--Te rappelles-tu, reprend tout à coup la Deslions, quand par ce sale

temps nous avons été voir où s'était pendu Gérard de Nerval... Oui, je

crois même que c'est toi qui as payé la voiture... J'ai touché le barreau.

C'est ça qui m'a porté bonheur. Tu sais ça, toi Adèle, c'est la semaine

suivante...

Après dîner, Quidant fait sur le piano l'imitation du carillon d'un coucou,

auquel il manque une note.

Puis Anna Deslions et Juliette se mettent à valser, et cette valse de la

blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envolées dans ce

salon tendu de reps rouge et non encore meublé, est un charmant spectacle.

Alors en tourbillonnant, et sans avoir l'air de rien, Juliette happe entre

ses dents le collier d'Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle

noire qu'elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous

ses envieuses quenottes.

* * * * *

--Un mot du peuple: A quoi penses-tu? Au chapeau d'Henri IV?

* * * * *

_11 juin_.--Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment à

une seconde jaunisse[1]. On est bien malheureux vraiment, d'être organisé

nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait

au prix de combien d'insultes, d'outrages, de calomnies, et de malaises

d'esprit et de corps, est acquise une toute petite notoriété, bien

sûrement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.

[Note 1: A la suite de cet article où nous étions appelés _les sergents

Bertrand de l'Histoire_. Je ne nomme pas l'auteur, parce que

j'aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant

ce double sentiment partagé par lui à mon égard.]

* * * * *

_15 juin_.--Nous nous sauvons de la maladie, à la campagne, au château de

Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couché dans

le parc, sous une rochée de trois immenses tilleuls, réunis et joints au

pied, vieux tilleuls sur lesquels s'étend par plaques une mousse sèche et

verdegrisée, qu'imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs

animaux empaillés.

L'énorme bouquet d'arbres où, à chaque instant, la brise fait courir de

longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d'un blanc jaunâtre,

d'où descend la fine, moelleuse et pénétrante senteur d'un arome sucré et

tiède.

Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique

emplissant l'oreille, du bruit d'un monde ailé en travail, d'un murmure

heureux, d'un susurrement comme grisé de millions de petites chansons

balancées aux millions des feuilles; l'hymne de cent ruches d'abeilles

butinant dans la flore de ce morceau de forêt, et l'emplissant de je ne

sais quelle vie dodonienne.

* * * * *

_15 juin_.--Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables,

accueillants... Ça ne nous pousse pas à faire des frais. Plus nous allons,

moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comédie du monde, que

tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail

de l'amabilité une énervante dépense physique du soi-même. Ce masque du

sourire nous pèse et nous contracte les lèvres. Les lieux communs nous

répugnent tant, que c'est presque une souffrance quand nous les abordons.

Faire semblant de prendre intérêt par le remuement et le jeu de la

physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d'empêcher le

silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.

Puis entre nous et ce monde, il y a un fossé. Notre pensée vivant

au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au

terre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les

basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers.

Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les

bottes vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l'aise, comme

des gens déportés dans une colonie, dont les colons n'auraient que les

dehors à notre portée, mais l'âme à cent lieues de la nôtre.

* * * * *

--J'ai connu une petite fille de quatre ans à laquelle un monsieur avait

l'habitude de baiser la main. Aussitôt qu'elle le voyait traverser la cour,

elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les

mains à la pâte d'amandes, et redescendait au moment où le monsieur

entrait au salon.

* * * * *

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront

du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié

une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui

auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État

le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu

d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

* * * * *

_5 juillet_.--Été voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean,

pendant notre absence. Nous le trouvons frappé en plein coeur et, selon

son expression, «découragé de faire et de continuer à être».

--M. Andral, nous dit-il, l'avait vu la veille et n'avait trouvé rien

d'alarmant. Le matin, à un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me

voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu...

la pupille était comme ça.. Et il nous montre la grandeur sur l'ongle de

son pouce. Je lui pris la main, elle commençait à être froide.

L'expression de ses yeux était comme un grand étonnement... La main devint

glacée... C'était fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas

sorti d'ici... Je n'aurais jamais pu y rentrer.»

Après un silence:

--«Pour cet enfant... c'était une manie, une _toquade_... J'avais toujours

peur... Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient

aux fenêtres de suite... Je craignais toujours voir un accident, un

attroupement, je ne sais quoi... Oh! oui, c'était une toquade... Ah!

maintenant, ça a un bon côté! On peut crier, la maison peut brûler: j'ai

un qu'est-ce que ça me fait... tout à fait sublime. Je peux même me casser

le cou...

Et sa parole s'arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.

--Dites donc, Gavarni, c'est bien nu là, entre les arbres?

--Ah! ça!... Maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'était

le jeu de ballon de mon enfant.

Il nous avait dit avant de descendre:

--Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait loué sa maison à une

pension pour n'être point séparé de son fils); il faut que la pension s'en

aille à présent... J'ai dit à cet homme que s'il voulait partir avant

quinze jours, il n'y avait pas d'argent à me donner.»

* * * * *

_6 juillet_.--Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une

armée de chercheurs d'idées ingénieuses. Partout l'intrigue d'un tableau

au lieu et place de sa composition. De l'esprit, non de touche, mais dans

le choix du sujet. De la littérature de pinceau. Deux idéals vers lesquels

est tourné tout ce monde. L'idéal anacréontique: des logogriphes, dont

Eros est le sujet, fixés sur la toile avec la poussière de l'aile d'un

papillon de nuit; la mythologie reproduite en grisaille au travers d'une

ingénuité sentimentale et niaise, inconnue de l'antiquité; enfin des

hannetons que de grands enfants semblent s'amuser à attacher par la patte

contre les murs de marbre du Parthénon.

D'autre part, l'idéal anecdotier et de l'histoire en vaudeville, dont la

trouvaille sublime est de composer un tableau, à l'instar de Molière

lisant le MISANTROPE chez Ninon de Lenclos. Plus une main douée, plus une

scélérate de _patte_, peignant, couvrant de pâte colorée, un morceau. Rien

que des gens adroits, des malins volant le succès par le chemin de

traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comédie, l'apologue, par tout

ce qui n'est pas de la peinture,--en sorte que sur cette pente, je ne

serais pas étonné que le tableau à succès d'un de nos futurs Salons

représentât, sur une bande de ciel, un mur mal peint, où une affiche

contiendrait quelque chose d'écrit, excessivement spirituel.

* * * * *

_11 juillet_.--Parti de Paris pour Neufchâteau, sur la nouvelle que notre

oncle le représentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en

chapelle ardente avec la croix et l'écharpe de représentant sur le

cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d'armes, de vieux soldats, de

vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Légion d'honneur passé et

devenu orangé: le souvenir de notre père vivant ça et là, et les fils de

M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d'inconnus qui

nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux

noirs, venus de loin et tout poussiéreux, et les vieux serviteurs

retraités, les domestiques septuagénaires ayant derrière eux leurs fils

approchés de la fortune par le commerce et les négoces heureux:--dernière

représentation de cette _gens_, de cette clientèle amie et dévouée qui

faisait à la famille le cortège de ses noces, le convoi de ses funérailles,

et ne laissait ni la joie ni la douleur isolée et personnelle, comme en

notre temps de familles d'une génération.

Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu'au

bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces têtes

associées des fenêtres pieusement au deuil.

Tout, en ce spectacle de la mort, a été digne, simple, décent, chose rare!

Il n'y a point eu un incident grotesque, et les fermiers même régalés à

l'auberge, ont respecté le vin des funérailles.

Nous avons donc revu cette maison où est mort notre grand-père, ce joli

modèle bourgeois de l'hôtel du XVIIIe siècle, cette façade de pierre

blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes,

l'escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant

des jardins de Constantinople peuplés de Turcs des Mille et une Nuits, la

cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la

cheminée,--enfin dans le jardin, la serre.

Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en

oeil-de-boeuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttière,

avec le fronton de sa porte représentant une face au gros rire jaillissant

d'une fraise, un chapeau à plumes sur la tête, une moustache en l'air, une

moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fenêtres, les trumeaux

où tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fête et de

la joie, tous les outils du plaisir, sculptés de verve et en plein relief,

semblent le _Memento vivere_ muet d'un autre siècle. Pauvre salle de

spectacle, où jamais comédie ne fut jouée, et qui pourtant, s'élevant de

terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rêves

du bâtisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part

dans un contrat de vente, je l'ai oublié, mais le personnage était un

vieux marchand de sabots,--oui, un marchand de sabots artiste,--qui, sa

fortune faite, avait donné asile, pendant deux ou trois ans, à deux

sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affolé de musique

et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fête de

la façade de sa maison, amusait les échos de la grande place, debout toute

la journée, penché sur le radotage d'un antique violon.

Là, dans la salle à manger d'hiver, Edmond a vu notre grand-père, le

député du Bassigny en Barrois, à la Constituante, un petit vieillard

bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant

une pipe éteinte, qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi

au bout de petites pincettes d'argent,--une canne sur sa chaise à côté de

lui. Un rude homme, qui n'avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et

qui, dans son château de Sommérecourt, dont il fatiguait la cantonade des

colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une

domesticité, qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi. La vieille

Marie-Jeanne remémore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les

coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n'a nullement

gardé rancune d'avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs

fois plongée dans la pièce d'eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle

éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de

canne étaient considérés comme une familiarité du maître à l'endroit du

valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas

commode; notre père qui était chef d'escadron à vingt-cinq ans et qui

passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée,

racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours,

une lettre de son père, avant d'oser l'ouvrir.

Ah! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l'entendre, dans le fond de la

boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix cassée le bon temps

de la famille, et rabâchant cette phrase: «Nous partions de Sommérecourt.

Lapierre menait. Nous arrivions à Neufchâteau. Nous découvrions les

crimes. Nous mettions en broche et nous repartions!» Et dans les souvenirs

de la vieille cuisinière associée à l'orgueil de la famille, confusément

et comme par bouffées, revient le large train bourgeois du château de

Sommérecourt, et la grande hospitalité donnée au prince Borghèse par mon

grand-père.

L'oncle que nous venons de perdre était le frère aîné de notre père. Un

parfait honnête homme, mais avec toutes les illusions de l'honnête homme,

et absolument garé des leçons sceptiques du jeu de la vie, et croyant

presque les lois d'une Salente bonnes pour la France, et ne guérissant pas

de cette crédulité ingénue par quatre années de législature... C'était un

ancien capitaine d'artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant

tout le monde _mon camarade_, puis encore un homme de la campagne, doué de

tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du

mal à ses ennemis, et qui portait cette bonté ainsi que son courage, sans

effort, presque sans mérite, comme faisant partie de son tempérament. Au

fond, la cervelle absorbée par les mathématiques, et passant la journée à

faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites

allées de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable

d'un conseil: le sens pratique des hommes et des choses lui manquant

absolument, si bien qu'il s'entêta quelque temps à vouloir marier sa

petite-fille avec un prétendu qu'il assurait devoir faire son bonheur, et

dont il disait les mérites dans cette phrase: «Il m'a très bien expliqué

le baromètre!»

* * * * *

_15 Juillet_.--Je suis entré dans la chambre de mon oncle. Quel est,

demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits

finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d'acier, en perruque?

--C'est, me répond mon cousin, un portrait que ton oncle n'a jamais voulu

qu'on ôtât de là... un homme qui a eu un théâtre à Paris, où il avait fait

inscrire dessus: _Sicut infantes audi nos_.--Il s'appelait, il

s'appelait...

--Parbleu! Audinot. Et qu'est-ce que fait Audinot ici?

--Il était de Bourmont et ami de la famille, à ce qu'il paraît, et c'est

lui qui payait à Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton

père.

* * * * *

_22 juillet_.--Nous allons pour un voyage d'affaires à Breuvannes, à nos

fermes des Gouttes... Breuvannes, la maison d'été de notre enfance,

devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et

de grincements de machines; les lucarnes du grenier, d'où mon père

canonnait les polissons du village à coups de pommes, sont bouchées; le

mirabellier, toujours plein de guêpes et qui a fourni à tant et de si

bonnes tartes, est remplacé par un appentis vitré; et la chambre à four où

le maître de danse apprenait des entrechats à l'aîné de nous deux, nous ne

savons plus ce qui s'y fait.

J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil

ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales,

et vieil _hébergeur_ de la famille de père en fils. Imaginez un homme

court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux

ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici

le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village,

nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante

lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la

mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie,

«un cauchemar entre deux néants», un causeur à la parole espacée de mots

qui font réfléchir, et jugeant à vol d'aigle, et allant au sommet des plus

grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes

coupantes, comme le métal d'une médaille; un coeur tendre, mais un

politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre

et les circonstances ont manqué, le seul homme que j'aie vu préparé à tout

et digne de tout[1].

[Note 1: Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet

de cette originale figure dans nos CRÉATURES DE CE TEMPS, sous le titre de

_Victor Chevassier_.]

Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant

que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur

reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l'homme,

et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné,

vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus

de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, _peuplent_ avec des bûcheronnes,

--en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une

langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.

Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la

plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où

se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des

pierres de taille à bâtir un petit Versailles.

Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux

rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux

petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction

robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur

ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant

l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain,

sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.

«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»

C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes,

et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère,

en train de faire des _toutelots_ à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas

venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»

* * * * *

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui

de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance

d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent

développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,

des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce

vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,

font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme

pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses

romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à

trouver dans son mari.

* * * * *

_20 août_.--Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de

l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me

raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni

l'un ni l'autre, et bien à l'aise.

Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un

peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un

grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée

retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne,

et sa robe ondoyant tout autour d'elle,--paresseuse et blanche, enviée du

regard par la marchande de coco tannée qui passe.

Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est

prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert

la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans

suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume,

souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est

qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.

Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous

nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de

lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX

TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une

chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant

dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par

des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du

susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli

calibre... Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE

DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!

Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au

public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé

_poncivement_ tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires

idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces

personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré

hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme,

adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère

moral est une queue de renard à son bonnet... Oh! la belle chose de

n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit

boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution

à côté de l'autre--une révolution plus typique, plus historique, et

populaire à la façon d'une imagerie de canard.

Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux

tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la

soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.

Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne

transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne,

qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain

frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa

matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un

glapissement à sa voix.

La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité

a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un _la_. Il faut

qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle

n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie

insipide.

La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les

boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais

sujets.

La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à

propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de

menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme

faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son

existence.

La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une

domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu'un

tantinet de mépris de l'homme, qui n'aime à se dépenser qu'en gros et non

en détail sur de toutes petites choses.

La domination est la volonté fixe de la femme. L'exigence est son moyen,

la patience sa force.

Au fond la lorette n'est que l'exagération de la femme.

* * * * *

_23 août_.--Murger nous dit l'oraison funèbre de Planche par Buloz:

«J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.»

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 10 / 21 段