Alors, avec un geste impérieux--l'index de la main droite plongeant dans

le rayon lumineux, et comme montrant dans du jour, l'avenir,--le devin

commence, et avec une voix canaille et des intonations de peuple, il vous

récite pendant une demi-heure le roman qui vous menace. Cet homme n'est

pas le premier venu dans son métier, il parle sans arrêt, sans hésitation,

sans repos, jetant de temps en temps au milieu de la phraséologie

dramatique et des vieux clichés de la bonne aventure, de crapuleux éclats

de verbe et de voix à la Vautrin: «Vous coucherez avec une femme, vous la

lâcherez!...» Et longtemps, longtemps, il berce et amuse les côtés

aventureux de votre âme par l'invraisemblance d'incidents qui vous

mèneront à connaître des «étrangères puissamment riches et

merveilleusement belles, dans une ville où il y aura des ruines». Et ce

diable d'homme vous met dans le cerveau tant d'images de kaléidoscope et

de lanterne magique, et un tel bruit de paroles, et un tel _brouillamini_

de faits prédits, qu'il semble, avec la sonorité de sa voix et la fixité

de ses yeux, vous verser de la confusion dans la cervelle et de

l'étourdissement dans l'attention.

Il m'a dit une seule chose qui m'a frappé: «Vous, vous n'avez rien à

craindre d'un coup d'épée ou d'un coup de pistolet, vous avez tout à

craindre d'un trait de plume!» Vraiment, le hasard ne l'a pas trop mal

servi, parlant à un homme de lettres déjà poursuivi et qui se sent

poursuivable toute sa vie... Mais dans la bouche du devin, la phrase

n'avait-elle pas un autre sens? Voyant un jeune homme avec une femme

légère du quartier, son trait de plume ne faisait-il pas allusion à la

signature de billets?

* * * * *

_4 novembre_.--Il y a longtemps que nous avons l'idée de faire un journal

à nous deux: des SEMAINES CRITIQUES plus renseignées que celles du

Directoire; un TABLEAU DE PARIS de Mercier, où nous mêlerions un peu de

l'indignation d'un père Duchêne à notre vision personnelle. Donner les

nouvelles sociales, la philosophie des aspects des salons et de la rue,

--commencer par un premier article sur l'influence de la fille dans la

société présente,--un second sur l'esprit contemporain et sur ce que le

monde et même les jeunes filles ont emprunté à la blague et à l'esprit de

l'atelier,--un troisième sur la bourse et la plus-value des charges

d'agent de change, etc., etc. Enfin un journal moral (moral dans le sens

de journal des moeurs) du XIXe siècle. Mais il faut, pour cela,--attendre!

* * * * *

_21 novembre_.--Nous allons voir aujourd'hui un nommé Chambe, un

ferrailleur auvergnat qui demeure rue de l'École-Polytechnique.

Un antre noir, bondé de débris de voitures, de harnais pourris, de poêles

de fonte, de faïences égueulées, de détritus d'uniformes, au milieu

desquels va et vient le ferrailleur, un tout petit bossu, au gros nez

sensuel, aux yeux coquins, et perpétuellement souriant dans sa blouse

bleue, sous son chapeau noir à haute forme. Eh bien! ce misérable

ferrailleur a acheté, l'année dernière, la bibliothèque d'un portier dont

il a tiré 12,000 francs; et c'est dans cette vente, faite obscurément, que

Lefèvre a acquis le manuscrit des CONFÉRENCES DE L'ACADEMIE ROYALE DE

PEINTURE, où nous avons retrouvé la vie inédite de Watteau, du comte de

Caylus, que tout le monde croyait perdue.

Il vient de lui tomber, je ne sais d'où, un trésor merveilleux de gravures,

de dessins du XVIIIe siècle, vingt Boucher, des Watteau superbes. Il ne

veut rien _séparer_, gardant le tout pour une vente. Il consent toutefois

à me montrer dans sa chambre cinq ou six Boucher, accrochés par un clou au

mur, des Boucher de sa plus large manière,--tout le reste est sous son

lit: un ci-devant lit doré de cocotte d'un affreux goût.

Et dans le grenier, au milieu d'une lessive qui sèche sur des ficelles,

tous les papiers de Lucas Montigny: une montagne.

* * * * *

_Novembre_.--Je rêvais (un rêve tout éveillé) que le bon Dieu descendait

sur la terre, qu'il m'écrivait ma pièce (LES HOMMES DE LETTRES), qu'il la

signait de son nom, qu'il la portait au Gymnase où le portier voulait bien

le laisser monter chez M. de Montigny, qu'il obtenait une lecture, une

réception,--et qu'enfin à la représentation, il se faisait claqueur.

* * * * *

_10 décembre_.--Visite au père Barrière des DÉBATS, qui est malade,

souffreteux.

Un puits d'historiettes que ce vieillard aimable. A propos d'un charmant

portrait de la Duthé, que nous lui disons se trouver chez Mme de Boigne,

et provenant d'un legs fait à un d'Osmont par l'abbé de Bourbon, lors

d'une maladie dont il crut mourir, il nous raconte qu'il a vu la Duthé,

étant encore tout enfant. Le père de Barrière était joaillier de la Reine,

et, un jour, une belle dame vint choisir chez son père des bijoux. La mère

de Barrière, une très jolie femme, mais, comme toute jolie femme, assez

récalcitrante à la reconnaissance de la beauté de ses semblables, lui

demanda comment il trouvait cette dame, et comme il disait qu'elle était

tout à fait gentille: «Oh! elle a un trop grand cou!» s'écria Mme

Barrière. C'était la Duthé.

De la grande impure, je ne sais plus par quel tour et quel saut, la

conversation va à Thiers, et Barrière nous conte encore cette curieuse

anecdote sur l'homme d'État. Il y a de cela longtemps--Thiers avait 23

ans--et il venait souvent dîner chez Barrière, dans son petit appartement

de la rue de Condé. Barrière avait gardé de son enfance des soldats de

plomb. Après dîner, tous deux les rangeaient sur une commode, et Thiers

s'amusait, pendant une partie de la soirée, à les démolir avec des

boulettes de mie de pain. Ainsi il préludait aux récits des batailles de

l'Empire.

Mais bientôt, ajoute Barrière, le petit appartement d'un pauvre homme de

lettres ne put plus contenir le politique, en train de prendre son essor.

* * * * *

_12 décembre_.--A propos de la vente d'estampes du XVIIIe siècle (vente

Delbergue), sur la polissonnerie de laquelle M. Thiers a tant débagoulé,

le vieux Delécluze, contait à Vignères, que lui et sa soeur avaient été

élevés jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans une chambre où il y avait aux

murs: les «QUATRE PARTIES DU JOUR» de Baudouin, sans que jamais ces images

leur eussent fait songer à mal. Et dans la salle à manger était encadrée

l'ESCARPOLETTE, de Fragonard, qu'on lui avait dit représenter une femme

qui avait le cauchemar. Certaines pudeurs sont des questions de mode et de

temps.

* * * * *

_25 décembre_.--Gavarni est en train de _tripoter_ des eaux-fortes avec

Bracquemond, d'essayer à la pointe sur le cuivre une série de célébrités,

parmi lesquelles il nous fait voir un Balzac d'un admirable travail...

La journée finie, nous allons, tous les quatre, dîner dans un _bistingo_,

à la porte d'Auteuil.

Gavarni vit plus seul avec lui-même que jamais. On ne voit plus personne

dans la mansarde carrelée où il travaille maintenant. Il n'est plus un

homme, mais un pur esprit, que rien, rien au monde, ne semble rattacher à

l'humanité. Quand on lui parle de l'avant-dernière couche de ses amis, on

sent qu'il y a déjà des pelletées d'oubli dessus. A peine s'il s'en

souvient, et s'entretient-il d'eux, c'est avec un regard qui a l'air de

fouiller la lointaine cantonade de ses souvenirs.

Ce soir, dans une de ces fouilles qu'a provoquées la parole de l'un de

nous, il nous fait un drolatique tableau de l'intérieur de Daumier,

l'artiste, le grand artiste, nous dit-il, le plus indifférent au succès de

son oeuvre, qu'il ait rencontré dans sa vie. Une immense pièce, où, autour

d'un poêle de fonte chauffé à blanc, des hommes étaient assis à terre,

chacun ayant à sa portée un litre auquel il buvait à même, et dans un coin,

une table portant, dans le désordre le plus effroyable, un entassement et

un amoncellement de choses lithographiques, et dans un autre coin, le

groom et le rapin tout à la fois du dessinateur, _choumaquant_ et

_recarrelant_ de vieux souliers.

Gavarni rit beaucoup avec nous d'un article de biographie crânologique

publié sur lui, ces jours-ci, article dans lequel on lui accorde la

_sensitivité_, mais on lui refuse la _vénération:_ «Voilà, Messieurs,

s'écrie-t-il, c'est cruel, mais c'est comme ça, je n'ai pas pour deux sous

de vénération!»

* * * * *

--Vendu 300 francs à Dentu nos PORTRAITS INTIMES DU XVIIIe SIÈCLE (deux

volumes), pour la fabrication desquels nous avons acheté deux ou trois

mille francs de lettres autographes.

* * * * *

ANNÉE 1857

_1er janvier_.--Nous n'avons plus que deux visites à faire. La famille est

tout ébranchée. Une visite à un oncle, et une visite à notre vieille

cousine de Courmont, habitant un logement d'ouvrier et assise dans le

courant d'air de la porte à la fenêtre.

Elle est pourtant la petite-fille d'une femme qui avait trois millions, et

le grand et le petit hôtel Charolais, et le château de Clichy-Bondy, et

des plats d'argent pour le rôti de gibier, que deux laquais avaient peine

à porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Elisabeth Lenoir,

cette _fille d'argent_, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait

épousée pour sa fortune,--morte dans un grenier en compagnie d'un vieux

chien,--a été enterrée dans la fosse commune, et notre cousine n'a qu'une

toute petite rente viagère et une place au cimetière Montmartre, payée

d'avance et bien à elle.

* * * * *

_3 janvier_.--Au bureau de l'ARTISTE. Théophile Gautier, face lourde, les

traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un

sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension

d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par

derrière, quand on lui parle en face.

Il répète et rabâche amoureusement cette phrase: _De la forme naît l'idée_,

une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu'il regarde comme la

formule suprême de l'école, et qu'il veut qu'on grave sur les murs. A côté

de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqué

d'Egypte, et qui, sous le bras, un plâtre d'un Cheops quelconque, expose

en phrases solennelles son système de travail: se coucher à huit heures du

soir, se lever à trois heures, prendre deux tasses de café noir, et aller

en travaillant jusqu'à onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d'une digestion, et interrompant

Feydeau:

«Oh! cela me rendrait fol! Moi, le matin, ce qui m'éveille, c'est que je

rêve que j'ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec

des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j'ai

déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze

heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les

plumes, l'encre, le chevalet de torture, et ça m'ennuie, ça m'a toujours

ennuyé d'écrire, et puis, c'est si inutile!... Là, j'écris posément comme

un écrivain public... Je ne vais pas vite,--il m'a vu écrire, lui,--mais

je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un

article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant:

ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je

prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon

métier. Me voilà devant le papier: c'est comme un clown sur le tremplin...

Et puis, j'ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases

en l'air... comme des chats, je suis sûr qu'elles retomberont sur leurs

pattes. C'est bien simple, il n'y a qu'à avoir une bonne syntaxe. Je

m'engage à montrer à écrire à n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours

de feuilleton en vingt-cinq leçons!... Tenez, voilà de ma copie: pas de

rature... Tiens, Gaiffe, eh bien! tu n'apportes rien?

--Ah! mon cher, c'est drôle, je n'ai plus aucun talent, et je reconnais ça,

parce que maintenant je m'amuse de choses crétines... C'est crétin, je le

sais, eh bien! ça ne fait rien, ça me fait rire... Pour moi, la

littérature est un état violent dans lequel on ne se maintient que par des

moyens excessifs.

--Tu étais _talenteux_, toi, pourtant?

--Moi, je n'aime plus qu'à me rouler dans les créatures.

--Il ne te manque plus que de boire!

--Merci, si je buvais... j'aurais des fibrilles bleues dans le nez... les

folles courtisanes ne m'aimeraient plus... je serais obligé de posséder

des femmes à vingt sous... je deviendrais abject et repoussant, et

alors...»

* * * * *

--Jamais siècle n'a plus blagué, même dans le domaine de la science. Voilà

des années que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous

promettent, tous les matins, un miracle, un élément, un métal nouveau,

prennent solennellement l'engagement de nous chauffer avec des ronds de

cuivre dans de l'eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire

de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses

qui mènent, à l'Institut, aux décorations, aux traitements, à la

considération des gens sérieux. Et pendant ce, la vie augmente, double,

triple, décuple, les matières premières de l'alimentation manquent ou se

détériorent, la mort même à la guerre ne progresse pas,--on l'a bien vu à

Sébastopol,--et le bon marché est toujours le plus mauvais marché du

monde.

* * * * *

_18 janvier_.--Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave

qu'on ne croit: le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l'imprévu, ce

coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu

roulant de reparties, ce carnaval de la gaieté et de l'amour, cette folie,

cette joie démente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous

l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des

tonnerres de son orchestre: ce n'est plus tout cela qu'un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promenés, cherchant à

retrouver quelque chose de notre vieil Opéra: une blague, un vrai rire, la

charité d'un sourire, un abandon de corps gratis, du désordonnement, de la

fantaisie, du caprice, enfin l'apparence d'une intrigue--qui ne fût pas de

cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et

jusqu'au cintre. La fille de l'heure présente n'est plus même cette

lorette de Gavarni qui avait gardé au fond d'elle un petit rien de

grisette, et consacrait un peu de son temps à amuser son coeur... Du reste,

le bas monde de l'amour ne fait que refléter le haut monde de l'amour, ce

monde où les femmes de la société commencent à prendre l'habitude de se

faire entretenir.

La fille, devenue homme d'affaires, est un pouvoir. Elle règne, elle trône,

elle a le dédain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la société,

elle gouverne les moeurs, elle éclabousse l'opinion publique, et elle

possède déjà à elle les Courses et les Bouffes.

A la fin, agacé par l'air princesse d'une de ces rosses régnantes, que je

reconnais sous le masque, je lui ai touché l'épaule en lui disant: «Là,

vois-tu, un de ces jours, on te marquera d'un phallus au fer chaud!» Oui,

je crois que dans un avenir non lointain, On sera amené à des mesures de

police répressives, qui leur défendent, comme au XVIIIe siècle, les loges

honnêtes, qui corrigent leur insolence, refrènent leurs prospérités, les

remettent à leur leur place--au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose: une grande lessive.

C'est un temps anormal, une annihilation trop énorme de la cervelle et du

coeur de la patrie, une matérialisation de la France trop purulente, pour

que la société ne crève pas. Et alors ce ne sera pas qu'un 93! Tout y

passera peut-être!

* * * * *

_20 janvier_.--Comme on causait, aux bureaux de l'ARTISTE, de Flaubert,

traîné, à notre instar, sur les bancs de la police correctionnelle, et que

j'expliquais qu'on voulait en haut la mort du romantisme, devenu un crime

d'État, Théophile Gautier s'est mis à dire: «Vraiment, je rougis du métier

que je fais! Pour des sommes très modiques qu'il faut que je gagne, parce

que sans cela je mourrais de faim, je ne dis que la moitié du quart de ce

que je pense... et encore je risque, à chaque phrase, d'être traîné

derrière les tribunaux.»

* * * * *

--Une jeune fille de ma connaissance a eu la plus fraîche, la plus

délicate, la plus poétique imagination de coeur. Elle s'est fait un

reliquaire de gants: de gants qu'elle portait le premier jour, où elle a

donné la main à une personne aimée.

* * * * *

--Louis m'a dit aujourd'hui:--Au fait, tu sais, je t'aurai peut-être des

documents sur le peintre Boucher.

--Comment cela?

--Par sa petite-fille.

--Tu la connais.

--Non, mais j'ai rencontré un médecin qui la soigne d'une maladie, d'une

maladie... et à qui elle a donné deux pastels de Boucher qui viennent de

sa maison de campagne à Château-Thierry. C'est une femme galante.

La petite-fille de Boucher, femme galante... En effet, c'était un peu dans

le sang du peintre des Grâces impures...

* * * * *

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses

deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à

l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès

de Ponsard!

* * * * *

--La Justice à deux degrés: chose absurde! La Justice devrait apparaître

infaillible comme le Pape. Voir ces jours-ci (affaire Hachette) un

jugement de cour royale qui contredit et discrédite complètement un

jugement de première instance.

* * * * *

_22 février_.--L'autre dimanche, il y avait tant de voitures au bois de

Boulogne qu'on les a fait revenir par les contre-allées, au lieu de leur

faire prendre l'avenue de l'Impératrice. Qui n'a pas voiture aujourd'hui?

Singulière société où tout le monde se ruine. Jamais le _paraître_ n'a été

si impérieux, si despotique et si démoralisateur d'un peuple. Le camp du

Drap d'Or est, pour ainsi dire, dépassé par le luxe des femmes portant sur

leurs dos presque des métairies. Ça en est venu à un tel point que nombre

de magasins ouvrent des crédits à leur clientes, qui ne payent plus que

l'intérêt de leurs achats. On parle de la femme d'un haut fonctionnaire,

dont on n'a pu me citer le nom, qui a tiré de son gendre 30 000 francs sur

la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitté les dettes de son

couturier. Un beau jour, demain peut-être, sera établi un grand livre de

la dette de la toilette publique.

* * * * *

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile

Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans

ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire

étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes

articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je f...

du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça

ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore

la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur

Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle

très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon

gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je

me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si

j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE

TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a

pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort

que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant

la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...

Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.

L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa

fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument

indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une

nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces

choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les

chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

* * * * *

_6 mars_.--Il y a dans ce moment à Paris 68 beaux partis,--68 dots,

importantes. Ces partis sont affichés au cercle de la rue Royale.

* * * * *

--Dans le monde, nous ne parlons jamais musique, parce que nous ne nous y

connaissons pas, et jamais peinture, parce que nous nous y connaissons.

* * * * *

_16 mars_.--Publication du premier volume de nos PORTRAITS INTIMES DU

XVIIIe SIÈCLE. Barrière nous gronde de dépenser du talent sur de trop

petits sujets. Il faut au public des corps d'ouvrage solides et compacts,

où il revoit des gens qu'il a déjà vus, où il entend des choses qu'il sait

déjà. Les anecdotes trop peu connues l'effarouchent, les documents vierges

l'effrayent: une histoire, comme nous la comprenons du XVIIIe siècle,

développée à travers une longue série de lettres autographes et de pièces

inédites servant à mettre en montre tous les côtés du siècle: une histoire,

neuve, originale, sortant de la forme générale des histoires ordinaires,

ne nous rapportera pas le vingtième d'une grosse compilation, où nous

aurons à patauger des pages entières dans du connu et du ressassé. Il a

dit cela, le père Barrière, et peut-être a-t-il raison?

* * * * *

_19 mars_.--X... est venu nous voir ce matin. La femme qu'il aimait lui a

écrit que, fatiguée des tyrannies de son amour, son amour à elle était

mort, bien mort, et pour lui ôter tout espoir de raccommodement, elle lui

a fait entendre qu'elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la

voix et de très beaux vers écrits sur le coup, larmes et vers mêlés,

brouillés dans une fureur sourde, qui appelle à grands cris des coups, des

batteries, des duels.

* * * * *

Une étrange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, marié si

étroitement au dramatique; que son existence commence à n'être plus qu'un

grand drame à la manière de la vie des aventuriers du XVIe siècle. Et

toujours des émotions à poignée et un incessant crucifiement de cette

organisation nerveuse, qui va avec une sorte d'attrait à tout ce qui la

tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlève la tranquillité de la

pensée et le sommeil de la nuit.

* * * * *

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,

des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une

transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et

raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,

en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture

antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à

ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.

Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de

profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche

appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.

C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,

mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,

le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la

grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se

développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

* * * * *

--Chez les journalistes existent très souvent les plus étranges illusions

sur la perspicacité du public à deviner à travers leur prose, le

sous-entendu de leurs colères et de leurs éreintements.

Mais parmi tous ceux-là, on peut citer Janin, comme le naïf le plus

extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l'histoire et du

roman, depuis la famille des Atrides jusqu'au monde de Rétif de La

Bretonne, sont les têtes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses

contemporains, et il se figure, avec une candeur qui étonne, que tout

Paris, toute la France, toute l'Europe le comprend et saisit les masques.

Dernièment, à propos d'une pièce sur Benvenuto Cellini, où il avait abîmé

l'orfèvre italien, à ne pas en laisser un morceau: «--Que vous a donc fait

ce pauvre diable de Benvenuto Cellini? lui disait un visiteur.--Allons, ne

jouez pas au fin avec moi; vous avez bien compris que c'était Bacciocchi!»

lui répondit Janin.

* * * * *

_3 avril_.--Quand je prends une tasse de chocolat, je suis à Naples, au

CAFÉ DE L'EUROPE, au coin de la grande place du Palais. Il est midi. Il

fait toujours du soleil. Je vois le joli garçon frisé et leste qui nous

servait. Les musiques militaires éclatent. Les pantalons rouges de la

garde montante passent dans les fanfares allant au Palais, pendant qu'un

épais capucin, sa grosse corde autour des reins, cause familièrement

accoudé au comptoir, avec la grasse femme du café, roulant des yeux

diablement noirs.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 8 / 21 段