dîner un de ces jours. C'est un Italien, au passé inconnu, vivant
autrefois à Londres où il tirait de connaissances, à peu près tous les
jours, de quoi risquer quelques schellings dans les maisons de jeu de la
populace. Habitué d'un tripot où il était défendu de dormir, et où il n'y
avait rien pour s'asseoir, on l'appelait la _mouche_, par l'habitude qu'il
avait prise de dormir, appuyé contre les murs. Un soir, le jeu s'avive, et
un souverain tombe de la table et roule jusqu'à lui. Il avance un pied nu
sous une botte qui n'avait guère que le dessus, et saisissant la pièce
d'or avec l'orteil, il reste jusqu'au matin, sans le ramasser, de peur
d'être soupçonné. Le matin, pour la première fois de sa vie, se trouvant
au monde avec un souverain dans sa poche, cet homme, qui ne se couchait
jamais, songea à coucher dans un lit. Il frappe à une maison garnie, où il
est reçu. A dix heures il est réveillé par la bonne qui lui demande s'il
veut déjeuner avec ses maîtresses, deux vieilles _governess_. Il plaît,
devient, quelques jours après, l'amant de l'une, l'épouse, donne bientôt à
toutes les deux le goût du jeu, et les ruine. Puis quand il les a ruinées,
il fait convertir sa femme au catholicisme, puis sa belle-soeur, et, de
l'argent reçu des lords catholiques, tente le jeu à Hombourg, gagne 200,
000 francs, reperd et maintenant... Savez vous ce qu'il fait? Il va de
cabaret en cabaret, autour de la barrière de l'Étoile, organiser une
société de jeu parmi les compagnons maçons, pour laquelle il ira jouer en
Allemagne, sous la surveillance d'un comité d'une dizaine de maçons,
costumés en habit noir, et qui n'auront qu'à manger et à se promener.
* * * * *
_12 mars_.--Ce soir on cause de 1830, et le marquis de Belloy, pour nous
donner une idée de la confraternité de ce temps, et des folies
excentriques et généreuses, et des choses ridicules et grandes qu'elle
amenait, nous raconte cette anecdote. Quelque temps avant la
représentation de MARION DELORME, il écrit à un ami, étudiant de médecine
en province. L'ami trouve de la tristesse dans la lettre, croit à un
manque d'argent, ramasse la monnaie qu'il peut, et la lui apporte à Paris.
De Belloy n'en avait pas besoin, il le remercie, l'empêche de repartir, et
le mène le soir chez sa maîtresse.
Alors, une vie à trois, du matin au soir, pendant quelques jours. Puis,
tout à coup, de Belloy ne voit plus son ami, il passe un matin chez lui,
et trouve au lit... un monstre. Son ami s'était rasé cheveux, sourcils,
barbe, moustaches, et il confesse à de Belloy que, devenu amoureux de sa
maîtresse, il a voulu se mettre dans l'impossibilité de la revoir. Et le
soir, qui était le jour de la première de MARION DELORME, cet ami modèle,
amené au théâtre, faillit faire tomber la pièce. Chaque fois qu'il se
retournait pour imposer silence au classicisme, la figure de ce monstre,
enthousiaste et glabre, faisait éclater de rire la salle.
* * * * *
_19 mars_.--Reçu la première feuille de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.
* * * * *
_26 mars_.--Au Jardin des Plantes... Peu de dépense d'imagination de la
part du Créateur. Beaucoup trop de répétitions de formes chez les
animaux... Comme nous regardions engloutir une grenouille dans la tête en
triangle d'un serpent, et descendre dans son cou à la façon d'un ressort
de laiton distendu, une femme, en compagnie de sa bonne, regardait, elle
aussi, en détournant les yeux, et criait avec une sensibilité qui faisait
du bruit: «C'est affreux!» J'avais à côté de moi la grande marchande de
chair humaine de notre temps: Élisa, la Farcy II.
Plus loin, aux herbivores, devant l'hippopotame ouvrant, à fleur d'eau,
cette chose rose et immense et informe, cette bouche ressemblant à un
lotus gigantesque fait de muqueuses, c'est Vigneron le lutteur.
Voici donc la promenade et la distraction de ces deux débris du monde
antique dans la société moderne: l'athlète et la matrulle.
* * * * *
_31 mars_.--«Vous ne serez jamais décorés!» C'est ainsi qu'un ami commence
le récit suivant: A Biarritz, il y a une bibliothèque de 25 volumes, votre
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE s'y trouvait.
Damas-Hinard dit à l'Impératrice: «Lisez ce livre, un livre nouveau qui
vous intéressera.» L'Impératrice prend le livre, se met à le lire, et tout
à coup part d'un grand éclat de rire. L'Empereur s'approche, interroge;
l'Impératrice lui montre le mot _tétonnières_ appliqué aux femmes du
Directoire. L'Empereur regarde, relit, s'assure de l'épithète,--et ferme
sévèrement le livre.
* * * * *
_Avril_.--Nous feuilletons depuis quelque temps une sage-femme,
intéressante comme la portière de l'existence humaine. Le mouvement
instinctif du nouveau-né, lorsqu'il sort de son premier domicile, et qu'il
est encore oscillant à l'ouverture, ce mouvement, ce premier acte de vie,
est de redresser la tête et de la soulever vers la lumière: _coelumque
tueri jussit_.
* * * * *
_11 avril_.--Dans un angle glacé de la place Royale, il y deux coupés qui
se morfondent à une porte, des sergents de ville, et une queue de ménages
du Marais, de ménages à la Daumier, et, derrière ces ménages, de petites
ouvrières en cheveux. C'est là. Je monte avec ceux qui montent. Et d'abord
une grande pièce éclairée par le jour morne d'une cour, et, tout autour,
dans des poses affaissées et pleurantes, les hardes de la morte, hardes de
femmes, hardes de reines; les sorties de bal de satin blanc et les robes
d'Athalie, tous les chiffons-reliques de ce corps, tous les costumes de
cette gloire, accrochés en grappes, comme aux murs d'une Morgue, avec un
aspect d'enveloppes fantomatiques et de vêtements ondoyants et radieux de
rêves, immobilisés et morts au premier rayon du jour.
Quelques marchandes à la toilette s'en vont le long de ces nippes
orgueilleuses et flétries, semblant, dans la tunique de Camille, chercher
l'accroc de l'épée de son frère...
«Passez, messieurs et dames!» fait la voix glapissante d'un crieur qui
pousse par les épaules la foule hébétée.
A côté, voici l'argenterie et les seaux de Champagne, que certes ni
Meissonier ni Germain n'ont ciselés, trois nécessaires de voyage, quelques
livres en misérable habit, en demi-reliure, des diamants; un reliquaire de
bijoux dessiné sur les étrusques du Vatican et du MUSOEO BORBONICO, une
parure zingare aux pierres sans valeur, montée par quelque Gilles l'Égaré
du royaume de Thunes, un odieux service de dessert en porcelaine peinte et
des tasses de Sèvres moderne.
«Passez, messieurs et dames», glapit encore la voix.
Et c'est le salon: un salon de tapissier du Marais. Puis, la chambre à
coucher, avec son petit lit en bois noir, aux rideaux de soie bleue, et
jetés dans toute la chambre, sur le lit, les fauteuils, les chaises, des
dentelles, des volants d'Angleterre, des garnitures de Malines, des
mouchoirs de Valenciennes, qu'une vieille, toute jaune, assise au chevet
du lit, surveille et couve de son oeil cupide et juif. «Passez...» répète
encore la voix.
_E tutto_... Et voilà ce que laisse Rachel: des diamants, des bijoux, de
l'argenterie, des dentelles, des demi-reliures et du faux Sèvres.
* * * * *
--Dans le nu, peint, sculpté, décrit, quelques-uns ne voient que la ligne
du Beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation.
Il y a du Devéria pour certaines gens dans la Vénus de Milo.
* * * * *
--Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit
Mercier!... Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre.
Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la
tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique
d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le
premier génie de la France nouvelle.
* * * * *
_16 avril_.--Sceptique, être sceptique, professer le scepticisme, hélas!
une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du
scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux
épais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette négation, ce
doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous
affichent: le contentement de l'humanité qui suppose le contentement de
soi,--cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de
donner comme la paix de sa conscience particulière.
* * * * *
_23 avril_.--Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de
l'ILLUSTRATED LONDON.
Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l'aspect
d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat
de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de
parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se
retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un
mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique
de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa
parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il
évoque dans cette promenade, où il jette, de temps en temps, des poignées
d'ironies, des croquis, des paysages, des villes trouées de boulets,
saignantes, éventrées, des ambulances où les rats entament les blessés.
Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de
Decamps se voit une pensée de Balzac, il sort de la bouche de ce diable
d'homme, des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et
sur l'espèce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les
livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une
philosophie comparée du génie national des peuples.
Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens,
coulant entre les jambes du jeune Guys...
Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernière chemise, jetant un louis,
son dernier louis, sur un tapis vert, et sans pâlir le poussant à 40,000
francs.
Et c'est le château anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes
par jour et bal tous les soirs, une vie royale menée, conduite, payée par
un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans
inspecte dans la Méditerranée les 18 bateaux de son père, dont pas un n'a
moins de deux mille tonneaux, «une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu»,
dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'écrie:
«Un Français qui ne fit rien, qui fut à Londres pour dépenser de l'argent
tranquillement, qui a vu cela? Les Français voyagent pour se distraire
d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries,
mais là, un Français dans une calèche, un Français qui ne soit ni un
acteur, ni un ambassadeur, un Français ayant à ses côtés une femme comme
une mère ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturière, non
on n'en a jamais vu!»
* * * * *
_24 avril_.--Entre le soufflé au chocolat et la chartreuse, Maria desserre
son corsage et commence ses mémoires.
Elle naît dans un petit paysage au bord de la Marne, ombreux et mouillé,
comme les aimait le paysagiste Huet. Elle est la fille d'un pauvre
constructeur de bateaux. Elle est toute blonde, et restée toute blanche
sous le soleil _noircisseur_ de la Brie. Elle a treize ans et demi. Un
jeune homme, qu'elle croit un architecte, lui fait la cour. Ce jeune homme
ainsi que dans les romans, est un comte, propriétaire d'un des châteaux
voisins, un jeune homme menant grand train et au bord de la ruine. Elle se
laisse enlever, et voici la fillette installée au château, où le comte
s'amuse de sa _villageoiserie_, de son ignorance de tout, et l'enferme à
clef dans sa chambre, le jour où il fait venir de Paris, des filles qu'il
s'amuse à chasser nues dans son parc, sous des robes de gaze, que
déchirent deux petits chiens de la Havane.
Cela se termine au bout de moins d'une année, par une ruine complète du
comte, qui, traqué par les recors, monte sur le toit de son château et se
brûle la cervelle, à la façon d'un châtelain du vieux temps. La fillette
est mise à la porte du château avec, pour tout argent, une montre garnie
de perles, et deux boucles d'oreilles en diamants. Elle est grosse. Elle
va accoucher chez une sage-femme qui la vend à un entrepreneur de
maçonnerie qu'elle prend aussitôt en dégoût, et pour vivre, revient
apprendre le métier de sage-femme, chez celle qui l'a accouchée.
* * * * *
_28 avril_.--J'ai été une première fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois,
j'y ai vu dans la salle Saint-Jean, les tués de Février, très proprement
embaumés, et dans une chemise de percale.
Je fus une seconde fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois-là, dans la même
salle, je me suis mis aussi nu qu'un ver, j'ai endossé des lunettes bleues,
et le conseil de révision me trouvant trop bel homme pour être myope, me
nomma à la majorité des voix: hussard.
Je vais à l'Hôtel de Ville pour la troisième fois, ce soir, mais au bal.
Cela est riche et cela est pauvre. De l'or, et puis c'est toute la
magnificence des salles et des galeries; du damas partout et à peine du
velours, le tapissier en tout lieu, l'art nulle part; et sur les murs
chargés de plates allégories, peintes par des Vasari dont je ne veux pas
savoir le nom, moins d'art encore qu'ailleurs... Ah! la galerie d'Apollon!
la galerie d'Apollon! Mais l'émerveillement des douze mille paires d'yeux
qui sont là, n'est pas bien exigeant.
Pour le bal, c'est un bal. L'on se coudoie et même l'on valse, et c'est là
que j'ai vu valser une institution vieille comme le général Foy: ce
n'étaient qu'élèves de l'École polytechnique voltigeant dans des robes de
gaze bleue ou rose.
Ce qui m'a plus frappé, et ce qui est vraiment une belle chose, ce sont
les encriers syphoïdes du Conseil municipal: on les voit, ils sont ouverts
au public, ces grands jours-là. Ces encriers sont monumentaux, sérieux,
graves, recueillis, carrés, opulents, imposants. Ils ont tout à la fois
quelque chose des pyramides d'Egypte et du ventre de M. Prud'homme: ils
ressemblent à la fortune du Tiers-État.
* * * * *
--Quand le XVIIIe siècle va mourir et que la grâce de Watteau en cet art
d'esprit, n'a plus que le souffle, il tombe dans l'art français, une
invasion de lourds barbares qui se gracieusent, de teutomanes qui font les
gentils: les Wille, Schenau, Freudeberg, etc.,--et même Lawreince.
* * * * *
_Mai_.--C'est une drôle de chose--et personne ne l'a remarqué--que le
grand monument littéraire de l'atticisme, des élégantes moeurs, du délicat
esprit d'Athènes, Aristophane enfin, soit le plus gros monument
scatologique de la littérature de tous les peuples. La m.... y est le gros
sel et la m.... y semble le dieu du Rire. Qu'on me parle du goût raffiné
des spectateurs des NUÉES, de LYSISTRATA, des GRENOUILLES, allons donc! La
délicatesse d'esprit est une corruption, longue, longue à acquérir, et que
ne possèdent jamais les peuples jeunes. Ce ne sont que les peuples usés,
les peuples auxquels ne suffisent plus les sièges de fer et les bains de
marbre, les peuples au corps douillet et lassé, les peuples mélancolieux
et anémiés, les peuples attaqués de ces maladies de vieillesse qui
viennent aux arbres fruitiers qui ont trop porté.
* * * * *
_6 mai_.--La langue javanaise, la langue argotique de toutes les impures
de Paris,--le croirait-on,--a été inventée à Saint-Denis, par les
pensionnaires pour se cacher des sous-maîtresses. Mais c'est un javanais
plus compliqué que celui qui met un _va_ après chaque syllabe: dans
celui-ci, après chaque syllabe, il y a un doublement de deux syllabes à la
même désinence. Ainsi, par exemple: Je vais bien, se dit: «Je _de gue_
vais _dai gai_ bien _den gen_.» Une langue impossible, martelée de
sonorités de diphtongues, et qui vous passe contre l'oreille comme une
brosse dure.
A mesure que je vois des ménages, deux choses me frappent. D'abord c'est,
la solennité de cette chose, le mariage. Cela donne à l'homme une assiette,
une dignité, une sorte de fonction, je ne sais quoi d'occupant et
d'officiel. Bref, le mariage me semble une magistrature couchée. Mais
encore ceci, le mariage vu dans les intérieurs, m'apparaît comme un
concubinage affiché et s'étalant dans une impudeur glorieuse. J'y vois
l'image d'un monsieur et d'une dame dans leur lit, la conjonction
corporelle par-dessus les blonds petits cheveux de l'enfant; et l'enfant
arrive à me faire l'effet d'un phallus dessiné sur les murs.
* * * * *
_Dimanche 9 mai_.--Nous dînons à Bellevue, chez les Charles Edmond, dans
une petite maison, toute pleine de mousseline, d'un frais et joli luxe de
tapissier et de femme: un petit nid avec un jardin grand comme une
corbeille, où il n'y a de la place que pour des fleurs. Et là dedans le
sourire de l'oeil de Charles Edmond, et l'accueil et la bonne enfance et
le franc rire de Julie. La causerie va à Proudhon et à son livre, dont
Saint-Victor jette des morceaux au vent, et Charles Edmond parle
curieusement de l'homme qui se cache derrière cette plume révoltée, et de
la tendresse et de la sensibilité de ce rude pamphlétaire. Et après des
gros mots des uns et des autres contre l'Église, il arrive que quelqu'un
cite cette parole de Montrond, le viveur, l'ami de Talleyrand, auquel un
prêtre demandait à son lit de mort, s'il avait blasphémé l'Église:
«Monsieur le curé, j'ai toujours vécu dans la bonne compagnie!»
--Les sociétés commencent par la polygamie et finissent par la polyandrie.
* * * * *
_20 mai_.--Alors que nous étions sur le quai de la Rapée, il y avait,
devant un petit poste, des militaires qui faisaient l'exercice, comme des
soldats de bois sur cette espèce de herse avançante et reculante qui amuse
les enfants. En face du peloton, à l'ombre des arbres, les coudes sur la
terre et les mains au menton, de grands voyous hors d'âge, mystérieux
comme des sphinx, le regard immobile, voilé et dormant, regardaient la
troupe travailler, ainsi que des voleurs étudieraient une porte à
crocheter,--semblant vouloir voler la charge en douze temps pour des
journées futures.
* * * * *
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
après les dîners de gargotes à trente-deux sous.
Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...
Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...
* * * * *
--Nous venons de voir un amateur singulier, jaloux de sa collection comme
un sultan, et peut-être est-ce la sagesse. Il a une maison à lui, dont il
se rappelle à peine le chemin, une maison toute pleine de tableaux, de
dessins qui se piquent aux murs, restant des six mois sans voir leur
possesseur.
Cet original d'un très grand goût, s'appelle M. Laperlier. Il nous montre
ses Chardin et ses Prud'hon,--et nous qui avons fait le voeu de ne jamais
acheter de tableaux,--nous revenons amoureux de deux tableaux, il est vrai
que ce sont deux esquisses: l'esquisse des TOURS DE CARTES de Chardin, une
merveille de couleur gaie et papillotante qu'on ne rencontre pas
d'ordinaire chez lui, et le portrait de Mlle Mayer par Prud'hon, le
portrait que le peintre eut jusqu'à sa mort dans son alcôve,--un portrait
où l'on dirait le sourire de la Joconde dans l'ovale ramassé d'une nymphe
de Clodion.
* * * * *
_6 juin_.--Dîner chez le garde de la forêt de Saint-Germain. Saint-Victor,
Mario Uchard, Aurélien Scholl et Jules Lecomte.
Jules Lecomte, cet homme dont nous n'avions entrevu dans l'ombre de son
cabinet que le regard froid, métallique, mystérieusement intimidant, ne
nous semble plus au grand soleil qu'un bourgeois, qui aurait des remords
ou une maladie d'estomac. Il a l'air de porter son passé sur les épaules,
avec la gêne et la réserve d'un monsieur qui ne veut tendre la main, que
bien sûr d'en trouver une autre au bout,--sympathique après tout, et même
vous attristant de pitié.
Un homme rempli d'histoires qu'il tire comme de tiroirs, et qu'il raconte
sans chaleur et avec le même accent, ainsi qu'il lirait un procès-verbal.
Sans goût littéraire, mais fureteur sagace, intelligemment curieux, le
seul homme, à l'heure présente, qui dans la presse soit un chroniqueur un
peu universel, un peu informé de ce qui court, de ce qui se dit, de ce qui
se fait, le seul ayant des oreilles autre part que dans le café du Helder
et dans le petit monde des lettres, sur la pointe du pied, à la porte
entre-bâillée du monde, et de tous les mondes, du monde des filles au
monde de la diplomatie, écoutant, pompant, aspirant ce journal de la vie
contemporaine qui n'est nulle part imprimé, à la piste de tous les moyens
d'information, ayant essayé par exemple, nous dit-il, de donner des dîners
où il faisait asseoir toutes les professions à sa table, espérant que
chaque spécialité se confesserait à l'autre, et que toute l'histoire
intime et secrète de Paris débonderait au dessert, de la bouche du
banquier, du médecin, de l'homme de lettres, de l'homme de loi.
«Savez-vous, nous dit Lecomte, pourquoi Véron a vendu sa collection? Il se
figure que ça va finir demain ou après-demain, et comme il se croit un des
grands auteurs du 2 décembre, une _tête à prix_, il se figure que tout
chez lui sera mis en miettes, et il a tout vendu. Il n'a plus qu'un lit,
un fauteuil et sa malle.»
* * * * *
--On nous conte, en tournant dans cet insipide manège de Mabille, un beau
mot de fille. Il appartient à Mlle A. C... En soirée un monsieur lui
propose de la reconduire. Elle dit: «Oui.» A un second, elle dit:
«Peut-être.» A un troisième, elle est forcée de dire: «Impossible!» A un
quatrième, n'y tenant plus, elle s'écrie: «Sacré cochon de métier, où l'on
ne peut pas prendre des ouvrières!»
* * * * *
_Dimanche 13 juin_.--Le soir, après dîner, dans le jardinet de Charles
Edmond, sur la petite terrasse contre la ruelle menant aux champs,
Saint-Victor et nous, nous évoquons le passé, remontant aux Grecs et aux
Latins, faisant de nos souvenirs de classe, jaillir les étincelles et les
rapprochements, appréciant et commentant le latin de Tacite, le latin de
Cicéron, le latin de M. Dupin. Puis la conversation s'élevant peu à peu,
atteint, comme un ballon qui aurait jeté tout son lest, ce panthéon de
lumière et de sérénité, cette haute demeure où la place est marquée pour
tous ceux qui conservent ou augmentent la patrie, ce temple de
l'astronomie antique, cette architecture d'un supra-monde que nous ouvre
le Songe de Scipion l'Africain, quand détonne dans la grande évocation, un
rappel du présent, le: «Ohé, les petits agneaux!» beuglé dans la ruelle...
Saint-Victor a une grande histoire en tête, et déjà commencée: «les
Borgia» toute l'Italie et la Renaissance. Un beau livre! Puis se livrant à
nous, ses _copains_ politiques et artistiques, selon son expression, il se
met à nous parler de son ambition de décrire les métopes du Parthénon,
furieux d'enthousiasme, et désespérant, désespérant de pouvoir dire cela
avec des mots, et se lamentant qu'il n'y ait pas dans la langue française
de vocables assez religieux pour rendre ces torses «où la divinité circule
comme le sang».--«Le Parthénon, le Parthénon, répète-t-il deux ou trois
fois, ça me remplit de l'horreur sacrée du _lucus_.»
Et le voilà, prenant feu sur le beau antique, comme un dévot à propos de
sa foi, et il nous conte en riant, mais avec une sorte de peur au fond de
lui, la peur d'un païen contemporain des Eginètes, il nous conte
l'histoire de ce savant allemand Ottfried Muller, qui avait nié la
divinité solaire d'Apollon, et qui fut tué d'un coup de soleil.
* * * * *
--Trop suffit quelquefois à la femme.
* * * * *