dans la maison de M. Clermont-Tonnerre, où avait lieu une fête d'enfants,
une représentation de la BARBE-BLEUE; sur un théâtre admirablement machiné
par un répétiteur de l'École centrale, et dont il avait peint la toile:
fête, où il avait tous les succès pour sa gaieté, pour sa camaraderie avec
les moutards, pour ses imaginations drolatiques; fête, où il s'était
trouvé heureux, heureux comme tout, jusqu'au moment où M.
Clermont-Tonnerre voulait à toute force faire atteler pour le reconduire
chez lui et où il avait été forcé d'esquiver la politesse, en lui disant
qu'il allait retrouver une petite femme tranquille, que son arrivée en
équipage effaroucherait.
Pendant ce temps, il est encore devenu l'ami intime du corps des pompiers,
pour lesquels, à l'occasion du bal qu'ils donnent tous les ans, il a peint
un resplendissant transparent, une peinture de onze pieds, qui--amère
ironie--lui a été payée par quelques paroles bien senties du préfet de la
Seine, le félicitant de son désintéressement envers un corps qui rend de
si grands services.
Ma foi, ce garçon, à bien regarder autour de moi, je l'estime plus que
beaucoup d'autres. Il a le malheur, il est vrai, de se complaire parmi la
crapule; mais il est incapable de trahir ses antipathies et de caresser
quelqu'un pour avoir une commande. Il est banal, _putain_, mais si délicat,
si rebelle aux emprunts et si peu susceptible, au milieu de sa noire
misère, d'un sentiment envieux, haineux pour les heureux de ce monde. Il
ne dit pas comme au théâtre: «Ma mère! ma mère!» blague même
outrageusement le sentiment filial, et cependant il a envoyé à sa mère la
moitié du peu qu'il a gagné cette année; et à la malédiction qu'elle vient
de lui adresser pour n'être pas allé la voir à Saint-Germain, juste le
premier jour de l'an, il a répondu par ce mot: «Je n'ai pas pu parce
que... et je t'affranchis ma lettre, ce qui me prive toute la journée de
fumer.»
* * * * *
_27 janvier_.--Ce matin, Scholl me disait un joli mot sur Barrière: «Oui,
oui, il a du talent, mais il ne sait pas se le faire pardonner!»
* * * * *
_27 janvier_.--Notre roman LES HOMMES DE LETTRES est fini. Plus qu'à le
copier. C'est singulier, en littérature, la chose faite ne vous tient plus
aux entrailles. L'oeuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez
plus, vous devient pour ainsi dire étrangère. Il vous prend de votre livre
une indifférence, un ennui, presque un dégoût. Ç'a été notre impression de
tous ces jours-ci.
* * * * *
_Vendredi, 28 janvier_.--Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner; il n'a
pas faim, il vient de déjeuner: il est sept heures. C'est bien lui, un
esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle, et
qui n'a, en ce moment, de plaisir, de récréation à son terrible labeur,
que lorsqu'il a la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches,
les êtres _pleins de faits_, comme Guys, Aussandon, etc., ces originaux
complexes qui sont un résumé et un assemblage d'un tas de choses, ces
hommes au langage concret, dont la vie, selon la phrase du dessinateur,
«se passe à être un objet d'étude et de jouissance pour l'intelligence de
ceux qui boivent avec eux, et cela sans qu'il reste rien de cela dans une
oeuvre écrite ou peinte». Gavarni ne dîne-t-il pas dans ce moment à la
Poissonnerie anglaise, absolument parce que le maître du restaurant lui
révèle les différents trucs avec lesquels les filous volent dans les cafés.
Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans
l'espace. Il nous parle des choses qui, n'ayant que deux qualités, comme
la fièvre ou la musique: l'intensité et le temps,--marqués par un bâton
montant et descendant sur un plan fixe,--devraient écrire leur forme.
Il est fatigué, il a couru tous ces temps-ci, il a vu tous les banquiers,
Rothschild, Solar, etc., à propos d'un emprunt de 50,000 francs qu'il
voudrait faire sur sa maison du Point-du-Jour. Il a trouvé dans les
banquiers, des banquiers... Ce qui lui est le plus pénible, c'est que le
Crédit foncier, auquel il s'était adressé en dernier ressort, l'a dérangé
un mois. Pas une amertume, rien que le regret d'avoir été tiré de son
travail ordinaire.
En passant rue Montesquieu, devant un magasin de confection.
--Tiens, je vais m'acheter un pantalon...
On monte.
--Un pantalon bien chaud et foncé...
On lui prend mesure.
--Je n'y entends rien, mais du tout... Il m'ira, vous croyez?... Combien?
--Vingt-six francs.
Il paie et emporte sous son bras son pantalon.
Nous entrons dans le petit café borgne de la voiture. Nous causons d'un
projet dont il a été question, d'un grand ouvrage d'illustration sur la
Cour impériale. Il s'écrie: Oui, oui, j'y ai souvent pensé!... Puis il
nous apprend qu'il était question, ces jours-ci, de refaire un costume de
la garde, quelque chose dans le genre des horse-guards: «Il n'y avait que
moi, et je ne leur aurais pas fait un costume d'opéra. Mais la paresse du
corps m'envahit tout à fait, la paresse du corps qui devient plus forte, à
mesure que ma pensée s'active.»
--Monsieur Guillaume?
A cette appel du garçon, Gavarni se lève, nous serre la main. M. Guillaume,
c'est le nom sous lequel on le connaît à la gondole.
* * * * *
_17 février_.--Je suis dans une pièce au rez-de-chaussée, où deux fenêtres
sans rideaux versent un jour crû, et laissent voir un jardinet pelé, aux
arbustes maigres. Devant moi une grande roue, et sur la roue le bras nu
d'un homme, la manche relevée; à côté, le dos d'un autre homme en blouse
grise, encrant et chargeant une planche de cuivre sur la boite, l'essuyant
avec la paume de sa main, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la
margeant avec du blanc d'Espagne; aux murs deux caricatures au fusain
attachées par des épingles; dans un coin un vieux coucou qui semble
respirer bruyamment chaque seconde de l'heure; au fond, au milieu de
grands cartons debout sur deux rayons, un poêle en fonte, au pied duquel
est aplati un chien noir dormant et ronflant.
Et, à tout moment, les carreaux tintent, et trois enfants joufflus, comme
des derrières d'anges, collent leurs visages aux vitres, et, à tout moment,
la porte s'ouvre et les trois enfants roulent dans les jambes de l'homme
qui prépare la planche, et ressortent.
Et moi, sur ma chaise, j'attends avec l'émotion d'un père qui attend un
héritier ou rien. C'est ma première eau-forte que je fais tirer chez
Delâtre: le portrait d'Augustin de Saint-Aubin... Oui, voilà plusieurs
jours que nous sommes plongés dans l'eau-forte, mais jusqu'au cou et même
par-dessus la tête. Particularité étrange, rien ne nous a pris dans la vie
comme ces choses: autrefois le dessin, aujourd'hui l'eau-forte. Jamais les
travaux de l'imagination n'ont eu pour nous cet empoignement, qui fait
absolument oublier non seulement les heures, mais encore les ennuis de la
vie, et tout au monde. On est de grands jours à vivre entièrement là
dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une épithète, on
poursuit un effet de _griffonnis_ comme on ne poursuit pas un tour de
phrase. Jamais peut-être, en aucune situation de notre vie, autant de
désir, d'impatience, de fureur d'être au lendemain, à la réussite ou à la
catastrophe du tirage.
Et voir laver la planche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir
mouiller le papier, et monter la presse, et étendre les couvertures, et
donner les deux tours, ça vous met des palpitations dans la poitrine, et
les mains vous tremblent à saisir cette feuille de papier tout humide, où
miroite le brouillard d'une image à peu près _venue_.
* * * * *
--Au café Riche, un vieillard était à côté de moi. Le garçon, après lui
avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu'il désirait: «Je
désirerais, dit le vieillard, je désirerais... avoir un désir.»--C'était
la Vieillesse, ce vieillard.
* * * * *
_Mars_.--Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongés
et la pensée enfermée dans l'eau-forte. Rien n'occupe, rien n'arrache aux
soucis comme ces distractions mécaniques. Distraction venue à temps et qui
nous empêche de songer au retardement de notre roman dans la PRESSE.
Allons, nous voilà dans les mains un outil d'_immortalisation_ pour ce que
nous aimons, pour le XVIIIe siècle, et nous roulons projets sur projets de
livres à figures, popularisant par l'estampe les hommes et les choses de
ce temps: d'abord une série sur les artistes par fascicules et dont la
première livraison, LES SAINT-AUBIN, s'imprime dans ce moment chez Perrin
de Lyon; puis un PARIS AU XVIIIe SIÈCLE, donnant les tableaux et les
dessins inédits; enfin les personnages célèbres peints au pastel par La
Tour, les masques et les têtes reproduites dans leur grandeur nature.
Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.
* * * * *
_26 avril_.--Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au
contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent me
blesse et m'agace. Ma bonne, ma maîtresse me paraissent plus bêtes que les
autres jours. Mes amis m'ennuient, et me semblent s'entretenir d'eux-mêmes
plus qu'à l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis
forcé d'échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que
j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à
rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espère cependant quelque chose
d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis,
loin des journaux annonçant ou n'annonçant pas le passage du Tessin par
les Autrichiens, loin de mon _moi_, contemporain, littéraire et parisien,
un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable
à la FOLIE de Fragonard, gravée par Janinet,--et où la vie ne m'embêterait
pas.
* * * * *
_27 avril_.--De l'ennui, de l'ennui plus noir, plus profond, plus intense,
et nous nous y enfonçons, non sans une certaine jouissance amère et
rageuse. Au fond de nous, la pensée de dépouiller notre qualité de
Français, d'aller à l'étranger recommencer la Hollande _libre parleuse_
des XVIIe et XVIIIe siècles, de faire un journal contre ce qui est, de
s'ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de répandre ses dégoûts dans
un cri de colère... Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous.
Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pièce, annoncée par les
journaux comme reçue, est au panier. Notre roman à moitié composé nous a
été rendu. Et par là-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des
accrocs de santé.
* * * * *
_8 mai_.--On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du
grand siècle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette
belle gravure des COMÉDIENS FRANÇAIS de Watteau.
Comme c'est l'interprétation parlante de la tragédie, telle qu'elle fut
conçue dans le cerveau d'un Racine, déclamée, chantée, dansée par une
Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d'alors et les seigneurs sur
les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle,
le geste accompagnant la mélopée... Oui, la tragédie respire et vit là,
mieux que dans l'oeuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans
les reconstitutions des critiques; oui, là, sous ce portique ordonnancé
par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d'eau d'un
bassin de Latone; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où
la passion dramatique semble un menuet grandiose.
Quel Roi-Soleil de l'alexandrin, celui à qui une Ariane dit: «Seigneur!»
ce glorieux personnage couronné de sa perruque, en grand et magnifique
habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa
cuirasse de rayons! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu'on
appelle de ce grand nom: «Madame!» la princesse au panier superbe, au
corsage semblable à la queue d'un paon! Et l'attitude respectueuse de ces
deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de
leurs tirades: le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se
détournent pour pleurer et font une si régulière perspective
d'attendrissement!
--On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c'est? Le Beau est
ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre
maîtresse et votre bonne trouvent d'instinct affreux.
* * * * *
_11 mai_.--On sonne. C'est Flaubert, à qui on a dit que nous avions vu
quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient
nous demander l'adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au
sujet de son roman carthaginois: il n'y a rien. Pour retrouver, il faut
inventer du vraisemblable... Et il se met à regarder avec le plaisir
exubérant d'un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s'amuse
une grande heure à voir nos cartons, nos livres, nos petits musées.
Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaître
jeune. Il est très grand, très large d'épaules, avec de beaux gros yeux
saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des
moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il
passe quatre ou cinq mois à Paris, n'allant nulle part, voyant seulement
quelques amis, menant la vie d'ours que nous menons tous, Saint-Victor
comme lui, et nous comme Saint-Victor.
Cette _ourserie_ de l'homme de lettres au XIXe siècle est curieuse, quand
on la compare à la vie mondaine des littérateurs du XVIIIe siècle, de
Diderot à Marmontel. La bourgeoisie de l'heure actuelle ne recherche guère
l'homme de lettres que lorsqu'il est disposé à accepter le rôle de bête
curieuse, de bouffon ou de cicérone à l'étranger.
* * * * *
_14 mai_.--Charles Edmond, qui a vécu partout et connu tout le monde, et
qui, de temps en temps, dans la causerie, entr'ouvre ses mémoires, et en
tire une curieuse figure, un souvenir caractéristique, nous conte ceci, à
propos de la susceptibilité nationale des Italiens.
Il y a sept ans, il se trouvait à Nice, en même temps qu'Orsini avec
lequel il était assez intimement lié. Un matin, Orsini l'invite à déjeuner,
il refuse, lui disant, en forme de plaisanterie, qu'il est un mangeur
sérieux, aimant un morceau de boeuf, et que les Italiens se nourrissent de
polenta et de macaroni. Là-dessus il s'en va déjeuner chez une comtesse
russe à laquelle Orsini faisait la cour. Pendant qu'il est là, un comte
Pepoli, ami commun d'Orsini et de Charles Edmond, le fait demander dans
l'antichambre, lui dit qu'Orsini a consacré toute sa vie à la patrie
italienne, qu'il n'y a pour lui de plus mortelle injure qu'une offense au
drapeau italien... et, de fil en aiguille, Charles Edmond découvre qu'il
venait comme témoin à cause du propos sur la polenta et le macaroni.
Là-dessus survient la comtesse, qui se moque tellement d'Orsini, qu'un peu
honteux de sa folle susceptibilité, il se raccommode avec Charles Edmond.
* * * * *
_22 mai_.--Chez Charles Edmond nous rencontrons About. En nous promenant
dans le bois de Bellevue, il cause, il s'ouvre, il s'expansionne. C'est la
mesure d'intelligence d'un homme du monde très intelligent, avec un rien
de pion et un peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de
ses cheveux déjà gris, de sa mère, de sa soeur, de sa famille, de son
château de Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu'il
a toujours à sa table, de sa chasse, de son ami Sarcey de Suttières, dont
le roman des «Salons de province» vient comme du _Balzac bien écrit_, de
la désillusion qu'il a eue à relire NOTRE-DAME DE PARIS, la semaine
dernière, des qualités de Ponson du Terrail, et du cas qu'il en fait avec
Mérimée. C'est le _moi_ du succès, mais point trop lourd, point trop
insupportable, et sauvé par des singeries spirituelles, par de petites
caresses littéraires à l'endroit des littérateurs qui sont là, et auxquels
il sert des citations de leurs livres. Mais dans sa conversation, pas un
atome qui ne soit terrestre, parisien, et de petit journal.
Il nous entretient de son livre la QUESTION ROMAINE, qui vient d'être
saisi. Il nous dit, et nous le croyons, que l'Empereur a corrigé les
épreuves, que Fould y a travaillé et que Morny a fourni la fin, «la
Métropole à Paris», une idée du MÉMORIAL, une idée de l'autre, dont tout
cet empire est une contrefaçon. About a ajouté que Fould lui avait confié
qu'on préparait les appartements du pape à Fontainebleau, à Fontainebleau!
si par hasard il voulait se montrer méchant, ou si Antonelli faisait
quelque tour.
* * * * *
--Si j'étais tout à fait riche, j'aurais aimé à faire une collection de
toutes les saletés des gens célèbres sans talent, payant au poids de l'or
le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celui-ci et de
celui-là. Cette collection, je l'aurais livrée à l'admiration des
bourgeois, et après avoir joui de leur stupide épatement, sur l'étiquette
et le grand prix de l'objet, je me serais livré à un éreintement
épileptique, composé avec du fiel, de la science et du goût.
* * * * *
_12 juin_.--Dîner à Bellevue avec Saint-Victor.
Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer
Montparnasse à la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, à
regarder le ciel éclairé par un splendide clair de lune, et nous disant
que c'est cette même voûte vers laquelle se sont tournés les yeux de ces
millions d'hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si
contraires,--depuis les soldats de Sennachérib jusqu'aux soldats de
Magenta.
Et nous nous demandons ce qu'il peut y avoir derrière cette voûte, ce que
signifie cette comédie: la vie; ce que c'est que ce Dieu, qui est loin de
nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la
loi du dévorement des créatures; ce Dieu de cette nature, seulement
préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des
individus... Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la
cervelle de M. Prud'homme ou des insectes innommables?...
Et l'éternité, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu
de commencement. C'est cela surtout, l'éternité en arrière, que notre
pauvre cervelle ne peut imaginer... Et pas une révélation, cela était si
facile à Dieu... oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte
divine, imprimée clairement en caractères de feu. Ah! le Buisson ardent
devrait bien se rallumer... Enfin l'immortalité de l'âme, qu'est-elle?
Est-ce une immortalité de l'âme personnelle? est-ce une immortalité de
l'âme collective? Collective, c'est plutôt à penser. La nature n'est pas
personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalité à la gamelle!
lui dis-je.
... Et songer que l'humanité est si jeune, songer que vingt-quatre
centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chaîne qui nous
ramènerait aux temps héroïques, à Thésée...
Ah! tenez, il faut en revenir à Kant: toutes les fois qu'il avait essayé
d'échafauder un système, l'ayant senti s'écrouler, il a conclu qu'il n'y
avait que la morale, le sentiment, du devoir. Mais c'est diantrement froid,
fichtrement sec... Pourquoi sur cette terre? Pourquoi la mort? Et puis
après la mort! Au fond, c'est la pensée fixe de l'homme. Et que personne
de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rêve d'un vivant, à ce
moment où il est délié de la vie, un père pour avertir son fils, une mère,
une mère!... Ah! mon cher, DIIS IGNOTIS, c'était un bel autel des
Athéniens.
Au fond de ce monologue à bâtons rompus, je sens la préoccupation et la
terreur du au-delà de la mort, que donne aux esprits les plus émancipés
l'éducation religieuse.
* * * * *
--Jeté sur le pavé les SAINT-AUBIN: la première livraison d'un beau livre
de biographies d'art sur le XVIIIe siècle que nous avons en tête.
--Nous avons pris, ces temps-ci, un maître d'armes, un vrai maître d'armes,
comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Républicain et
philanthrope _axiomatique_ comme Sancho Pança, rustique et aimant la
campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de
posséder une centaine de mètres à Créteil, habitant un wagon de
marchandises monté sur un mur dans un terrain vague.
En somme, l'escrime, la science la plus problématique du monde--après la
politique.
* * * * *
_22 juin_.--Notre siècle, un siècle d'_à peu près_. Des hommes qui ont à
peu près du talent, des flambeaux qui sont à peu près dorés, des livres
qui sont à peu près imprimés,--et tout au monde qui est à peu près à bon
marché.
* * * * *
--Dialogue:
--Bonjour, mère Mahu! Et vos enfants?
--Oh! j'en ai déjà un de placé.
--Où ça?
--A Clairvaux.
* * * * *
--Louis XIV, véritable et prodigieuse incarnation de la Royauté. C'est de
lui-même qu'il en tire l'image. Il fixe le personnage royal, comme un
grand acteur fixe un type au théâtre.
* * * * *
--Un temps dont on n'a pas un échantillon de robe et un menu de dîner,
l'Histoire ne le voit pas vivre.
* * * * *
_Août_.--1° Une troupe de comédiens.
2° Une troupe de danseuses.
3° Des montreurs de marionnettes (au moins trois ou quatre).
4° Une centaine de femmes françaises.
5° Des médecins, des chirurgiens, des pharmaciens.
6° Une cinquantaine de jardiniers.
7° Des liquoristes; des distillateurs.
8° 200 000 pintes d'eau-de-vie.
9° 30 000 aunes de drap bleu et écarlate.
Voilà avec quoi Napoléon se faisait fort de fonder une société civilisée
en Égypte.
* * * * *
_12 août_.--Hier j'étais à un bout de la grande table du château. Edmond à
l'autre bout causait avec Thérèse. Je n'entendais rien, mais quand il
souriait, je souriais involontairement et dans la même pose de tête...
Jamais âme pareille n'a été mise en deux corps.
--J'ai mesuré: il faut à la campagne un invité par arpent.
--J'ai eu des chaleurs de tête, des dévouements d'idées, des enthousiasmes
d'âme; mais à présent je juge qu'il n'y a pas une chose ou une cause qui
vaille un coup de pied dans le cul,--au moins dans le mien.
* * * * *
_28 septembre_.--On sonne. C'est Gavarni que nous n'avons pas vu depuis
deux mois. Il vient perdre sa journée avec nous. Pendant tout ce temps,
pendant ces deux mois il n'a vu personne. Il a été un instant malade: «Oui,
nous dit-il, car pour moi il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la
maladie, et je l'ai eue. Ç'a été une douleur au coeur, et le sang si fort
à la tête que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le
sentiment de la verticalité... Vous concevez, ce n'était pas drôle.» Mais
le médecin l'a rassuré: ce n'était que rhumatismal.
Il n'a guère fait qu'une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes à
l'exposition d'horticulture. «C'est ma grande passion, dit-il, cela n'a
cependant aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques.» Pourtant
cette _chinoiserie_, comme il l'appelle, est si forte en lui qu'il a été
transporté par la lecture d'un catalogue de pépiniériste d'Angers, et
qu'il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d'une plante
annoncée: le lierre _à feuilles de catalpa_.
Il nous parle de son jardin, des choses qu'il veut y amener, des nouveaux
arbres qu'il y plantera, de son dégoût absolu de l'arbre caduc, de son
projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du
lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhabilitation de
l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprès, sous le
titre: LE JARDIN VERT; s'élevant contre le préjugé qui fait de l'arbre
vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de
baies comme un sorbier.
Nous causons photographie et de la façon _demoiselle_, dont se colorient
les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de
sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu'évidemment la
peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est-à-dire
«la tension de l'entendement vers l'idéalité»!
De là, la causerie saute à la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait
la femme en lui donnant toutes ses poésies. Il se plaint de sa
non-compréhension, de son bavardage vide... Dans le temps où il imaginait
dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l'idée de celle-ci:
Un homme aimé. C'était une femme, les bras noués autour du cou d'un homme
qui la portait avec effort sur son dos... Et il nous entretient de ses
chasses d'autrefois à la femme, chasses à l'inconnu, dont le grand charme
est l'aléatoire, l'aléatoire qui, dit-il, «fait le pêcheur à la ligne, le
joueur, le coureur de femmes».