--Lu, dans le bain, un joli vers d'un poète entre Ronsard et Corneille, de

l'inconnu Pager:

«Je crains ce que j'espère.»

* * * * *

--Que n'avons-nous écrit, jour par jour, au début de notre carrière, ce

rude et horrible débat contre l'anonyme, toutes ces stations dans

l'indifférence ou l'injure, ce public cherché et vous échappant, cet

avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés, cette

lutte de la volonté impatiente et fiévreuse contre le temps et

l'ancienneté, un des grands privilèges de la littérature. Point d'amis,

point de relations, tout fermé... Ce silence si bien organisé contre tous

ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité, ces tristesses et ces

navrements qui nous prenaient pendant ces années lentes où nous battions

l'écho, sans pouvoir lui apprendre notre nom!... Ah! cette agonie muette,

intérieure, sans autre témoin que l'amour-propre qui saigne et le coeur

qui défaille! cette agonie monotone et sans événement, écrite sur le vif

des souffrances, ce serait une bien belle étude que personne ne fera,

parce qu'un rien de succès, l'éditeur trouvé, quelques cents francs gagnés,

quelques articles à cinq ou six sous la ligne, votre nom connu par un

millier de personnes que vous ne connaissez pas, deux ou trois

connaissances, un peu de réclame, vous guérissent du passé et vous versent

l'oubli... Elles vous semblent si loin, ces larmes dévorées, ces misères,

aussi loin que votre jeunesse. Vieilles plaies dont vous ne vous souvenez,

que lorsqu'elles se rouvrent!

--On a aperçu, chez la portière, la toilette du coucher que la Deslions

envoie par sa bonne chez l'homme à qui elle donne une nuit. Elle a, à ce

qu'il paraît, une toilette pour chacun de ses amants, aux couleurs qu'il

aime. C'est une robe de chambre de satin ouatée et piquée, avec des

pantoufles de même couleur brodées d'or, une chemise en batiste garnie de

valenciennes, avec des entre-deux de broderie de 5 à 600 francs, un jupon

garni de trois volants de dentelle de 3 à 400 francs: un capital

d'accessoires galants montant de 2,500 à 3,000 francs, qu'elle fait porter

à tous les domiciles qui peuvent la payer.

* * * * *

_7 avril_.--Nous dînons chez Broggi, à côté d'un petit vieillard à cheveux

blancs, qui est un des grands, des purs, des beaux caractères de ce siècle,

asservi à l'argent. Ce petit vieillard dîne modestement à cinquante sous,

après avoir donné, donné pour rien--car ces héroïsmes sans bruit et sans

réclame sont invraisemblables--donné à la France une collection de

plusieurs millions. Il se nomme M. Sauvageot.

Il parle de son CERCLE DES ARTS avec un monsieur qui dîne à côté de lui,

et je l'entends lui dire: «Je ne sais plus quels sont les gens qui en font

maintenant partie... et vrai, je ne connais pas la langue qu'ils parlent.

L'autre jour, un monsieur de là demande: «Qu'est-ce qu'on a fait?» Un

autre lui répond: «Six dont un!...» Six dont un! Non, non, je ne comprends

pas!

C'était beau, ce fouaillement de l'argot de la Bourse par ce grand

dédaigneux de l'argent.

* * * * *

_11 avril_.--Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c'est ma fête

demain, parce qu'elle m'aurait demandé un cadeau.

A cinq heures, rencontré à l'ARTISTE, Gautier, Feydeau, Flaubert. Feydeau,

une infatuation, un contentement de soi, un gonflement de si bonne foi et

si naïvement enfantin qu'ils désarment. Il demande à Gautier, à propos de

la première des SAISONS, qui doivent paraître à chaque solstice:

«Trouves-tu que ce soit une perle, hein? Car je ne veux te dédier qu'une

perle!»

Aussitôt s'ouvre une grande et bruyante discussion sur les métaphores. La

phrase du nommé Massillon: «Ses opinions n'avaient pas à rougir de sa

conduite,» est acquittée par Flaubert et Gautier, mais la phrase de

Lamartine: «Il pratiquait l'équitation... ce piédestal des princes,» est

condamnée sans appel.

Des métaphores on passe aux assonances,--une assonance, au dire de

Flaubert, devant être évitée, quand même on devrait passer huit jours

entiers à y arriver. Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites

recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d'énormes éclats de

voix, des procédés à la mécanique de talent littéraire, emphatiquement et

sérieusement exposés, des théories puériles et graves et ridicules et

solennelles, sur les façons d'écrire et les moyens de faire de la bonne

prose; enfin, tant d'importance donnée au vêtement de l'idée, à sa couleur,

à sa trame, que l'idée n'est plus que comme une patère à accrocher des

sonorités.

Il nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.

* * * * *

--La religion est une partie du sexe de la femme.

* * * * *

_12 avril_.--Je me rappelle, dans le journal de Wille le graveur, Wille,

pour la convalescence d'un de ses amis, le promenant au XVIIIe siècle chez

tous les marchands de curiosités de Paris. Pour ma convalescence (d'une

crise de foie), comme il va nous tomber 3,000 francs du reste de la vente

de notre petit terrage de Breuvannes, nous songeons à les consacrer à

l'achèvement de notre salon. Et toute cette semaine nous battons les quais

et le boulevard du Temple, à la recherche de portières en tapisserie, pour

aller avec le meuble de Beauvais que nous avons enlevé à M. Double.

Aujourd'hui nous nous décidons presque à acheter des lambrequins des

Gobelins qu'on nous fait 3,500 francs. C'est étrange, même un peu

effrayant, comme nous commençons à nous habituer, à nous familiariser avec

les plus gros prix et les sommes les plus grandement rondes! Allons il

fait temps d'arriver et de toucher notre gloire.

* * * * *

_16 avril_.--Gavarni vient nous demander à déjeuner. Il nous dit: «Quand

les femmes vont quelque part, elles apportent de petites machines pour

travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet... Eh bien, moi, j'ai

inventé une petite mécanique fort simple pour trouver des intégrales, que

je porte toujours. C'est très commode, je me promène, je sors de chez vous

par exemple: crac! je trouve une intégrale--et c'est une jolie chose qu'un

homme qui a une curieuse collection d'intégrales. On ne sait pas, ça peut

se vendre très cher après sa mort...»

Puis, il parle de l'attrait qu'ont toujours eu pour lui les trous dans les

montagnes, les entrées de cavernes, les cratères désaffectés, au fond

desquels dorment la Nuit et l'Inconnu. Il est bien souvent descendu là

dedans, une corde suspendue à un arbre jeté en travers. Il a découvert

ainsi dans les Pyrénées une magnifique grotte de stalactites, maintenant

exploitée et visitée par les étrangers. Mais un trou qui a excité surtout

sa curiosité et son activité de suppositions, c'est sur un plateau en haut

d'une montagne de Bagnères, le Casque de Leris, je crois... Ah! un fort

trou, où on jette des pierres qu'on n'entend pas tomber. «Comment n'a-t-on

pas installé, dit-il, une machine là-haut, avec un panier pour y

descendre? Ça en valait la peine. Il y avait là un mystère qui me

sollicitait. Oui, c'était une marmite où j'aurais voulu faire cuire une

nouvelle. J'en faisais la descente, et je trouvais un vieux savant qui

savait tout, et surtout _prométhifier_ les êtres par la résurrection. Son

valet était un général romain, tué à une bataille quelconque dans le pays,

et auquel il avait redonné le mécanisme vital, en ne lui accordant que la

dose d'intelligence nécessaire pour nettoyer ses fioles.»

* * * * *

_18 avril_.--Je voudrais une chambre inondée de soleil, des meubles tout

mangés de lumière, de vieilles tapisseries, dont toutes les couleurs

seraient éteintes et comme passées sous les rayons du Midi. Là je vivrais

dans des idées d'or, le coeur réchauffé, l'esprit ensoleillé, dans une

grande paix doucement chantante... C'est étrange comme, à mesure qu'on

vieillit, le soleil vous devient cher et nécessaire, et l'on meurt en

faisant ouvrir la fenêtre, pour qu'il vous ferme les yeux.

* * * * *

--Été à la foire aux pains d'épices, barrière du Trône, où j'ai vu dans un

tableau vivant, représentant la superbe DESCENTE DE CROIX d'après la toile

de Rubens, j'ai vu à la fin le Christ se levant de son linceul pour venir

saluer le public.

* * * * *

_22 avril_.--Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection

d'habits du XVIIIe siècle: habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge

de pigeon, et couleur _désespoir d'opale et ventre de puce en fièvre de

lait_; tous ces habits avec un tas de reflets agréables à l'oeil,

chantants, coquets, égrillards. Il avait inventé cela, le XVIIIe siècle,

de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes

les gaietés de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme... C'est

un grand symptôme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, s'est fait

bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont

enterrées!

* * * * *

_1er mai_.--Théophile Gautier, l'oreille somnolente, un doux et bon

sourire dans l'oeil, avec sur les lèvres une parole lente, émise par une

voix trop petite pour le corps, et mal notée, et pourtant à la longue

agréable, presque harmonieuse. Et c'est une causerie tête à tête, simple,

tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans

surcharge de métaphores, et avec une grande suite dans l'enchaînement des

idées et des mots, et, par-ci, par-là, laissant percer une mémoire

étonnante, où le souvenir a la netteté d'un cliché photographique.

Il nous fait des compliments sur notre _Venise_ parue dans l'ARTISTE, nous

disant que pour lui «c'est le plus fin bouquet de parfums de la ville des

doges», et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous

décrit l'OSTERIA DELLA LUNA, sa situation, son architecture, sa couleur,

enfin nous la fait revoir: «Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il

faut tous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise, à peine

deux se douteront de ce que vous avez voulu faire.» Ici, Edouard Houssaye

et Aubryet sont enragés contre l'article... Et cela tient à une chose,

c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens

d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq

personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur

du papier! Tenez, voilà X... qui entre, il ne verra pas si cette table est

ronde ou carrée... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez

dans une manière artiste, si à l'idée de la forme vous ajoutez la forme de

l'idée, oh! alors, vous n'êtes plus compris du tout.» Prenant au hasard un

petit journal: «Tenez, voilà comme il faut écrire pour être compris... des

nouvelles à la main... La langue française s'en va positivement... Eh! mon

Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas dans le roman de la MOMIE,

et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde... Parce

que je mets, je suppose, un mot comme _pschent_ ou _calasiris_. Enfin je

ne peux pas mettre: le pschent est comme ci, comme ça. Il faut que le

lecteur sache ce que disent les mots... Mais ça m'est égal. Critiques et

louanges m'abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent.

Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que _je suis un

homme pour qui le monde visible existe._

* * * * *

_2 mai_.--Il y a encore dans les cafés des gens qui s'intéressent aux

naufragés de la Méduse!

* * * * *

_4 mai_.--Je vais ce soir en soirée chez Louis, qui veut me présenter à

notre ancien camarade de rhétorique, Prévost-Paradol. Un torse qui

commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d'homme grave, un col

rabattu. On me présente, il se soulève de sa chaise, veut bien me dire

quelques mots sur les études que doit nécessiter l'histoire des moeurs, se

rassied, et, toute la soirée, reste au coeur de la conversation des vieux,

n'ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, sérieux comme un doctrinaire

qui politique. Évidemment, c'est un garçon qui arrivera, mais c'est dur!

Je suppose que M. Hippolyte Passy a dû dire en le quittant: «Garçon

remarquable, il écoute avec une profondeur...[1]»

[Note 1: A propos de ce croqueton de M. Prévost-Paradol, j'ai reçu la

lettre suivante de M. Ludovic Halévy:

«Monsieur,

Prévost-Paradol écrivain, vous appartient; mais je n'ai pu lire, sans

étonnement et sans tristesse, ces lignes signées de vous sur la _longueur

de son torse et sur son nez de comique_. Permettez-moi de vous dire que je

ne me serais jamais attendu de votre part à de pareils procédés de

critique.

Il me semblait que vous étiez de ceux à qui la mémoire de mon ami ne

pouvait inspirer que des sentiments de respect et d'émotion.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération,

LUDOVIC HALÉVY.

Mercredi, 22 septembre 86.»

A la réception de cette lettre, mon premier mouvement a été d'enlever la

note sur ces lignes amies qui me semblaient dictées par un sentiment

pareil que j'éprouverais à sentir la mémoire de mon frère égratignée; mais,

en réfléchissant, j'ai trouvé la prétention énorme, et j'ai pensé qu'il

n'y aurait plus de mémoires possibles, s'il n'était pas permis au faiseur

de mémoires de faire les portraits physiques des gens qu'il dépeint,

d'après son optique personnelle--qu'elle soit juste ou injuste.

Du reste, que M. Ludovic Halévy le sache, la petite antipathie inspirée à

mon frère, par M. Prévost-Paradol, est plus générale qu'il ne le croit, et

il n'a, pour s'en convaincre, qu'à prendre connaissance du terrible

article, publié sur l'écrivain des DÉBATS, par M. Barbey d'Aurévilly, dans

le MUSÉE DES ANTIQUES.]

* * * * *

_12 mai_.--La curieuse et l'infiniment petite chose que la première idée

d'une oeuvre littéraire. Les deux gros volumes in-octavo de l'HISTOIRE DE

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION ET LE DIRECTOIRE furent ceci

dans notre pensée au premier jour: «l'Histoire du plaisir sous la Terreur,

» un petit volume in-32, à 50 centimes. Puis, le volume grossissant, il

nous apparut dans le format Charpentier à 3 fr. 50; puis, avec son

développement faisant craquer le format in-18, il devint un in-octavo;

--enfin l'in-octavo se doubla.

Théophile Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte

dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le

plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases

toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme; au

premier abord un peu fermé ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a

un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut

degré... Aujourd'hui, il nous disait que, lorsqu'il a voulu faire quelque

chose de bien, il l'a toujours commencé en vers, parce qu'il existe chez

lui une incertitude sur la prose, sur sa complète réussite, tandis qu'un

vers, quand il est bon, est une chose frappée comme une médaille;--mais il

ajoutait que les exigences de la vie avaient fait des nouvelles en prose

de bien des nouvelles, commencées par lui en vers.

* * * * *

_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de

l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.

Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,

calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement

_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du

dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le

tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront

épuisé leur vie à vivre.

* * * * *

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de

tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,

d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les

uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,

le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce

monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut

prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

* * * * *

_Mercredi 20 mai_.--Au Moulin-Rouge des carafes frappées pleines de

Champagne rosé; des femmes assises au milieu de l'éventail bouffant de

leurs jupes sur des chaises de paille; des jeunes gens poussiéreux

arrivant des Courses, de petits papiers où il y a écrit au crayon:

_Retenue_ sur les tables vides; M. Bardoux à la tête d'un cuisinier d'un

paquebot de la Méditerranée, la serviette sous le bras, vous proposant un

_poulet en fritot_, etc., etc. Au fond du jardin, et à toutes les fenêtres

de tous les étages, sur le fond éclairé des cabinets, ainsi que dans les

loges d'un théâtre, des têtes de femmes saluant de gauche et de droite,

quelques-unes de leurs anciennes nuits ou peut-être quelques-uns de leurs

louis d'hier.

* * * * *

--L'élaboration douloureuse, le supplice de la beauté: le voici à nous

raconté par une femme de la société. Se lever à six heures et demie, se

mettre à la fenêtre jusqu'à huit heures et faire ainsi prendre un bain

d'air d'une heure et demie à son teint, puis un bain d'une heure, et après

le déjeuner, la digestion dans une pose allongée et de face, de manière

que la peau du visage soit isolée de tout contact.

* * * * *

_Jeudi 21 mai_.--Création dans une oeuvre moderne d'un médecin qui,

ressuscitant les traditions charlatanesques du XVIIIe siècle, prendrait la

spécialité des débilités, de tous les hommes de 35 ans de Paris; un homme

qui aurait assez étudié la chimie et le corps humain pour savoir la dose

la plus forte de dépuratif qu'il peut supporter dans un temps donné,--et

un temps assez court; un homme qui aurait fait des expériences assez

grandes sur les choses alimentaires et fortifiantes pour refaire, avec des

jus de viande, du bordeaux, etc., un tempérament et une jeunesse à un

corps usé et à des organes las.

* * * * *

--Il faut à des hommes comme nous, une femme peu élevée, peu éduquée, qui

ne soit que gaieté et esprit naturel, parce que celle-là nous réjouira et

nous charmera ainsi qu'un agréable animal auquel nous pourrons nous

attacher. Mais que si la maîtresse a été frottée d'un peu de monde, d'un

peu d'art, d'un peu de littérature, et qu'elle veuille s'entretenir de

plain-pied avec notre pensée et notre conscience du beau, et qu'elle ait

l'ambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos goûts;

elle devient pour nous insupportable comme un piano faux,--et bien vite un

objet d'antipathie.

* * * * *

_22 mai_.--J'ai lu un livre de 1830, les CONTES de Samuel Bach. Comme

c'est jeune! comme le scepticisme y est un scepticisme de vingt ans! Comme

l'illusion traverse l'ironie! Comme c'est l'imagination de la vie et non

la vie! Mettez à côté les livres remarquables des jeunes gens depuis 1848.

Quel autre scepticisme. Comme il est mûr et formé et bien portant: le

scalpel a remplacé le blasphème. Si cela continue, nos enfants naîtront à

quarante ans.

* * * * *

_23 mai_.--L'insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie

qu'elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette

immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur,

comme des pattes de palmipèdes... cela met en gaieté les femmes, les

enfants, les clercs de notaire. Mais l'homme de pensée ne s'y trouve-t-il

pas mal à l'aise comme devant l'ennemi, comme devant l'oeuvre de Dieu qui

le mangera et fera de l'engrais et de la verdure de sa cervelle de

philosophe? Vous échappez à ces idées dans la pierre des grandes villes.

* * * * *

--Ma maîtresse me racontait aujourd'hui qu'elle avait une fluxion de

poitrine et qu'elle n'avait pas dans le moment l'argent nécessaire pour

acheter le nombre de sangsues, commandées pour qu'elle guérît. Elle

racontait cette anecdote d'une manière très apitoyante, la pauvre fille!

Mais qu'est-ce que cela auprès des terribles souffrances de ceux qui

peuvent acheter des sangsues tant qu'il leur plaît! Le tout est de savoir,

si un homme qui meurt de male amour ou de male ambition, souffre plus

qu'un homme qui meurt de faim. Et moi, je le crois bien sincèrement.

* * * * *

--Idée d'une insertion dans les petites affiches à propos d'un dîneur qui

n'est plus amusant: «A céder un parasite qui a servi.»

* * * * *

_28 mai_.--Notre pièce des HOMMES DE LETTRES va être finie--des châteaux

en Espagne--et nous nous disons que, si elle nous rapportait de l'argent,

beaucoup d'argent, nous nous amuserions à blaguer cet argent, à le fouler

aux pieds, à en rire, à en faire abus, à le jeter et à le faire rouler

dans l'absurde. Nous qui ne croyons pas qu'avec l'argent on puisse se

procurer ni un sens, ni même un bonheur de plus, nous userions de l'argent

expérimentalement, nous ferions des folies de dépenses pour essayer entre

quatre murs notre originalité, et la légèreté spécifique d'une grosse

somme, et le soufflet qu'on peut donner aux adorations de la foule et de

la plèbe des riches.

* * * * *

--Un joli titre pour des souvenirs publiés de son vivant: SOUVENIRS DE MA

VIE MORTE.

* * * * *

_1er juin_.--Dans le monde rien ne recommence et l'homme ne doit jamais

_revouloir_ la chose qu'il a trouvée une fois bonne. Aujourd'hui chez

Maire, les écrevisses bordelaises n'étaient pas réussies... Ah! ce

restaurant Maire! aux environs de 1850... du temps qu'il était simplement

un marchand de vin, et que derrière le comptoir en zinc, il avait un tout

petit cabinet pouvant contenir, les coudes serrés, six personnes. Là, le

vieux père Maire, servait lui-même en personne, et dans de la vraie

argenterie, aux gens dont il estimait le goût culinaire, servait un

haricot de mouton aux morilles, un macaroni aux truffes inénarrable: le

tout arrosé de plusieurs bouteilles de ces jolis petits bourgognes, venant

de la cave du roi Louis-Philippe, dont il avait acheté la cave presque

tout entière.

* * * * *

_4 juin_.--Aujourd'hui, vu à l'Hôtel Drouot la première vente de

photographies. Tout devient noir en ce siècle, et la photographie,

n'est-ce pas l'habit noir des choses?

* * * * *

_7 juin_.--Tombé au cabinet de lecture sur un éreintement féroce; où à

propos de la publication de nos PORTRAITS INTIMES et de SOPHIE ARNOULD,

nous sommes traités de _sergents Bertrand de la littérature_.

Dîner chez Asseline avec Anna Deslions, Adèle Courtois, Juliette et sa

soeur. Anna Deslions, des cheveux noirs opulents, magnifiques, des yeux de

velours avec un regard qui est comme une chaude caresse, le nez un peu en

chair, la bouche aux lèvres un rien entr'ouvertes, une superbe tête

d'adolescent italien, éclairée de la coloration dorée de Rembrandt en ses

têtes juives. Adèle Courtois, une vieille célébrité de la galanterie.

Juliette une blondinette toute chiffonnée, toute frisottée, aux cheveux

lui mangeant entièrement le front, une blondinette ayant quelque chose du

pastel de la Rosalba au Louvre; «la Femme au singe», et tout à la fois de

la femme et du singe.

Juliette est flanquée de sa soeur, une petite maigriotte enceinte, à

l'apparence d'une araignée au gros ventre. Ces quatre femmes décolletées

en triangle dans le dos, sont en robe blanche, dans des étoffes d'écume à

mille volants.

Et pour accompagner la fête, le pianiste Quidant, à l'esprit si

foncièrement parisien, à l'ironie féroce, qui a baptisé Marchal «le

peintre des connaissances utiles».

Conversation sur les maîtresses de l'Empereur, sur la Castiglione, sur la

jalousie de l'Impératrice, conversation tout à coup coupée par Juliette,

jetant: «Vous savez le joli mot de Constance sur l'Empereur: «Si je lui

avais résisté, je serais Impératrice!»

Juliette tressautant sur sa chaise, battant la mesure avec son couteau sur

son assiette, parle javanais au milieu d'éclats de rire nerveux et d'une

gaieté comédienne.

Un nom d'homme est prononcé, à propos duquel Deslions jette à Juliette:

--Tu sais, cet homme que tu as tant aimé et pour lequel tu t'es tuée?

--Oh! je me suis tuée trois fois!

--Enfin, tu sais bien, chose... chose...

Juliette met la main devant son front, comme une personne qui regarde au

loin, et cligne des yeux pour voir si elle n'aperçoit pas ce monsieur sur

le grand chemin de ses souvenirs.

Puis elle dit en éclatant de rire:

--Tiens, c'est comme à Milan, au théâtre de la SCALA, un particulier qui

me faisait des saluts, des saluts... Je disais: «Je connais cette

bouche-là,» mais je ne reconnaissais que la bouche, absolument que la

bouche...

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 9 / 21 段