La vérité est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a

pu avoir l'horreur de l'eau, mais qui a été un caractère noble et

désintéressé. Édouard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en

ce temps. Lorsque Louis Napoléon était à Ham, écrivant des livres en

littérateur d'occasion, il envoyait sa copie pour être revue à Mme Cornu.

La femme du peintre qui était en relation avec la REVUE DES DEUX MONDES,

la confiait à Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de

soin. Louis Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il faisait

proposer, à Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts.

Planche refusa.

* * * * *

_Septembre_.--Château de Croissy... J'ai regretté Decamps à la messe de ce

matin: d'un rien, avec ces gueules à peine ébauchées de chantres de

village, quel beau lutrin de singes il eût fait!

* * * * *

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et

c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait

plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le

déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les

faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre

apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi

annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce

programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des

marquis des banquiers--rien de plus.

Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

* * * * *

--De la confusion des langues à la tour de Babel, sont nés: Pierrot qui

s'en joue, et les traducteurs qui en vivent.

* * * * *

_Octobre_.--Le café Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des

littérateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les

publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la

Brasserie n'osent pas s'aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est

en train de renier la Bohème, et de passer, armes et bagages, aux lettrés,

gens du monde. Là-bas on crie à la défection, à la trahison du nouveau

Mirabeau. C'est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier,

que se tiennent, de onze heures à minuit, sortant du spectacle ou de

soirée, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l'éditeur

Lévy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied

des consommations répandu sur les tables, ou malmenant soit les garçons

soit M. Scribe.

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent

les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de

manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,

de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques

lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps

d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers

rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col

nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche

voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de

femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix

d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et

l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d'avoir outragé

les moeurs dans ses vers.

* * * * *

--Un gouvernement serait éternel à la condition d'offrir, tous les jours,

au peuple un feu d'artifice et à la bourgeoisie un procès scandaleux.

* * * * *

_Mercredi 21 octobre_.--Lu notre pièce: LES HOMMES DE LETTRES, à Paul de

Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquième acte paraît un

peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres

est trop une mort de sensitive[1]. Nous nous décidons à le retrancher.

[Note 1: C'est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frère.]

* * * * *

_Samedi 24 octobre_.--Nous allons remettre notre pièce en quatre actes à

Uchard, qui s'est chargé de la présenter avec Saint-Victor au Vaudeville.

* * * * *

_Lundi 26 octobre_.--Notre pièce commence à grouiller. Elle est annoncée

dans l'ENTR'ACTE, le NORD, le PAYS, etc. Ce soir, la PRESSE affirme que

nous sommes reçus. Cela commence à nous inquiéter comme un mauvais présage.

Ce soir, au café du Helder, Saint-Victor me dit qu'il a présenté

aujourd'hui la pièce à Goudchaux, et qu'il doit avoir la réponse, mercredi.

* * * * *

_Mardi 27 octobre_.--Passé à l'ARTISTE. Les réclames autour de notre

pièce--reçue dans les journaux seulement, hélas!--mettent l'ARTISTE à mes

pieds, Aubryet me salue comme un succès, m'adresse la parole comme à un

grand homme, et moi-même, je me mets à lui parler comme du haut d'un

piédestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc.,

etc.

* * * * *

_Mercredi 28 octobre_.--Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une

nuit de fièvre. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et des

émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour

attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la

campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les

maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous

avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l'or de

l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de

notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de

Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde

petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que

l'aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention

d'épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé... Il y a des années

qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous

gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis... Et nous voilà dans la

maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre

conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître... Dans

tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le

hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces _revenez-y_

de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons,

écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais,

pleins de pensées qui se heurtent autour d'une idée fixe, prêtant aux

choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d'orgue qui

passe, entendre l'ouverture de notre pièce.

En rentrant: rien.

* * * * *

_Jeudi 29 octobre_.--Plus la moindre espérance. L'épigastre inquiet, la

tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d'aller au-devant de la

nouvelle. Battu les quais, usé l'idée fixe avec la fatigue des jambes

toute la journée.

Le soir, dans l'impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en

fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de

la mémoire: Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de

sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le

poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce

professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours

que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique,

où il fila presque toute l'année, fabriquant en vers un incroyable drame

d'ÉTIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la

rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au

Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la

classe à illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins à la plume dans les

marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième

du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en

thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet

intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement

ironique, ce profil original d'universitaire, resté dans le fond de ses

sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension

du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce

Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette

curieuse prédiction: «Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!»

* * * * *

_9 novembre_.--Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le _chez soi_

intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait

une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la

pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne

sache pas qu'une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de

Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de

Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg

Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.

Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette,

cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la

pensée de l'étranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer

l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le

diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son

souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester,

toute la journée, à causer d'elle, si près d'elle.

Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant

encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet

opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et

d'Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des

bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu'une

sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforçant d'empêcher un

cygne en fureur de battre les autres.

Dans tout le palais-bonbonnière, dans la salle de spectacle, des traces

bourgeoises, ainsi qu'un mouchoir à carreaux bleus d'invalide traînant sur

un canapé de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le

souvenir de Marie-Antoinette, du papier à vingt-deux sous, et partout

fourré de l'acajou et du velours d'Utrecht.

* * * * *

_15 novembre_.--Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le

théâtre étant encombré de pièces dans le moment, les HOMMES DE LETTRES ne

sont pas reçus... Dans la journée, nous songeons à livrer encore une

bataille sur le terrain choisi par nous, à faire tout le contraire de ce

qui se fait ordinairement,--à tirer un roman de notre pièce.

* * * * *

_23 novembre_.--Un fier balayage de fortune--ce Paris--et la mort aux

jeunes gens... et si vite, et avec si peu d'aventures, si peu de bruit.

Ah! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs.

Un an, deux ans au plus--et brûlés.

Je rencontre un garçon de ma famille qui a coupé ses dettes à temps, qui

s'est rangé, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s'est fait à

son cercle de sous-préfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent,

à l'hiver à la campagne.

--Et un tel? lui demandai-je.--Il a un conseil judiciaire... il empruntait

à 400 pour 100 à des messieurs qu'il rencontrait aux courses. Ah! ce qu'il

a mangé, celui-là, en bêtes de somme... et en bêtes d'amour!--Et le gros

que je voyais toujours chez toi?--Il est en fuite, il répondait pour son

père, son père a croulé.--Et l'autre si gai?--Il s'est retiré avec sa

maîtresse en Dordogne, au diable, dans sa dernière ferme... Il fait le

piquet avec son curé.--Et tu sais, Chose?--Ah! Chose, il a fini par un

fait-divers... il s'est fait sauter le caisson... un coup de pistolet,

vlan!

C'est une série de catastrophes, de misères, de ruines, ou de chutes dans

le pot-au-feu.

* * * * *

_4 décembre_.--Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit à

Saint-Victor que notre pièce n'est ni refusée ni acceptée, seulement il

n'ose pas la jouer dans ce moment; il y voit un danger et veut

attendre.

* * * * *

--Béranger, l'Anacréon de la garde nationale.

* * * * *

--Le fils de notre crémière nous fait demander de lui prendre des billets

d'assaut de boxe. Il s'appelle Victor, et ce nom a l'air d'être connu du

public. On se fait en général l'image d'un boeuf, d'un lutteur savatier,

mais le vrai est plus joli, plus original que l'imagination. Ce garçon-là

est un svelte Hercule, surmonté d'une petite tête de Faustine, et c'est

merveille de voir cette fine et délicate tête au milieu des coups de pied

et des coups de poing, toujours souriante d'un rire retroussé, avec les

petites rages et toutes les perfidies nerveusement féroces d'une

physionomie de femme en colère.

* * * * *

--Il n'est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie

de penser à la façon de sa robe de deuil.

* * * * *

_Lundi 7 décembre_.--Dîné hier chez Mario Uchard. Nous étions Saint-Victor,

le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin, à la tournure d'un

gentilhomme de cheval et de chasse; Paul d'Yvoy, un Belge, chargé de

raconter tous les jours Paris à Paris, les cheveux blancs, la figure

aimable, l'air d'un hussard de cinquante ans; Augier, un académicien qui

fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et

beau rieur, et portant tout autour de son crâne, un peu dénudé, une

couronne de petites mèches frisées, autour desquelles se sont enroulées

nombre d'amours de femmes de théâtre, et Murger en habit noir.

Un dîner et une soirée, où la conversation, sortant des commérages sur les

bidets de courtisanes et les tables de nuit d'hommes connus, se balança

sur les hautes cimes de la pensée et les grandes épopées de la littérature,

avec toutes sortes d'éclairs des uns et des autres, et avec les violences

et les sorties de Saint-Victor, se déclarant Latin de la tête au coeur, et

n'aimant que l'art latin, et les littératures et les langues latines, et

ne rencontrant sa patrie, que lorsqu'il se trouve en Italie... Cette

profession de foi, suivie d'un débordement d'exécration pour les pays

septentrionaux, disant que le Français chez lui serait peut-être

indifférent à une invasion italienne ou espagnole, mais qu'il mourrait

sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim

du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bièvre dans des

cabanons d'Osages... Puis la suspension de la PRESSE nous ramène, nous

tous, hommes de plume, aux regrets du règne de Louis-Philippe, aux _mea

culpa_ de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers à la

Barthélemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers

d'omnibus qui, rencontrant dans l'avenue de Neuilly, la modeste berline du

souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l'air de le saluer, et se

penchant, lui criaient dans les oreilles: «M... pour le roi!»

A la fin de la soirée, Saint-Victor, enterré au coin du feu dans un grand

fauteuil, en une digestion de César replet, s'allume tout à coup, nous

entendant causer de la Révolution et du vil prix des belles choses du

XVIIIe siècle en ces années, et s'écrie, soulevé tout droit:

--Hein! si on pouvait revivre dans ce temps-là, seulement trois jours!

--Oh! oui, faisions-nous, voir tout cela!

--Mais non, pour acheter... tout acheter et tout emballer, quel coup!

* * * * *

--L'excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la

tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une

distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement

de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses

telle, que les lettres d'affaires très pressées, sont remisées dans un

tiroir, sans les ouvrir.

* * * * *

--On parlait au café d'un journaliste bien connu, et je ne sais qui

racontait qu'aussitôt que quelqu'un entrait un peu dans son intimité, le

journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d'un

côté la recette, de l'autre la dépense, et au premier service qu'il lui

rendait, marquait un chiffre à la dépense, et si l'autre ripostait,

marquait un point à la recette: faisant la balance, tous les mois, pour

que son amitié fût toujours à la tête d'un actif considérable.

* * * * *

--Vu, en allant à la Bibliothèque, un spectacle très humoristique, très

fantaisiste: un gros chien de Terre-Neuve s'élançant avec des aboiements

furieux contre un des jets d'eau de la Fontaine Louvois, et s'efforçant de

le mordre, de le mettre en pièces, de l'étrangler, et revenant vingt fois,

trente fois, avec des contorsions enragées et risibles contre le jet d'eau

toujours jaillissant.

* * * * *

--_13 décembre_.--... A la sortie de cette soirée, on m'entraîne dans une

maison d'amour, dont les attachés d'ambassade parlent comme d'un paradis

des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste décoré de papier grenat à

fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculptés

à la serpe par des Quinze-Vingts, d'une pendule représentant un jeune

berger donnant à manger à une chèvre, en zinc imitant le bronze, d'un

plafond peint où l'on voit, comme sur le couvercle d'une boîte de dragées

de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.

Dix femmes panachées, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couchées,

affalées, vautrées sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec

de petits _trémolo_ bêtes de leurs mules rouges. La conversation est

celle-ci: «Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n'aiment pas

l'architecture gothique?--Oh! Ah! Ah! Oh!--C'est parce qu'elles n'aiment

pas les vitraux... Qu'on devine l'ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes

vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent

pour un soda; il y en a même qui vous promènent en vous offrant à

l'admiration des autres, et en criant: «Qu'il est bel homme!»--toujours

pour un soda.

Et c'est ça, cette débauche insipide! le plaisir et l'excès de toute la

jeunesse élégante, bien élevée, même intelligente.

Je monte dans une chambre: c'est une très mauvaise chambre d'auberge dans

une ville où les diligences ne passent plus.

Il faut convenir que les Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas bien

difficiles sur la mise en scène de leur plaisir. Ils n'exigent vraiment

pas grande sauce à leur jouissance. Comment! rien que ce petit hôtel garni

pour les sens du XIXe siècle. Pas un palais, des fleurs, des eaux

chantantes, un entour féerique, des peintures, des femmes nuagées de gaze:

ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l'antiquité,

tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.

Et je pensais très tristement, que si demain Montmartre devenait un Vésuve,

et qu'il enterrât sous sa lave Paris, je pensais à l'étonnement des

fouilleurs des siècles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre,

le Priapeion célèbre de Paris. Ce serait à faire croire à la postérité,

que nous fûmes un peuple de portiers mettant à c... des laveuses de

vaisselle, à peine décrassées, dans le décor et le mobilier riche d'un

roman de Paul de Kock.

* * * * *

ANNÉE 1858

_Samedi 30 janvier 1858_.--Dans la disposition d'esprit de nous amuser au

bal de l'Opéra, et devant un perdreau truffé et des sorbets au rhum,

servis dans un cabinet de Voisin, Alphonse nous conseille, de la part de

son oncle, d'être prudents, nous avertit que le gouvernement continue à

être fort mal disposé contre nous. Bonsoir le plaisir de cette nuit, et,

les nerfs montés, il nous vient des idées d'exil volontaire, et la

tentation d'aller fonder en Belgique un journal, où nous montrerons aux

gouvernants du moment, que nous avons certaines qualités de pamphlétaires.

* * * * *

_13 février_.--Je vais voir un jeune homme de ma connaissance, que je

trouve grippé au coin de son feu, et occupant sa soirée ainsi. Il avait

devant lui une brochurette qui était le prospectus de M. Wafflard,

entrepreneur des pompes funèbres, avec les prix de toutes les classes

depuis la dixième jusqu'à la première, et où rien n'est oublié dans cette

carte de la mort: le nombre des prêtres, des cierges, des franges, et où

même une gravure sur bois, en haut de chaque classe, représente fidèlement

ce qu'on aura pour son argent.

Je feuillette la brochure et trouve en marge d'une page une addition au

crayon, montant à quatre mille et quelques cents francs,--addition que son

père, entré pour lui dire bonsoir, avant de sortir, regarde, et mis

soudainement en gaîté--ainsi qu'un père sceptique qui aurait compris.

Son père sorti, moi qui ne comprenais pas, je lui demandai: «Mais pour qui

diable fais-tu ce travail-là?--Pour mon père!» répondit tranquillement mon

jeune ami.

Les plus grands comiques n'ont jamais imaginé une si féroce chose. Au coin

du feu, comme distraction d'un rhume, faire, tranquillement et posément et

raisonnablement, la facture de la mort de son père en parfaite santé. Et

notez que mon jeune ami avait tout allié dans son devis, les convenances à

l'économie, les nécessités de la position sociale de son père avec le

mépris des fausses dépenses, et le convoi de seconde classe avec la messe

de première.

* * * * *

_Vendredi 26 février_.--Mario Uchard nous emmène à sa répétition du RETOUR

DU MARI au Théâtre-Français... Dans la demi-nuit de la salle emballée, une

grande filtrée de lumière pareille à la lumière d'un glacier sur un côté

de la salle; tout en haut, par une ouverture du paradis, le jour du dehors

frappant sur les rideaux rouges des loges, sur le lustre au milieu de

l'obscurité, scintillant en huit ou dix points de petits rubis et de

petits saphirs; et en l'orchestre, et en la salle vide, çà et là, des

taches noires comme pochées par Granet, qui sont une vingtaine de

spectateurs; et la rampe basse, et au-dessus du plafond qui s'abaisse

lentement, pour rejoindre les décors, des trouées d'échafaudages

bleuissants qui semblent la charpente d'un clocher éclairé par un clair de

lune.

On charge de braise les chaufferettes traditionnelles et monumentales de

la maison de Molière, et la répétition commence avec un sac de bonbons sur

une fausse cheminée. Mme Plessy est en brûleuse de maison; Provost arrive

en retard, plié en deux par un rhumatisme; l'amoureux, tout emmitouflé,

joue enfoui dans un cache-nez, et les acteurs, tout en faisant le geste

d'ôter leur chapeau, le gardent... Quelque chose de bourgeoisement

fantomatique.

* * * * *

_5 mars_.--Curieux êtres que nos étourdis, nos dissipateurs, nos fous! qui

ne jettent au vent que l'argent des usuriers. La fortune leur vient-elle,

les voilà tout à coup rangés, sages, économes, comptant et liardant. X...

ce dernier des fils de famille sans famille, ce type d'enfant prodigue, a

positivement dans le moment de l'argent à lui. Hier il a ouvert son

secrétaire devant des amis, leur a montré quinze cents vrais billets de

cent francs, les a feuilletés plusieurs fois, a soupiré... et les a fait

rentrer dans le tiroir où ils étaient, en disant: «Je sais que je vous

dois à tous de l'argent, mais c'est une drôle de chose, ça m'ennuie de

vous le rendre! Voulez-vous me tenir quitte pour un souper?»

* * * * *

--Un prêtre que je connais à travers des gens de notre intimité, disait

dernièrement à une femme, dont le mari commence à se refroidir auprès

d'elle: «Il faut, voyez-vous, ma chère enfant, qu'une femme honnête ait un

petit parfum de lorette!»

* * * * *

--Raphaël a créé le type classique de la vierge par la perfection de la

beauté vulgaire,--par le contraire absolu de la beauté, que le Vinci

chercha dans l'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a

attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté ronde,

une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien

portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le

programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par

là, elles resteront éternellement populaires: elles demeureront de la

vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la

plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au

goût d'art de la piété.

La VIERGE A LA CHAISE sera toujours l'Académie de la divinité de la femme.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 21 段