temps nous avons été voir où s'était pendu Gérard de Nerval... Oui, je
crois même que c'est toi qui as payé la voiture... J'ai touché le barreau.
C'est ça qui m'a porté bonheur. Tu sais ça, toi Adèle, c'est la semaine
suivante...
Après dîner, Quidant fait sur le piano l'imitation du carillon d'un coucou,
auquel il manque une note.
Puis Anna Deslions et Juliette se mettent à valser, et cette valse de la
blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envolées dans ce
salon tendu de reps rouge et non encore meublé, est un charmant spectacle.
Alors en tourbillonnant, et sans avoir l'air de rien, Juliette happe entre
ses dents le collier d'Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle
noire qu'elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous
ses envieuses quenottes.
* * * * *
--Un mot du peuple: A quoi penses-tu? Au chapeau d'Henri IV?
* * * * *
_11 juin_.--Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment à
une seconde jaunisse[1]. On est bien malheureux vraiment, d'être organisé
nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait
au prix de combien d'insultes, d'outrages, de calomnies, et de malaises
d'esprit et de corps, est acquise une toute petite notoriété, bien
sûrement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.
[Note 1: A la suite de cet article où nous étions appelés _les sergents
Bertrand de l'Histoire_. Je ne nomme pas l'auteur, parce que
j'aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant
ce double sentiment partagé par lui à mon égard.]
* * * * *
_15 juin_.--Nous nous sauvons de la maladie, à la campagne, au château de
Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couché dans
le parc, sous une rochée de trois immenses tilleuls, réunis et joints au
pied, vieux tilleuls sur lesquels s'étend par plaques une mousse sèche et
verdegrisée, qu'imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs
animaux empaillés.
L'énorme bouquet d'arbres où, à chaque instant, la brise fait courir de
longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d'un blanc jaunâtre,
d'où descend la fine, moelleuse et pénétrante senteur d'un arome sucré et
tiède.
Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique
emplissant l'oreille, du bruit d'un monde ailé en travail, d'un murmure
heureux, d'un susurrement comme grisé de millions de petites chansons
balancées aux millions des feuilles; l'hymne de cent ruches d'abeilles
butinant dans la flore de ce morceau de forêt, et l'emplissant de je ne
sais quelle vie dodonienne.
* * * * *
_15 juin_.--Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables,
accueillants... Ça ne nous pousse pas à faire des frais. Plus nous allons,
moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comédie du monde, que
tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail
de l'amabilité une énervante dépense physique du soi-même. Ce masque du
sourire nous pèse et nous contracte les lèvres. Les lieux communs nous
répugnent tant, que c'est presque une souffrance quand nous les abordons.
Faire semblant de prendre intérêt par le remuement et le jeu de la
physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d'empêcher le
silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.
Puis entre nous et ce monde, il y a un fossé. Notre pensée vivant
au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au
terre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les
basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers.
Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les
bottes vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l'aise, comme
des gens déportés dans une colonie, dont les colons n'auraient que les
dehors à notre portée, mais l'âme à cent lieues de la nôtre.
* * * * *
--J'ai connu une petite fille de quatre ans à laquelle un monsieur avait
l'habitude de baiser la main. Aussitôt qu'elle le voyait traverser la cour,
elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les
mains à la pâte d'amandes, et redescendait au moment où le monsieur
entrait au salon.
* * * * *
--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»
* * * * *
_5 juillet_.--Été voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean,
pendant notre absence. Nous le trouvons frappé en plein coeur et, selon
son expression, «découragé de faire et de continuer à être».
--M. Andral, nous dit-il, l'avait vu la veille et n'avait trouvé rien
d'alarmant. Le matin, à un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me
voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu...
la pupille était comme ça.. Et il nous montre la grandeur sur l'ongle de
son pouce. Je lui pris la main, elle commençait à être froide.
L'expression de ses yeux était comme un grand étonnement... La main devint
glacée... C'était fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas
sorti d'ici... Je n'aurais jamais pu y rentrer.»
Après un silence:
--«Pour cet enfant... c'était une manie, une _toquade_... J'avais toujours
peur... Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient
aux fenêtres de suite... Je craignais toujours voir un accident, un
attroupement, je ne sais quoi... Oh! oui, c'était une toquade... Ah!
maintenant, ça a un bon côté! On peut crier, la maison peut brûler: j'ai
un qu'est-ce que ça me fait... tout à fait sublime. Je peux même me casser
le cou...
Et sa parole s'arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.
--Dites donc, Gavarni, c'est bien nu là, entre les arbres?
--Ah! ça!... Maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'était
le jeu de ballon de mon enfant.
Il nous avait dit avant de descendre:
--Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait loué sa maison à une
pension pour n'être point séparé de son fils); il faut que la pension s'en
aille à présent... J'ai dit à cet homme que s'il voulait partir avant
quinze jours, il n'y avait pas d'argent à me donner.»
* * * * *
_6 juillet_.--Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une
armée de chercheurs d'idées ingénieuses. Partout l'intrigue d'un tableau
au lieu et place de sa composition. De l'esprit, non de touche, mais dans
le choix du sujet. De la littérature de pinceau. Deux idéals vers lesquels
est tourné tout ce monde. L'idéal anacréontique: des logogriphes, dont
Eros est le sujet, fixés sur la toile avec la poussière de l'aile d'un
papillon de nuit; la mythologie reproduite en grisaille au travers d'une
ingénuité sentimentale et niaise, inconnue de l'antiquité; enfin des
hannetons que de grands enfants semblent s'amuser à attacher par la patte
contre les murs de marbre du Parthénon.
D'autre part, l'idéal anecdotier et de l'histoire en vaudeville, dont la
trouvaille sublime est de composer un tableau, à l'instar de Molière
lisant le MISANTROPE chez Ninon de Lenclos. Plus une main douée, plus une
scélérate de _patte_, peignant, couvrant de pâte colorée, un morceau. Rien
que des gens adroits, des malins volant le succès par le chemin de
traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comédie, l'apologue, par tout
ce qui n'est pas de la peinture,--en sorte que sur cette pente, je ne
serais pas étonné que le tableau à succès d'un de nos futurs Salons
représentât, sur une bande de ciel, un mur mal peint, où une affiche
contiendrait quelque chose d'écrit, excessivement spirituel.
* * * * *
_11 juillet_.--Parti de Paris pour Neufchâteau, sur la nouvelle que notre
oncle le représentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en
chapelle ardente avec la croix et l'écharpe de représentant sur le
cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d'armes, de vieux soldats, de
vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Légion d'honneur passé et
devenu orangé: le souvenir de notre père vivant ça et là, et les fils de
M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d'inconnus qui
nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux
noirs, venus de loin et tout poussiéreux, et les vieux serviteurs
retraités, les domestiques septuagénaires ayant derrière eux leurs fils
approchés de la fortune par le commerce et les négoces heureux:--dernière
représentation de cette _gens_, de cette clientèle amie et dévouée qui
faisait à la famille le cortège de ses noces, le convoi de ses funérailles,
et ne laissait ni la joie ni la douleur isolée et personnelle, comme en
notre temps de familles d'une génération.
Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu'au
bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces têtes
associées des fenêtres pieusement au deuil.
Tout, en ce spectacle de la mort, a été digne, simple, décent, chose rare!
Il n'y a point eu un incident grotesque, et les fermiers même régalés à
l'auberge, ont respecté le vin des funérailles.
Nous avons donc revu cette maison où est mort notre grand-père, ce joli
modèle bourgeois de l'hôtel du XVIIIe siècle, cette façade de pierre
blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes,
l'escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant
des jardins de Constantinople peuplés de Turcs des Mille et une Nuits, la
cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la
cheminée,--enfin dans le jardin, la serre.
Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en
oeil-de-boeuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttière,
avec le fronton de sa porte représentant une face au gros rire jaillissant
d'une fraise, un chapeau à plumes sur la tête, une moustache en l'air, une
moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fenêtres, les trumeaux
où tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fête et de
la joie, tous les outils du plaisir, sculptés de verve et en plein relief,
semblent le _Memento vivere_ muet d'un autre siècle. Pauvre salle de
spectacle, où jamais comédie ne fut jouée, et qui pourtant, s'élevant de
terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rêves
du bâtisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part
dans un contrat de vente, je l'ai oublié, mais le personnage était un
vieux marchand de sabots,--oui, un marchand de sabots artiste,--qui, sa
fortune faite, avait donné asile, pendant deux ou trois ans, à deux
sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affolé de musique
et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fête de
la façade de sa maison, amusait les échos de la grande place, debout toute
la journée, penché sur le radotage d'un antique violon.
Là, dans la salle à manger d'hiver, Edmond a vu notre grand-père, le
député du Bassigny en Barrois, à la Constituante, un petit vieillard
bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant
une pipe éteinte, qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi
au bout de petites pincettes d'argent,--une canne sur sa chaise à côté de
lui. Un rude homme, qui n'avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et
qui, dans son château de Sommérecourt, dont il fatiguait la cantonade des
colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une
domesticité, qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi. La vieille
Marie-Jeanne remémore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les
coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n'a nullement
gardé rancune d'avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs
fois plongée dans la pièce d'eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle
éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de
canne étaient considérés comme une familiarité du maître à l'endroit du
valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas
commode; notre père qui était chef d'escadron à vingt-cinq ans et qui
passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée,
racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours,
une lettre de son père, avant d'oser l'ouvrir.
Ah! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l'entendre, dans le fond de la
boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix cassée le bon temps
de la famille, et rabâchant cette phrase: «Nous partions de Sommérecourt.
Lapierre menait. Nous arrivions à Neufchâteau. Nous découvrions les
crimes. Nous mettions en broche et nous repartions!» Et dans les souvenirs
de la vieille cuisinière associée à l'orgueil de la famille, confusément
et comme par bouffées, revient le large train bourgeois du château de
Sommérecourt, et la grande hospitalité donnée au prince Borghèse par mon
grand-père.
L'oncle que nous venons de perdre était le frère aîné de notre père. Un
parfait honnête homme, mais avec toutes les illusions de l'honnête homme,
et absolument garé des leçons sceptiques du jeu de la vie, et croyant
presque les lois d'une Salente bonnes pour la France, et ne guérissant pas
de cette crédulité ingénue par quatre années de législature... C'était un
ancien capitaine d'artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant
tout le monde _mon camarade_, puis encore un homme de la campagne, doué de
tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du
mal à ses ennemis, et qui portait cette bonté ainsi que son courage, sans
effort, presque sans mérite, comme faisant partie de son tempérament. Au
fond, la cervelle absorbée par les mathématiques, et passant la journée à
faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites
allées de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable
d'un conseil: le sens pratique des hommes et des choses lui manquant
absolument, si bien qu'il s'entêta quelque temps à vouloir marier sa
petite-fille avec un prétendu qu'il assurait devoir faire son bonheur, et
dont il disait les mérites dans cette phrase: «Il m'a très bien expliqué
le baromètre!»
* * * * *
_15 Juillet_.--Je suis entré dans la chambre de mon oncle. Quel est,
demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits
finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d'acier, en perruque?
--C'est, me répond mon cousin, un portrait que ton oncle n'a jamais voulu
qu'on ôtât de là... un homme qui a eu un théâtre à Paris, où il avait fait
inscrire dessus: _Sicut infantes audi nos_.--Il s'appelait, il
s'appelait...
--Parbleu! Audinot. Et qu'est-ce que fait Audinot ici?
--Il était de Bourmont et ami de la famille, à ce qu'il paraît, et c'est
lui qui payait à Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton
père.
* * * * *
_22 juillet_.--Nous allons pour un voyage d'affaires à Breuvannes, à nos
fermes des Gouttes... Breuvannes, la maison d'été de notre enfance,
devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et
de grincements de machines; les lucarnes du grenier, d'où mon père
canonnait les polissons du village à coups de pommes, sont bouchées; le
mirabellier, toujours plein de guêpes et qui a fourni à tant et de si
bonnes tartes, est remplacé par un appentis vitré; et la chambre à four où
le maître de danse apprenait des entrechats à l'aîné de nous deux, nous ne
savons plus ce qui s'y fait.
J'aime l'habitude d'ignorer l'auberge et de descendre chez un ami. Vieil
ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales,
et vieil _hébergeur_ de la famille de père en fils. Imaginez un homme
court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux
ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici
le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village,
nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante
lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la
mort d'un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie,
«un cauchemar entre deux néants», un causeur à la parole espacée de mots
qui font réfléchir, et jugeant à vol d'aigle, et allant au sommet des plus
grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes
coupantes, comme le métal d'une médaille; un coeur tendre, mais un
politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre
et les circonstances ont manqué, le seul homme que j'aie vu préparé à tout
et digne de tout[1].
[Note 1: Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet
de cette originale figure dans nos CRÉATURES DE CE TEMPS, sous le titre de
_Victor Chevassier_.]
Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant
que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur
reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l'homme,
et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné,
vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus
de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, _peuplent_ avec des bûcheronnes,
--en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une
langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.
Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la
plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où
se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des
pierres de taille à bâtir un petit Versailles.
Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux
rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux
petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction
robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur
ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant
l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain,
sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.
«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»
C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes,
et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère,
en train de faire des _toutelots_ à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas
venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»
* * * * *
_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.
* * * * *
_20 août_.--Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de
l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me
raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni
l'un ni l'autre, et bien à l'aise.
Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un
peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un
grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée
retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne,
et sa robe ondoyant tout autour d'elle,--paresseuse et blanche, enviée du
regard par la marchande de coco tannée qui passe.
Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est
prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert
la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans
suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume,
souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est
qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.
Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous
nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de
lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX
TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une
chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant
dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par
des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du
susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli
calibre... Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE
DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!
Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au
public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé
_poncivement_ tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires
idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces
personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré
hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme,
adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère
moral est une queue de renard à son bonnet... Oh! la belle chose de
n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit
boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution
à côté de l'autre--une révolution plus typique, plus historique, et
populaire à la façon d'une imagerie de canard.
Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux
tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la
soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.
Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne
transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne,
qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain
frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa
matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un
glapissement à sa voix.
La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité
a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un _la_. Il faut
qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle
n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie
insipide.
La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les
boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais
sujets.
La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à
propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de
menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme
faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son
existence.
La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une
domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu'un
tantinet de mépris de l'homme, qui n'aime à se dépenser qu'en gros et non
en détail sur de toutes petites choses.
La domination est la volonté fixe de la femme. L'exigence est son moyen,
la patience sa force.
Au fond la lorette n'est que l'exagération de la femme.
* * * * *
_23 août_.--Murger nous dit l'oraison funèbre de Planche par Buloz:
«J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.»