_Juillet_.--Passé la barrière de l'École-Militaire, des rez-de-chaussée

jouant des devantures de boutiques à rideaux blancs, et surmontés d'un

étage avec un gros numéro au-dessus de la porte d'entrée.--Le gros 9.--Une

grande salle, éclairée par le haut d'un jour blafard, où il y a un

comptoir chargé de liqueurs, des tables de bois blanc, des chaises de

paille.--Là dedans sont attablés des lignards, des zouaves, des hommes en

blouse avec des chapeaux gris, tous des filles assises sur leurs

genoux.--Les filles sont en chemises blanches ou en chemises de couleur

avec une jupe sombre: toutes jeunes, quelques-unes presque jolies, et les

mains soignées, et coquettement coiffées et attifées, dans leurs cheveux

relevés, de petits agréments.--Elles se promènent deux par deux dans

l'allée entre les tables, jouant à se pousser et fumant des cigarettes;

--De temps en temps, un chanteur récite quelque ordure d'une voix de

basse-taille.--Les garçons ont de longues moustaches.--Le maître de

l'établissement est appelé par les filles: _le vieux marquis_.

Au premier, un interminable corridor avec des chambres de chaque côté, des

cellules grandes comme rien, fermées par les persiennes démantelées d'une

petite fenêtre et contenant pour tout mobilier, un lit, une commode, une

chaise, et par terre, un pot à l'eau et une cuvette. Aux murs, un ou deux

de ces petits cadres qu'on gagne aux macarons et représentant l'Été ou le

Printemps, et presque dans toutes les chambres, accroché à une petite

glace d'étain, un _zouave_ qui ressemble à un joujou d'enfant, et qui est

fabriqué spécialement pour les maisons de prostitution du quartier et des

villes de garnison.

Ces femmes _à vingt sous_ n'ont rien des terribles créatures dessinées par

Guys: ce sont de pauvres petites et malheureuses prostituées, qui

s'efforcent laborieusement de singer la distinction des lorettes du

quartier Saint-Georges.

* * * * *

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont

la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,

la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation

par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De

l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de

Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les

êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac

par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin

le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se

passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans

son coeur.

* * * * *

_22 juillet_.--Été chez Gavarni qui nous montre de merveilleuses

aquarelles, balafrées de clarté, de soleil, de vie, avec des roses, des

jaunes, des bleus d'un lavage inimitable, et avec des figures

prodigieusement pochées dans leur savante construction,--des dessins sur

papier Wathman, auquel il donne un ton de chine, en l'exposant dans une

chambre où l'on fume.

Il nous confie le titre d'une série qui s'appellera: «le Mérite des

hommes.» Là-dessus il nous recommande en amour les femmes bêtes. Il a

connu une femme qui lui écrivait, tous les jours, sept pages de bêtises. A

la fin il n'en lisait plus que la moitié, mais ça suffisait pour le mettre

en gaieté. «Oui, oui, reprend-il, il faudra que je brûle ces rames de

lettres de bourgeoises... Celle-là, qui était cependant de la première

catégorie des bourgeoises, me donne un jour un rendez-vous pour dans cinq

mois et huit jours. Je devais m'introduire chez elle par la porte du

potager. Au bout de cinq mois et huit jours, me voici aux environs de

Versailles, dans un grand parc. Au fond un château Louis XIII. Je regarde

aux fenêtres. Rien qu'une lumière dans une mansarde. Un bougre de

domestique qui devait lire un roman de Mme Cottin. Il y avait à traverser

une grande pelouse, où la lune donnait en plein. N'oublions pas une petite

pluie très fine. Je jette des cailloux dans la fenêtre de mon adorée.

Rien! Je m'enfonce dans le parc. J'arrache deux grandes branches. Mais il

fallait les lier. Pas possible de casser le cordonnet de ma blague. Enfin

je l'use avec le chien de mon pistolet. Je frappe à la fenêtre avec mes

deux branches, liées bout à bout. Madame descend au rez-de-chaussée et

tente d'ouvrir une fenêtre. Une maison barricadée. Impossible d'ouvrir. Et

nous voilà à rejouer la pantomime, elle en haut et moi en bas! Enfin elle

redescend à une autre fenêtre qui cède. Elle ouvre. Et moi en pantalon à

pieds, je lui tends d'abord doux gros souliers de chasse avec une livre de

boue à chaque... Vous concevez le nez qu'elle a fait, ma bourgeoise. Une

nuit d'amour affreuse... Il paraît que j'étais en retard d'une heure.»

* * * * *

--Rose a rencontré aujourd'hui la charbonnière achetant une demi-livre de

beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des

charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l'achetait pour sa petite

fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le

paradis».

* * * * *

_Juillet_.--J'ai été demander ces jours-ci un renseignement sur Théroigne

de Méricourt aux Petits-Ménages.

Six lignes de marronniers, et sous l'ombre sans gaieté de leurs feuilles

larges, quatre rangées de bancs de pierre. A droite, des bouts de jardins

avec des tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux

jaunes, tristes comme des jardinets d'invalides. A gauche une grande

avenue, et sur les bancs qui touchent à l'avenue et qui sont sur le bord

du soleil, des têtes à l'ombre, et des dos ronds faisant le gros dos, que

la chaleur réchauffe, que l'ensoleillement frictionne.

Sous ces arbres un monde, mais un monde qui remue et bruit à peine, un

monde qui se traîne ou demeure, la tête baissée sur la poitrine, les mains

prenant appui sur les noeuds des genoux. Et c'est un bourdonnement fêlé:

des lèvres blanches versant dans la conque cireuse des oreilles, des idées

en enfance, les marmottages et radotages du passé, hantant ces vieilles

cervelles comme un revenant, des paroles édentées, étoupées, bavées entre

deux gencives.

Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout près, entre

ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures

séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffement de laine, les plis

de leurs jupes comme de gros tuyaux d'orgue écrasés, l'os maigre de leur

jambe, à l'énorme cheville, perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche.

On voit passer des figures de buis, balayées des flasques barbes d'un

bonnet de nuit, le châle dépassant la camisole: des caricatures lentes,

appuyant leur pas qui tremble sur la béquille d'un vieux parapluie.

D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un

pliant; celles-là, affaissées trois par trois, sur un banc, s'épaulent

entre elles.

Une est seule, la tête raide et de côté; un nez de vautour, trois grandes

taches noires, par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort,

l'oeil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux

côtés à son bonnet, une face implacable et sourde. Et toute grande et

toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains

nouées autour d'une jambe croisée par-dessus l'autre; elle paraît rouler

en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme, qui repasse

muettement, dans une mémoire de marbre, une vie fauve et des jours rouges.

* * * * *

_1er août_.--On raconte un trait de génie de H... Il avait un paquet de

lettres de Mlle B... Deux cents lettres très longues et très _romance_.

Mlle B... avait la clef de son cabinet. Les lettres disparaissent. Il fait

le désolé, criant partout que son intention était de publier cette

correspondance amoureuse, Mlle B... se hâte de rapporter les lettres. Mais

pas plus d'édition que sur la main. Feuillet de Conches fait le siège de

H... pour ce beau lot d'autographes, et H... lui dit: «Je vous les vendrai

bien dans 150 ans.»

* * * * *

--Je songe à la réhabilitation--dans une pièce ou autre part--d'un

parasite d'esprit, éclatant à la fin d'un dîner donné par un bourgeois:

«Comment, malheureux, je t'amuse, je fais passer un rire dans ta cervelle

stupide et vide, et cela pour un mauvais dîner que tu me reproches!»

* * * * *

--Asselineau couché et endormi.

La femme du libraire *** ouvrant les volets de la chambre d'Asselineau, et

s'asseyant sur le pied de son lit, en disant:

--«Ah! quelle journée, le beau temps pour aller à la campagne!

Asselineau s'étirant sous un rayon de soleil qui lui chatouille la figure:

--A la campagne, à la campagne, je n'ai pas le sou!

--Pas le sou, allons donc!--reprend la femme du libraire,--et tous ces

petits bouquins-là, n'est-ce pas de l'argent... de l'argent que vous aurez

quand vous le voudrez... Tenez, combien cela?

Et hanchant coquettement, elle tient au-dessus de sa tête, entre ses deux

mains, toute une rangée de livres.

--Au diable, à tous les diables ... mes livres, mes chers livres...

Voulez-vous vous sauver, coquine!

--Voyons, combien? reprend la femme avec un sourire plein de confiance,

oui, combien? On vous donnera ce que vous voudrez!

Asselineau, contemplant l'azur du ciel, jette au hasard un prix. La femme

se rapproche de très près, lui murmure: «Vous n'êtes pas raisonnable!» et

l'en persuade si tendrement, qu'il accepte le prix qu'elle lui offre.

Et la femme emporte les livres chez son mari, et revient bientôt avec

l'argent,--qu'elle va manger avec Asselineau à la campagne.

* * * * *

--Ces jours-ci, la mère de notre ami Pouthier, reprochant à son fils de

n'avoir encore ni une situation, ni une carrière, ni un gagne-pain,

terminait son sermon maternel par cette phrase admirable: «A ton âge,

j'étais déjà mère!»

* * * * *

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant

laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient

sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue

d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,

comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité

dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces

copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

* * * * *

_3 septembre_.--A faire une pièce en un acte: le BAL MASQUÉ. Trouver un

comique nouveau.

* * * * *

_21 septembre_.--Il tombe chez nous. Il vient d'hériter de 1,400,000

francs d'une vieille dame dont il était le filleul. Un premier testament

lui donnait 100,000 francs (le chiffre de ses dettes); un second, 300,000

francs; enfin, la succession ouverte, un troisième testament, découvert

sous le fauteuil dans lequel vivait, le jour et la nuit, la mourante d'une

maladie de coeur, lui donne toute la fortune. C'est une joie encore

étonnée, une stupeur, pour ainsi dire, de cet éboulement de bonheur.

Il nous emmène chez lui, pour nous faire voir les porcelaines de Sèvres,

les tabatières guillochées, les bibelots qu'il touche et retouche avec la

fièvre des mains tâtillonnantes d'un enfant, qui aurait hérité d'une

boutique de jouets. «Voyons donc, ce service gothique dont on m'a tant

parlé dans mon enfance,» s'écrie-t-il, et il fait sonner l'argenterie, et

il déficelle le linge, et dans les fouilles que ses doigts font au hasard

dans les ténèbres des fonds d'armoire, il sort triomphalement à la lumière

une bouteille d'eau-de-vie qui porte, oui, qui porte la date de 1789.

Dans sa poche, il remue les clefs de tout cela, nerveusement, et il nous

montre les titres de propriété pour se les remontrer, et se refaire la

certitude que ce n'est point un rêve: cette certitude qu'il semble à tout

moment avoir besoin de raffermir, avec la vue du testament, de l'envoi en

possession. Cette succession lui arrive au moment où il gagnait sa vie à

Bruxelles, à composer des feuillets d'un dictionnaire d'histoire et de

géographie, à 40 francs la feuille.

Alors, c'est le drolatique récit de ses soixante trois créanciers, dont

quelques-uns ne sont pas venus se faire payer, redoutant une mystification,

et dont les autres lui disaient avec toutes sortes de défiances: «Vous

êtes bien chez vous, on peut parler, n'est-ce pas?»

Et dans le dîner qu'il nous donne au Moulin-Rouge, apparaît, au fond de

ses pensées et de ses paroles, comme une charge pesante, une

responsabilité sérieuse, presque une tristesse effrayée de tant d'or

inespéré.

* * * * *

--M. Pasquier étant allé voir Royer-Gollard, après l'obtention de son titre

de duc, n'en put tirer qu'un: «Cela ne vous a pas diminué!»

* * * * *

--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et

s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur

tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez

de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.

Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est

ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

* * * * *

_Octobre_.--Mlle *** (Renée Mauperin), la cordialité et la loyauté d'un

homme alliées à des grâces de jeune fille; la raison mûrie et le coeur

frais; un esprit enlevé, on ne sait comment, du milieu bourgeois où il a

été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale, au dévouement,

au sacrifice; un appétit des choses les plus délicates de l'intelligence

et de l'art; le mépris de ce qui est d'ordinaire la pensée et l'entretien

de la femme.

Des antipathies et des sympathies à première vue, et vives et braves, et

des sourires d'une complicité délicieuse pour ceux qui la comprennent, et

des figures longues, comme dans le fond d'une cuiller, pour les raseurs,

les jeunes gens _à citations_, les _bêtes_; et mal à l'aise dans le

mensonge du monde, disant ce qui lui vient, comme il lui vient, avec une

entente singulière de l'esprit d'atelier, avec un tour de mots

tintamarresque:--cette gaieté de surface venant d'un fond d'âme

mélancolique, où passent des visions de blanc enterrement et reviennent

des notes de la marche funèbre de Chopin.

Passionnée pour monter à cheval, pour conduire un panier, elle se trouve

mal à la vue d'une goutte de sang, a la terreur enfantine du vendredi, du

nombre treize, possède tout l'assemblage des superstitions et des

faiblesses humaines et aimables chez une femme: faiblesses mêlées à

d'originales coquetteries, celle du pied par exemple qu'elle a le plus

petit du monde, et qu'elle porte toujours chaussé d'un soulier découvert à

talon...

Mal jugée et décriée par les femmes et les petites âmes qui ont l'horreur

de la franchise d'une nature, elle est faite pour être aimée d'une amitié

amoureuse par des contempteurs comme nous des âmes viles et hypocrites du

monde.

* * * * *

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme

Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la

troupe.

* * * * *

_16 octobre_.--Jours gris. Jours noirs. Refus, échecs à droite, à gauche,

et du haut en bas. De petits trésors, de l'histoire neuve, refusés à

l'ASSEMBLÉE NATIONALE, à cause des crudités, à la GAZETTE DE PARIS, à

cause de la longueur. Tant d'efforts, de petits succès même, ne menant à

rien. L'éditeur non encore assuré après nos deux volumes d'histoire. Cette

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE, où nous avons mis

tous les moxas, vendue à 500...

Après la douce existence de Gisors, uns vie de tracas, de courses vaines

et déçues, de pensées de découragement. Nous promenons au hasard notre

ennui, regardant, et pour essayer de guérir, nous achetons deux pots à thé

de vieux Saint-Cloud, montés en vermeil, dans leur boîte à la serrure

fleurdelisée. C'est notre remède, en ces mauvaises heures, de nous

_dénoircir_ l'âme en nous enchantant le regard avec l'éclair gai d'une

vieille et belle chose, d'une claire porcelaine à la dorure dorée d'or mat,

d'une jolie relique de la grande industrie d'art du XVIIIe siècle.

Ces désespérances, ces doutes, non de nous, ni de nos ambitions, mais du

moment et des moyens, au lieu de nous abaisser vers les concessions, font

en nous, plus entière, plus intraitable, plus hérissée, la conscience

littéraire. Et un instant, nous agitons si nous ne devrions pas penser et

écrire absolument pour nous, laissant à d'autres le bruit, l'éditeur, le

public. Mais, comme dit Gavarni: on n'est pas parfait.

* * * * *

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,

ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du

passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux

Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on

dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une

magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve

trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant

assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,

pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes

d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce

meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police

de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui

l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des

quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches

cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il

retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.

Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la

nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque

des ténèbres dans les grandes villes.

* * * * *

--Il y aurait à faire une belle chose intitulée: LA BOUTEILLE,--et faire

cela sans moralité aucune.

* * * * *

--Une très honnête demoiselle que j'ai connue, mais en même temps très

toquée et fort drolatique, disait, en parlant de sa future nuit de noces:

«J'ai si peur, si peur, que j'ai envie de me faire chloroformer!»

* * * * *

_21 octobre_.--«Vous n'êtes pas disposés à épouser, tous deux, Mme Doche,

n'est-ce pas? Eh bien! ne présentez pas cela. Il vous faut, comme on dit,

de grands acteurs, et vous ne les aurez pas!» C'est Banville qui nous

parle ainsi, après la lecture d'un acte intitulé: INCROYABLES ET

MERVEILLEUSES, et que nous avions écrit, après notre HISTOIRE DU

DIRECTOIRE.

... Le joli causeur à la malice amusante que ce Banville, et tout ce qu'il

raconte sur le théâtre qu'on ne lit pas, avec des aperçus si

philosophiquement blagueurs, et les portraits si bien mordus à l'eau-forte

qu'il enlève des comédiens et des comédiennes, et le délicieux comique et

le parfait acteur qu'il est pour jouer ce monde des planches, et l'art

unique qu'il a, avec son ironie flûtée et poignardante, d'exposer les

dessous infâmes ou ironiques des choses des coulisses... Et les paradoxes

charmants, énormes, stupéfiants, les paradoxes de lettré, où au fond de

l'exagération hyperbolique, existe toujours un grain infinitésimal de

vérité ou de bon sens, et qui sortent de sa bouche à tout moment. Qu'on

l'écoute:

«Savez-vous la recette de Duvert et de Lausanne pour faire un vaudeville?

Ils prennent Andromaque. Oui, Andromaque! Maintenant, voici comment ils

l'arrangent. D'Andromaque, ils font un pompier. Puis, la jalousie, le

noeud de la pièce, ils la transforment en le désir d'obtenir un bureau de

tabac...» Et ainsi du reste.

* * * * *

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_

sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des

rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et

des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la

clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés

tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,

et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec

de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le

complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is

money_.

* * * * *

--Le café m'apparaît comme une distraction bien en enfance. Il me semble

que les siècles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des

endroits où des philtres vous épanouiront la rate, où avec je ne sais quoi,

avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaieté pour quarante centimes,

et où des garçons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et

de joie: une demi-tasse de paradis.

De véritables débits de consolation, où l'on détournera le cours de l'âme

et la mélancolie de la pensée, pendant une heure.

* * * * *

--Rue Bonaparte, en achetant notre bacchanale enfantine d'Angelo Rossi, on

nous montra une terre cuite de Clodion, un bas-relief, haut comme les deux

mains, représentant une femme sortant du bain, des parties de corps

saillantes en ronde bosse dans le relief d'une médaille. Elle est debout,

de face, près d'un brûle-parfums, en train de tordre, de ses deux mains

ramenées en arrière, ses cheveux mouillés, en deux longues tresses. Dans

ce corps en retraite, tout fuit et s'efface et s'estompe, sauf une jambe

qui avance, un genou qui se détache et sort du fond de la terre rose.

C'est une jeunesse, une gracilité de ligne, une finesse ténue des attaches,

un modelage douillet du ventre, une science de tout ce grassouillet

virginal et bridé, une grâce délicate comme voilée d'enfance, avec dans

une si petite chose, presque la grandeur d'une statue. Un corps de

fillette étudié d'un bout à l'autre dans la beauté de la jeune fille plus

en bouton qu'en fleur, à l'heure des promesses physiques qui éclosent, à

l'heure où la forme de la femme dans son accomplissement, garde encore un

peu des élancements et des maigreurs adorables de la jeune fille.

* * * * *

_29 octobre_.--Marie m'emmène chez Edmond, le grand sorcier des lorettes.

Il habite, rue Fontaine-Saint-Georges, une maison toute fleurie de fausses

sculptures du XVIe siècle, avec des chouettes de pierres dans les niches

des dessus de fenêtres. Une vieille femme à cheveux blancs vous introduit

dans une salle à manger, où sont encadrées, sur fond noir, des mains

découpées sur du papier blanc et ponctuées de lignes, et margées

d'annotations tracées à la plume. Il y a là, la main de Robespierre, la

main de l'Empereur, la main de l'Impératrice, la main de Mgr Affre, tué

sur les barricades, enfin la main de Mme de Pompadour, qui semble jointe

aux autres mains, pour les filles qui font antichambre dans cette salle à

manger, et viennent y acheter de l'espérance.

A la glace est fichée une pancarte contenant tout ce qu'on peut demander:

_Talismans, thèmes généthliaques, horoscopes_, etc., etc.

Une porte s'ouvre, et un homme paraît, à la grosse tête carrée, aux gros

traits, aux grosses moustaches, à la forte figure des portraits de

Frédéric Soulié; il est en robe de chambre de velours noir, aux grandes

manches pendantes d'astrologue. La chambre est noire ou à peu près, avec

un jour venant du haut de la fenêtre et traversant des vitraux de couleur,

un jour étrange, prismatique, tombant et dansant dans cette pénombre

fourmillante de choses que l'oeil tâtonne et ne peut saisir, et parmi

lesquelles il distingue cependant vaguement un hibou blanc. Une table sur

laquelle une filtrée étroite de jour descend, comme dans un tableau de

Rembrandt, vous sépare du diseur de bonne aventure.

--En quel mois êtes-vous né?

--Quel âge avez-vous?

--Quelle fleur aimez-vous?

--Quel animal préférez-vous?

Il dit cela, remuant un paquet de cartes hautes d'un pied où sur chacune

est une représentation d'une femme, d'un épisode de l'existence: toutes

ces allégories dessinées par une main ignare du dessin, mais burlesquement

fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlurées

brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant à ces images de la vie

réelle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d'idoles

des peuples primitifs et anthropophages.

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 21 段