Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag.

Ici il ne mange plus,--car nous dînions,--sa voix devient amoureuse, son

oeil, plus vif, prend de la fixité, et avec sa haute parole, il nous

emporte comme dans un monde de rêves et d'idées, où il fait jaillir, sous

des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches sur le

_mouvement_ et la _vitesse_... Mais il y a pour lui une difficulté

personnelle à se faire accepter, à se faire lire. Car sur de telles choses,

il faut qu'il compte avec les préjugés du public, les préventions des

savants, pour lesquels il n'est que le peintre des DÉBARDEURS. Il est

obligé par là à une défiance de toute poésie: «Il faut s'astreindre à

écrire cela comme un maître d'école de village.» Il faut aussi commencer

par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'après aux

grandes révolutions, à celle qu'il veut tenter contre le calcul

différentiel, contre l'X. Et il s'écrie: «La mathématique meurt de l'X!»

C'est tout un renversement de la géométrie qu'il nous indique... Les

géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la

distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous,

est énorme comparé par nous à l'acarus du bourdon... La géométrie mal

baptisée: mesure de la terre: ce n'est pas de mesure qu'il s'agit, «c'est

de faire connaître, c'est de donner la forme de la durée et de l'intensité

des choses.»

Et redescendant brusquement à terre, il termine la conversation par un

charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique

mélacolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de

romances.

* * * * *

--Il est indispensable, pour être célèbre, d'enterrer deux générations:

celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège,--la vôtre et

celle qui vous a précédé.

* * * * *

Il y a dans le talent de certains hommes, une certaine continuité et

égalité de production qui parfois m'ennuie. Ils ne me semblent plus écrire,

mais couler. Ce sont ces fontaines de vin des fêtes publiques, une

distribution de métaphores au peuple.

* * * * *

Le peuple se promène au cimetière et fait des visites à l'hôpital.

* * * * *

_15 octobre.--Edouard nous enlève passer deux jours à la Comerie... Nous

allons voir, au château de Boran, chez la comtesse de Sancy dont le mari

est Sancy-Parabère, et qui est dame d'honneur de l'Impératrice, le

portrait de Mme de Parabère.

C'est un triomphant portrait de Largillière. La dame galante, dans un

corsage aux tons violets, affectionnés par le Titien, trône sur des

ondoiements de satin saumoné. D'une main elle cueille un oeillet donné par

le Régent, et qui serait, d'après une légende de famille, le prix de sa

livraison. Dans le bas du tableau, un négrillon du Véronèse tend une

corbeille de fleurs à celle que le Régent appelait mon petit _corbeau

noir_, à la frêle jeune femme aux nerfs d'acier pour le plaisir et l'orgie.

Un portrait où éclate l'esprit de la physionomie, ce caractère tout

moderne et qui se lit assez peu dans les portraits du temps de Louis XIV,

et même dans la plupart des portraits, au type bovin de la Régence, peints

par Nattier. Et à cette physionomie moderne se trouve alliée une grâce

légère et volante dans l'arrangement du costume, et l'accommodement de la

chevelure joliment frisée et relevée en deux cornes, qui lui font un

diadème de déesse amoureuse: toutes choses dont il n'existe rien dans le

portrait gravé de Vallée.

Au moment de partir, Mme de Sancy, qui est la fille du général

Lefebvre-Desnouettes, nous offre aimablement de visiter son musée

napoléonien: la chambre de Napoléon à l'hôtel de la rue de la Victoire,

léguée à son père.

La porte de cette pièce, qui était mansardée, a tout au plus la hauteur

d'un homme un peu grand. Sur un fond brun violacé, des arabesques, genre

Pompéi, en camaïeu d'un blanc bleuâtre, et où l'on voit, sous une

figuration de la Légion d'honneur, _Honneur et Patrie_, d'un côté une tête

d'homme antique surmontée d'un aigle, de l'autre, une tête de femme

antique surmontée d'un crocodile. Le lit est en bois peint en bronze vert,

des canons en font les quatre montants, et la flèche du lit est une lance

de laquelle tombent des rideaux pareils aux rideaux de la fenêtre, des

rideaux de tente, de la cotonnade à grandes rayures bleues. A côté, se

trouve une petite commode d'acajou à têtes de lions avec des anneaux dans

la gueule. Le bureau sur lequel fut peut-être préparé le 18 Brumaire a,

sur les côtés, l'applique de deux glaives antiques, toujours peints en

bronze vert. Les sièges simulent des tambours.

On voit dans cette chambre à coucher, l'homme d'avant Brumaire, théâtral

déjà. C'est un logis qu'on dirait dramatisé avec les mauvais accessoires

d'un théâtre de province.

* * * * *

_23 octobre_.--Ce sont, chez l'homme, deux grands glas de la mort de la

jeunesse, que le dégoût des sauces de restaurant et le rêve d'une maison

de campagne.

--Au fond, la médisance est encore le plus grand lien des sociétés.

--Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

* * * * *

_29 octobre_.--Vraiment, il y a du courage à résister à la tentation du

feuilleton, à cette chose qui procure la grosse publicité, sans parler de

la place matérielle qu'elle donne à votre individu, et de la présentation

toute naturelle qu'elle fait de vous à toutes les femmes de théâtre et de

la gloire touchée comptant, et de l'argent sonnant qu'elle met dans votre

poche. Être dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n'avoir que les

maigres satisfactions qui vous touchent de bien loin et dont vous avez si

peu conscience: la conscience du succès d'un livre qui n'est jamais au

présent, mais toujours dans l'avenir. Être inconnu de ses ennemis, méconnu

de ses amis par le renfermé de son oeuvre et le peu de bruit qu'on fait

autour de soi-même,--il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

* * * * *

_1er novembre_.--Je vais inviter Saint-Victor à dîner. Je l'invite pour

vendredi: «Ah! mon cher, c'est mon feuilleton, désolé, impossible!--Samedi,

alors?--Pas possible plus que le vendredi.» Et il me montre des

photographies de Memling qu'il appelle le Vinci flamand, et parle de la

spiritualité de ses vierges, faite chez cet artiste avec la lymphe des

Flandres.

Et comme, à la fin, nous nous mettons à causer des deux livres auquels

nous travaillons, lui aux BORGIA, nous aux MAITRESSES DE LOUIS XV, nous

nous avouons que ce sont des sujets diantrement embarrassants, pour ne pas

compromettre deux vieilles choses que nous respectons,--peut-être parce

qu'elles sont vieilles--la Papauté et la Royauté.

* * * * *

--L'amour romain avait volé le soupir de l'amour grec. Il s'exhalait dans

cette exclamation expirante du plaisir, dans ce mot ailé et palpitant,

mourant sur le bord des lèvres: Psyché. «Mon âme.»

* * * * *

_Novembre_.--Une belle indifférence de l'argent qui nous peint d'après

nature. Nous avons donné ces jours-ci à vendre de la rente pour

l'impression de nos HOMMES DE LETTRES. Et nous, qui lisons, tous les soirs,

le journal LE SOIR, n'avons songé, ni l'un ni l'autre, à regarder ce

qu'avait fait la Bourse.

* * * * *

_4 novembre_.--Nous recevons nos épreuves. Quand la feuille est venue, que

nos personnages paraissent vivants, que notre dialogue nous semble une

voix, nous sortons de ce papier, échappé de nos entrailles et que nous

corrigeons avant de nous coucher,--nous sortons avec une vraie fièvre qui

nous retourne deux ou trois heures, sans sommeil, dans notre lit.

* * * * *

_15 novembre_.--Comme mon dentiste me nettoyait les dents, penché sur moi,

il me dit tout à coup: «Est-ce que vous allez quelquefois entendre les

prêtres? Ils sont si bêtes! Ils n'ont jamais dit ce que c'était que Dieu!»

Et la voix de mon dentiste était devenue une voix d'apôtre.--Dieu ne peut

pas être homme, il est essence. Il n'y a qu'un philosophe qui a dit cela:

c'est Bacon... Quant à Marie, c'est la reproduction universelle, la

réverbération de Dieu. Voici ce que les prêtres n'ont jamais formulé, et

cependant Apollonius de Tyanes l'a vue ainsi, des siècles avant sa

naissance, car elle a existé de toute éternité!

Comme il fait chaud aujourd'hui! Quel drôle de temps! Des tremblements de

terre! Vous savez qu'il vient d'y en avoir encore un à Erzeroum? Des

chaleurs inexplicables! la comète de l'an passé! Tout cela est signe de

quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape.

Il ne restera presque plus de prêtres. C'est le règne de Jésus-Christ qui

arrive... Et tout ça, ce ne sont pas des farces, c'est dans l'Apocalypse.

Les prêtres le savent bien. Mgr l'archevêque de Paris en a parlé, de ce

règne de Jésus-Christ, dans son mandement. Et il y a une église de cela,

du règne de Jésus-Christ, qui était autrefois près du chemin de fer, à la

barrière du Maine, et qui est maintenant au Panthéon. Je connais un

médecin qui en fait partie. Ce sont les aperçus religieux de Swedenborg,

mais ça n'a pas de base...

Malaise des esprits, trouble des âmes, religiosité remuant dans l'ombre,

agitations sourdes de la veillée d'armes d'une suprême bataille livrée par

le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme

du XIXe siècle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le

coup de la question italienne, des lettres pastorales des évêques, de la

levée de boucliers de l'Église en faveur du pouvoir temporel; et il y a

dans ces paroles comme l'annonce d'une sorte de fièvre et de délire des

consciences; et j'y vois, germant déjà dans le petit bourgeois éclairé,

l'anarchie des croyances et le gâchis social que cela prépare dans un

avenir très prochain.

Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter

quelque chose sur la tête et de tenir dans la rue son chapeau à la main,

mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas

tout à fait personnelles: elles lui sont apportées par le courant des

choses, elles lui sont soufflées par le vent des idées dans l'air.

* * * * *

--Nous n'allons qu'à un théâtre. Tous les autres nous ennuient et nous

agacent. Il y a un certain rire du public à ce qui est vulgaire, bas et

bête, qui nous dégoûte. Le théâtre où nous allons est le Cirque. Là, nous

voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier,

qui font leur métier et leur devoir: au fond, les seuls acteurs dont le

talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou mieux encore

comme le saut périlleux. Car, en cela, il n'y a pas de faux semblant de

talent: ou on tombe ou on ne tombe pas.

Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour

attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de

férocement curieux en même temps que de sympathiquement apitoyé,--comme si

ces gens étaient de notre race, et que tous, bobêches, historiens,

philosophes, pantins et poètes, nous sautions héroïquement pour cet

imbécile de public... Au fait, quelqu'un a-t-il jamais vu une femme faire

le saut périlleux, et la grande supériorité de l'homme serait-elle en

cette seule et unique chose?

* * * * *

--Dans les troubles de l'art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles

doctrines sont mourantes, et que l'art se trouve entre une tradition

perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres,

charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui

risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption

suave, une délicieuse témérité. Tel Honoré Fragonard, le plus merveilleux

improvisateur parmi les peintres.

Parfois je m'imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous

deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça

ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot? Tableaux de famille,

attendrissement de la nature, libertés d'un conte plaisant et en tout le

même ton ému et polissonnant.

* * * * *

_Mardi 13 novembre_.--Pour la première fois de notre vie, une femme nous

sépare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Châteauroux, qui fait

faire à l'un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un

paquet de ses lettres intimes, adressées à Richelieu, et faisant partie de

la collection Leber.

En revenant, je rencontre, à la gare, Flaubert faisant la conduite à sa

mère et à sa nièce qui vont passer l'hiver à Paris. Son roman carthaginois

est à la moitié. Il me parle d'un travail qu'il lui a fallu faire d'abord,

tout simplement pour se convaincre que cela était comme il le disait, puis

il se plaint de l'absence de dictionnaire qui le force aux périphrases

pour toutes les appellations, trouvant que les difficultés augmentent à

mesure qu'il avance, et forcé d'_allonger_ sa couleur locale, ainsi qu'une

sauce.

* * * * *

--Tous les mariages aujourd'hui se font, sous le régime dotal. Les parents

veulent bien livrer au mari, le corps, la santé, le bonheur d'une fille,

enfin toute sa femme,--sauf sa fortune.

* * * * *

_Fin novembre_.--Aujourd'hui,--je ne sais pas quel jour nous sommes, et

pour combien de jours ce sera--nous avons un groom. Il a une vraie livrée:

une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche

et un chapeau à cocarde noire. Il tombe d'Afrique, où il a mangé de la

panthère, et encore plus, je crois, de la vache enragée. C'est une charité

que je fais, à ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage,

moitié singe, moitié voyou de Londres, et une petite tête et un petit

corps, où semblent germer tous les mauvais instincts d'un cocher de remise,

d'une bonne de fille, d'un enfant de pauvre, enfin le type complet de

l'emploi. Avec cela il est socialiste, et fort monté contre les rentiers

et les propriétaires.

Rose, qui, à notre école, commence à faire des tirades comme dans une

pièce des boulevards, lui prêche, dans un coin de la cuisine, _la religion

de l'honneur_.

* * * * *

_9 décembre_.--Comme nous allions, il y a deux jours, au Musée du Louvre,

demander la permission de graver le dessin de Watteau, représentant

l'Assemblée des musiciens chez Crozat, Chennevières nous raconte que le

Musée est, sens dessus dessous, à propos du dessin de la REVUE DU ROI,

qu'on a proposé au Musée d'acheter, et que le Musée n'a pas de quoi

acheter. Oh! si c'était un dessin de l'École italienne ou flamande, on en

trouverait, de l'argent, et même, s'il le fallait, un certain nombre de

mille francs. Chennevières nous donne l'adresse du dessin, et nous courons

rue des Bourdonnais n° 13.

Nous voici dans une toute petite chambre, chauffée par un poêle de fonte,

et où une grande table, sur laquelle est couché un enfant de quelques mois,

tient toute la pièce. Une femme est là, qui travaille sous une lampe à la

confection de chemises de peuple. Nous demandons à voir le dessin. De

dessous la table elle tire un dessin empaqueté dans une serviette, et

c'est le fameux dessin de l'exposition de 1781.

--Vous en voulez, Madame?

--Mille francs!

Et comme nous lui en offrons 300 francs, le prix auquel nous savions que

le mari était à peu près descendu, après l'avoir fait offrir à tous les

riches amateurs de Paris, un sec: «Reconduisez ces Messieurs», dit par la

femme à une petite fille, nous ôte tout espoir et nous fait descendre le

misérable escalier, le gosier sec comme après une grande émotion.

Le lendemain, nous offrons 400 francs au mari, à l'homme du ménage, et

cela par acquit de conscience et sans la moindre espérance, quand, le soir,

le mari et la femme, et même le petit enfant au sein de sa mère, nous

apportent le dessin sur lequel nous ne comptions pas.

Et nous passons toute la soirée, à regarder le roi Louis XV passer la

revue de sa maison militaire, son livret à la main, et les soldats

microscopiques et les curieux refoulés à coups de crosse de fusil, et les

chambrières montées sur le haut des carrosses, et dont un coup de vent

fait envoler les jupes.--Notre plaisir mêlé d'un petit remords, d'avoir pu

si peu donner d'argent, pour un si beau dessin, à de si pauvres gens!

* * * * *

--Rien de plus charmant, de plus exquis que l'esprit français des

étrangers, l'esprit de Galiani, du prince de Ligne, de Henri Heine.

* * * * *

_15 décembre_.--Nous tombons sur des fragments oratoires du Marat de Lyon,

sur l'éloquence grisée de Chalier, où la phrase sonne parfois comme un

vers d'Hugo. Personne n'a vraiment rendu la passion, l'excitation, la

furie, le grand _delirium tremens_ de ce temps. La Révolution n'a eu pour

historiens jusqu'à présent que de froids journalistes comme M. Thiers ou

des harpistes comme Lamartine... Et les peintres donc, quelles pauvres

intelligences! Nous étions plongés, ces journées-ci, dans les MÉMOIRES DE

Mme DE LAROCHEJACQUELEIN. Quel livre! Quelle épopée! Quel roman. C'est

tout à la fois l'Illiade et le Dernier des Mohicans. Que de tableaux! Le

passage de la Loire à Florent-le-Vieux, c'est le passage du Nil. Et comme

dans les temps antiques, toujours des individualités en relief, et la

guerre ayant encore l'air d'être entre des hommes et non entre des

multitudes. Là dedans, les derniers héros! Et jusqu'au comique qui se

trouve mêlé au tragique, quand les restes de l'armée en guenilles

s'affublent de turbans du théâtre de La Flèche, et qu'on se fait fusiller

dans de vieux jupons. Oui, c'est comme la défroque du Roman comique tombée

sur les épaules d'une légion thébaine. Et savez-vous ce que la peinture a

trouvé dans cette retraite des Dix Mille... un curé qui monte la garde.

* * * * *

--Sommes-nous bien ou mal organisés? En toute chose, nous voyons la fin,

l'extrémité de la chose! Les autres se jettent comme des étourneaux, et

sans réflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand

nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la

prison qu'il faudra faire, la pension qu'il faudra payer à la famille!

C'est toujours dans notre cervelle les infinies déductions de l'imprévu,

déductions qui ne viennent à la pensée de presque personne. Dans un

caprice, dans une liaison, notre pensée escompte d'avance les sommes

d'argent, de liberté, etc., etc., qu'il sera nécessaire de débourser.

Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain.

Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer à un duel

nécessaire, à une femme tentante, à une bouteille de vin supérieur.

Est-ce tout à fait un malheur? Non. Si cela empoisonne un peu la

jouissance présente, l'imprévu ne vous désarçonne pas,--et vous êtes

toujours prêt à aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une

résolution délibérée, une volonté amassée, une patience constante des

mauvais hasards.

* * * * *

_11 décembre_.--Nous sommes à la Porte-Saint-Martin dans la loge de

Saint-Victor. C'est la première de la TIREUSE DE CARTES, de Victor Séjour

et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispée, et cette physionomie

dure, fermée, cette _tête de bois_ qu'il a dans l'embarras, l'émotion,

l'ennui.

C'est plein de mères d'actrices, de vaudevillistes, de critiques, d'hommes

sans nom qui ont un nom au théâtre, ou des droits sur le directeur, ou des

créances sur l'auteur, ou une parenté avec le souffleur, le placeur, et

d'actrices qui ne jouent pas, et d'acteurs de province en congé, et de

filles littéraires et de leurs petits amants de poche.

Dans la loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, trône, dans le demi-jour,

Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout

entourée d'une cour de cravates blanches, qu'on perçoit dans l'ombre. Et

voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire:

Bischoffsheim, l'ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge;

la petite Dinah, avec sa jolie tête serpentine, assise au balcon à côté de

la mère Félix, parée d'un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppée de gaze

comme une fiancée d'Abydos, Gisette, à côté de la femme du célèbre

dramaturge Grangé; Dennery est derrière avec son petit oeil éteint. Le

patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses

poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux

d'enfant et sa mine chiffonnée, un peu écrasée par la grande passe bleue

de son chapeau. Théophile Gautier, torpide à la façon d'un sphinx et d'un

poussah, semble résigné à tout ce qui va se passer.

C'est une grande représentation. Il y a un sergent de ville au carreau de

notre loge, et tout près un cent-garde flamboyant; et assis à côté de

l'ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d'un

poignard de son pays. L'Empereur est venu applaudir avec l'Impératrice

l'oeuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes célèbres, et

présentement le secrétaire de l'Empereur.

La pièce commence, une pièce comme toutes celles que les rhétoriciens

serrent dans leur commode. Ce n'est pas même du faux Hugo. Et dans la

salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pâmoisons; «Oh! que

c'est bien écrit!» Mais la pièce n'est pas sur le théâtre, elle est dans

la salle. L'intrigue et le drame, c'est la déclaration officielle des

amours de Saint-Victor et de l'actrice en scène. Toutes les lorgnettes

interrogent la face de marbre du critique, et précisément en face de nous,

au balcon des secondes, l'ancienne, la délaissée, l'Ariane, Ozy en

personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l'ingrat, en remuant

à grand bruit un immense éventail noir, au milieu de rires ironiques.

On marche l'un sur l'autre dans les corridors, où Janin souffle sur une

banquette, où Villemessant raconte le duel Galliffet, où Claudin vague, où

Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinière, où Crémieux se

plaint de la poitrine avec des tonalités de Grassot récitant du Millevoye,

où Marchal salue tout le monde.

Saint-Victor a une émotion qui se trahit par le silence, la fixité de sa

lorgnette sur l'actrice, enfin par ce cri enfantin si naïf à la tombée du

rideau, au quatrième acte, ce cri timide: «Lia toute seule! Lia toute

seule!» quand le public rappelle les acteurs et crie: «Tous, tous, tous!»

La pièce est finie. Les ouvreuses jettent les toiles sur les velours des

balcons. Le rideau s'est relevé sur la scène où les lampistes emportent

les quinquets des portants. Dans la demi-nuit de la scène, nous nous

heurtons à Fournier, qui se promène comme un fantôme, en cravate blanche,

en habit noir, demandant nerveusement aux gens, si c'est un succès et

qu'il n'a rien vu.--Cela dit du ton d'un homme qui interroge si ça va être

sa faillite.

Puis des pompiers nous dégringolent sur le corps d'un petit escalier, et

au bout d'un corridor noir, nous entrons dans une loge tout engorgée de

monde, et à la porte de laquelle on fait queue, un bon moment. Et ce sont

des effusions pareilles aux effusions de la sacristie à un mariage. Au

milieu d'hommes qui s'effacent pour les laisser passer, des avalanches de

femmes se précipitent sur Lia, l'embrassent. Et bientôt, sous le coup des

émotions de la soirée, de l'ébranlement des nerfs de chacun, l'embrassade

devient générale, et de bonne foi dans le moment. Au milieu du désordre

des houppes, des pots de cold-cream, des cartons à serrer les fausses

nattes, dans la lumière fumeuse et sentant la mauvaise huile de deux

quinquets de cuivre à globes de lampe, assise sur un tabouret de piano,

recouvert de maroquin gris perle, Lia, qui a l'air d'un petit séraphin

gothique de maître primitif, et dont le corps grêle est perdu dans les

grands plis d'une robe de chambre brune, aux compliments qu'on lui fait

sur le talent qu'elle a su déployer, aux reproches qu'on lui adresse

d'avoir été trop vite, Lia, la tête soulevée au-dessus de l'affaissement

de tout son corps, répète d'un air à la fois hébété et tendre: «Ah! mes

enfants! mes enfants!»

* * * * *

ANNÉE 1860

_Jeudi 12 janvier_.--Nous sommes dans notre salle à manger, cette jolie

boîte tendue, fermée, plafonnée de tapisseries, où nous venons d'accrocher

le triomphant Louis Moreau de la REVUE DU ROI, et qui est toute lumineuse

et égayée des feux doux d'un lustre de cristal de Bohême.

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 15 / 21 段