table... Femme au délicat profil, au joli
petit nez droit, à la bouche d'une découpure si spirituelle, à la coiffure
de bacchante donnant aujourd'hui à sa physionomie une grâce mutine et
affolée, femme aux yeux étranges qui semblent rire, quand sa parole est
sérieuse. Toutes les femmes sont des énigmes, mais celle-ci est la plus
indéchiffrable de toutes. Elle ressemble à son regard qui n'est jamais en
place, et dans lequel passent, brouillés en une seconde, les regards
divers de la femme. Tout est incompréhensible chez cette créature qui
peut-être ne se comprend guère elle-même; l'observation ne peut y prendre
pied et y glisse comme sur le terrain du caprice. Son âme, son humeur, le
battement de son coeur a quelque chose de précipité et de fuyant, comme le
pouls de la Folie. On croirait voir en elle une Violante, une de ces
courtisanes du XVIe siècle, un de ces êtres instinctifs et déréglés qui
portent comme un masque d'enchantement, le sourire plein de nuit de la
Joconde. Il y a souvent comme la tombée d'une larme au milieu d'une de ses
blagues, et presque toujours, au bout d'une de ses phrases attendries, un
strident _rrrr_, qui semble la crécelle de l'ironie.
Et l'on ne sait vraiment si c'est une femme qui a plus envie d'être à vous
que de se moquer de vous.
* * * * *
_Samedi 17 mars_.--Une jouissance tout à fait supérieure: un grand acteur
dans une pièce sans talent. Vu Paulin Ménier dans le COURRIER DE LYON. Un
admirable comédien, le comédien supérieur de ces années. Un créateur de
types, avec une silhouette, des gestes, une physionomie des épaules, un
masque du crime d'après des études sur le vrai, d'après des modèles
entrevus dans une imitation de génie.
Paulin Ménier, le seul acteur qui donne aujourd'hui à une salle le frisson,
le petit froid derrière la nuque, que donnait Frédérick Lemaître.
* * * * *
--L'humoristique chose qu'on me contait hier à propos de l'étiquette des
cours d'Allemagne. Il est défendu de se moucher, même d'éternuer devant
les souverains de là-bas. Une ambassadrice de ma famille se trouvait très
embarrassée quand il lui arrivait de s'enrhumer. Heureusement qu'elle
était prise en affection par une espèce d'antique _camerera mayor_, dans
la famille de laquelle se léguait au lit mort, de génération en génération,
le secret de ne pas éternuer devant son souverain. Et elle lui révéla ce
secret: qui est de se pincer le cartilage, intérieur du nez d'une certaine
façon.
* * * * *
_Dimanche 1er avril_.--Nous parlions aujourd'hui de l'amoureux à la mode,
de l'homme à femmes de l'heure présente, et du renouvellement qui se fait
tous les trente ans, dans la physionomie du séducteur. Le _ténébreux_ de
1830 est démodé; qui l'a remplacé? le jocrisse de salon, le farceur, le
faiseur d'imitations. Et ce changement vient de l'influence du théâtre sur
les femmes. En 1830, c'étaient les Antony qui faisaient prime, aujourd'hui
ce sont les Grassot. L'acteur dominant, culminant d'une époque, semblerait
donner le _la_ à la séduction amoureuse.
--Certains mots d'une méchanceté sublime sont donnés à des femmes sans
intelligence: la vipère a la tête plate.
* * * * *
_7 avril_.--A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné
par Vigneron, qui annonce le _Désespoir des bras tendus_.
Un rendez-vous de la force moderne, depuis l'athlète de la lutte à main
plate et l'hercule du Nord, jusqu'au gymnaste de l' «Adresse française».
Tous les types: les forts de la Halle apoplectiques, à la chemise sans
cravate, à la courte blouse relevant et ouverte; les marchands de vins à
nuque de taureau; les maigres petits savatiers pâlots, à la mine de catin,
le cou et les bras nus dans des gilets de flanelle rose; les souples
tireurs de canne, à la tête de chat; les jolis éreintés de barrière, un
bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant leur avant-bras, pour
faire palper, à leurs voisins, sur le drap de la manche, le _sac de pommes
de terre_ de leurs biceps; les maîtres d'armes de régiment, une redingote
passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, le front
évasé, les yeux enfoncés, un petit bout de nez relevé et le visage en as
de pique.
A côté de ces hommes, deux genres de femmes: la vieille teneuse de gargot
et de basse table d'hôte; la petite fille du peuple, toute jeunette, au
bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique, qui vient
de tirer le sabre, redemande son mouchoir, où les sous sont noués dans un
coin.
--Ce qui me dégoûte c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses
du monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque
grand toqué de gloire ou de foi, qui brouille un peu la terre et tracasse
son temps à coups d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois,
à l'équilibre des budgets. Il n'y a plus de fou même parmi les rois.
* * * * *