_5 novembre_.--Les FOLIES-NOUVELLES. Une vieille garde mal vêtue au

contrôle. Le placeur: un ancien rédacteur du MOUSQUETAIRE. Les filles aux

avant-scènes et aux loges découvertes, quelques-unes voilées, se dévoilant

à demi et se montrant un rien à un monsieur de l'orchestre ou à des jeunes

gens d'en face, souriantes ou menaçantes du doigt. A tout moment les

ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placés, le premier rang

«pour des dames». Les spectateurs assis de côté et tournant à demi le dos

à la scène... A ce théâtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les

poses penchées de l'orgueil du chez soi et de la calèche. Elle est la juge

et la faiseuse des succès littéraires avec ses souteneurs du monde.

Au balcon, des rangs d'hommes au teint blafard, minéralisé, mercurialisé,

que les lumières font paraître blanc, une raie androgyne en pleine tête,

des hommes odieux par le soin féminin de leur barbe et de leur chevelure,

se renversant comme des femmes, s'éventant avec le programme plié en

éventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et

gesticulant perpétuellement d'une main chargée de bagues, pour ramener, de

chaque côté des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-coeur,

tout en se tapotant les lèvres avec la pomme d'or d'une petite canne, ou

suçant le sucre d'orge du voyou des cintres.

* * * * *

--Rêve. Trois statues de la Mort. L'une, un squelette; la seconde, un

corps de phtisique portant une grosse tête ridicule; la troisième, une

statue de marbre noir. Ces trois statues posées sur des piédestaux dans

une chambre, tandis que, dans l'ombre d'un corridor qui ne finit pas, se

débattent des formes confuses faisant peur. A un moment, ces trois statues

descendent lentement de leurs piédestaux, et me prenant par les bras, et

me tiraillant à elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de

trottoir.

* * * * *

--Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d'Edmond: «Quand je

commençai à être un jeune homme, je me rappelle qu'allant au printemps

dans la campagne, j'avais une impression langoureusement triste de cette

terre à la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette

puberté souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les

yeux, gonflé de désirs, les glandes des seins douloureuses, l'âme, pour

ainsi dire, pleine de bourgeons. A cette époque, le désir de la femme, non

chaudement sensuel, mais plutôt une aspiration vers elle, grêle, malingre,

souffreteusement élancée, une aspiration ayant quelque chose de

l'impression donnée par la contemplation d'une statuette de vierge

gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non _flou_, non

rayonnant, non tamisé de l'or des chauds soleils, mais un jour aigu, un

jour frigidement clair, où les lumières semblent des hachures de blanc

sabrant du papier bleu.»

* * * * *

_6 novembre_.--Départ pour l'Italie.

* * * * *

ANNÉE 1856

_6 mai 1856_.--Je reviens. J'ai la tête comme si on y rangeait un musée de

toiles et de marbres... Je m'en vais tâter le pouls aux lettres dans les

petits journaux. Le pouls est remonté. Où? Je ne sais! Plus d'école ni de

parti, plus une idée ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des

corvées, des insultes où il n'y a pas même de colère. Des bons mots de

vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lévy et

Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour

vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de

public, mais une certaine quantité de gens qui aiment à digérer, en lisant

une prose claire ressemblant à un journal, qui aiment à se faire raconter

des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et

qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous... Véron, un Mécène

encensé sous le masque par la Société des gens de lettres. Milhaud

aumônant de royales lippées tous les porte-clairons de la Renommée et du

feuilleton! Fiorentino décoré! Mirès chanté en vers!

* * * * *

--Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du

corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui

ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même

place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un

inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et

rien... Votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui,

en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre

goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais,

que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation

d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées

qui me passent et me repassent dans la tête.

Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que

moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux

non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur

connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu'ils me

donnent, ressemble à celles qu'ils m'ont données. Ils n'ont changé de rien,

ni de gilet, ni d'esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n'ont

rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi.

Personne même n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de

chagrin, mais c'est pis que cela.

* * * * *

_30 mai_.--X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa

maîtresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui

vous aime,--dût-on l'occuper à pleurer. Il exige tout son temps, toute sa

pensée, et, pour arriver à cela, il lui impose de petits devoirs matériels,

comme de la forcer à se lever, tous les matins, pour lui écrire des

lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scènes

continuelles, des consignations de gens à la porte, des sacrifices de

toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable,

puis la réinsulte,--maintenant son adorée, tout le temps, dans l'émotion

fiévreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une

réconciliation. Bref, il bat son coeur à tour de bras pour ne pas qu'il

s'ennuie.

* * * * *

--Quand Murger écrivit la VIE DE BOHÈME, il ne se doutait guère qu'il

écrivait l'histoire d'un monde qui allait être un pouvoir au bout de cinq

ou six ans, et cela est cependant à l'heure qu'il est. Ce monde, cette

franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne, et défend la place à

tout homme bien né. C'est un _amateur_, et avec ce mot-là, on le tue:

a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin ou apporte-t-il un peu de

la fantaisie d'Henri Heine. Oui, ça ne fait rien, c'est un amateur, et il

sera déclaré un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans

qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème: c'est la domination du

socialisme en littérature.

* * * * *

--Les croque-morts ont vingt sous par _papillotte_: ainsi on appelle les

cercueils d'enfants.

* * * * *

_Mai_.--Divan de la rue Le Peletier. Un petit mauvais lieu fort bête, où

s'assemble, le soir, un ramassis de messieurs, qui sont aux lettres ce que

sont les courtiers de journaux au journalisme. Celui-ci, après avoir plié

les bandes de je ne sais quel canard, est au contrôle d'un petit théâtre

des boulevards; celui-là, au nez duquel on serait tenté d'allumer un

cigare, a vu Alfred de Musset écrire... et ainsi des autres. J'allais

oublier un original, un certain Fioupou, en grande dispute, par

correspondance, avec Émile Saisset, sur le platonisme chrétien, et tout au

_logos_, et parlant toujours et toujours exégèse... A l'heure présente,

Barthet est le grand homme de l'endroit, un poète du Danube qui porte des

souliers ferrés, et brandit un gourdin en l'honneur de Boileau... On y

boit de la mauvaise bière, on y fait un _mistron_... Gavarni, qui n'y est

allé qu'une fois, assure qu'on y scie les pommes de canne, quand elles

sont en or.

* * * * *

--J'ai eu quelques secondes d'une jolie contemplation: Marie les cheveux

aux bandeaux joliment ondulés, les yeux morts, les paupières battantes, la

bouche ouverte, un sourire tremblant sur ses lèvres pâles dans le

demi-jour de rideaux roses.

* * * * *

--J'entends un timbre: c'est un bruit net, sec, mécanique, anglican,

toujours semblable à lui, qui dit qu'on sonne et non qui sonne: la détente

d'un ressort d'acier qui tombe dans le vide de votre attente, de vos

espérances. Oh! la sonnette qui fait drelin! drelin! qui rit, qui chante

comme un tourne-broche--au fait, il n'y a plus de tourne-broche

aujourd'hui et l'on cuit au four--la sonnette qui vous dit de sa chanson

fêlée, retour, amour, un vieil ami, une maîtresse neuve. Que c'est laid la

civilisation des machines: le timbre me semble la sonnette du phalanstère.

* * * * *

--Une bonne d'une lorette qui habite la maison prête de l'argent à ses

amants de coeur, à 20, 30, 50 pour 100.

* * * * *

--J'ai vu aujourd'hui le modèle des maîtresses, la maîtresse d'un jeune

Anglais phtisique, une Italienne assez attachée à la poitrine de son amant,

pour l'empêcher de sortir tous les soirs, s'enfermant avec lui, causant,

fumant des cigarettes, lisant, toujours couchée sur une chaise longue, et

dans une attitude qui montre un bout de jupon blanc et les bouffettes

rouges de ses pantoufles. Viennent là, trois ou quatre Anglais et

Allemands, qui apportent leurs pipes, une demi-douzaine d'idées

hégéliennes, un très grand mépris pour la politique de la France qu'ils

traitent de _politique sentimentale_.

La dame du logis ne sort guère plus dans la journée que le soir. Elle a

conservé à Paris ses habitudes de réclusion de la femme italienne, et pour

s'occuper, quand elle a découvert dans le CONSTITUTIONNEL, un roman qui ne

dure pas vingt-quatre volumes, elle le traduit pour elle toute seule, en

pur toscan.

Un intérieur charmant, mais trop de portraitures d'amis et de parents. Le

petit salon ressemble au Temple de l'Amitié. De tous ces portraits, un

seul est intéressant au point de vue moral: c'est le portrait de la

maîtresse par la mère de l'amant.

* * * * *

--On peut se servir de coquins, a dit La Bruyère, mais l'usage en doit

être discret. Peut-être, en ce temps, l'usage en est-il sans discrétion?

* * * * *

--Dîner chez Dinochau, le marchand de vin de la rue de Navarin. Petit

escalier tournant à tablier, menant à une salle boisée de chêne verni,

tendue de papier rouge velouté. Table en fer à cheval. Un dîner à 35 sous,

un dîner bourgeois dont le fond est la soupe et le bouilli, et qui est le

dîner de la littérature dans les moments de désargentement et de _panne_.

Là dedans, Monselet, Scholl, Audebrand, Busquet, le doux poète à lunettes

et à manchettes bouillonnées, et des femmes en cheveux du quartier, et

d'amusants déclassés comme ce Bourgogne, à la laideur d'un Mirabeau, avec

une fièvre pétillante d'esprit dans les yeux, et qui vous dit: «Moi, je

suis un plumitif, on ne me demande que de l'exactitude et de la paresse!»

A la fin du dîner, au café, dans ce monde dînant en manches de chemise,

Dinochau, le cheveu frisotté, la figure émerillonnée, vient se mêler à la

littérature, et raconte des charges d'Auvergnat.

Et nous revenons avec Monselet, tenant dans une main un paquet de

rillettes de Tours, enveloppé dans du papier, et dans l'autre un joujou

d'enfant, un diable qu'il fait jaillir gaminement de sa boîte, avec le

_couicoui_ d'une pratique de polichinelle, chaque fois que nous passons

devant une femme.

* * * * *

_31 mai_.--... Alors Gavarni nous entretient de son dégoût et de son

détachement des choses réalisées: «Je ne fais une chose qu'à cause de ses

difficultés, et que parce qu'elle n'est pas facile à faire: ainsi mon

jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau à quelqu'un. Il y

en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse à faire des paysages en

relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une

fois fait: il n'y a qu'à le donner.»

Puis il nous parle du théâtre, de ses idées contre l'illusion scénique en

faveur du tréteau, déclarant qu'il n'admire que deux pièces: les

PRÉCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des

leçons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la

plus parade,--et s'interrompant: «Avez-vous jamais regardé attentivement

non le théâtre, mais la salle? Avez-vous vu ces têtes? Je ne sais pas,

après avoir vu ça, comment on a le courage de parler au public... Le livre,

l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pièce,

elle est appréciée par une masse d'humanité réunie, une bêtise agglomérée.»

Puis lâchant le théâtre, après un silence où il reste un moment perdu dans

ses réflexions, il s'écrie: «Ah! la recherche, c'est une fière monomanie!

Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, ça ne

fera pas grand'chose pour ma renommée, au lieu que s'il y avait le

théorème Gavarni,--hein, ce serait gentil?»

* * * * *

_9 juin_.--Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis,

retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand

morceau de ciel. Une porte derrière laquelle on entend, pendant plusieurs

secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livrée. Un

salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un

salon du monde bourgeois riche--mais toutefois avec, au-dessus du piano,

une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Pérugin, et, en face, le

BAPTÊME DE JÉSUS, un gothique brugeois.

--Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?

Des livres tout autour. Des deux côtés de la cheminée des tableautins, et

sur la bordure dorée de la glace un portrait en miniature de religieuse.

«Oh! fait le maître de la maison, c'est un costume de comédie... Oui, une

personne de ma famille qui, dans une pièce de théâtre, a rempli un rôle de

couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rôle... Des

moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe siècle... Ma

famille adorait la comédie. Tenez. Et il tire des rayons un volume:

THÉÂTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, _joué sur le théâtre de

Montalembert_... Votre tableau de Paris m'a vivement intéressé, c'est bien

curieux... Je vous ai écrit... Oui.... Ce sont des vivacités de style qui

vous ont fait écarter. L'Académie est une dame qui n'aime pas ces

choses-là. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle... Tous

ces hôtels, c'est bien curieux à suivre dans votre livre... Je me rappelle,

quand nous sommes revenus de l'émigration, il y avait un cheval qui

tournait une meule dans le théâtre de notre hôtel... Si vous aviez pu

recueillir en province la tradition orale, hélas! ce sera chose perdue

plus tard... Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a

tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce

n'est pas flatté, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais:

Il faut qu'il y soit venu.»

Puis il ajoute: «Je voudrais que le CORRESPONDANT rendît compte de votre

livre. «Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si

paresseux... Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut

quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytères et les châteaux.»

M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des

traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans

éclairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilité douce

et reposée, une caresse féminine des manières et de la poignée de main,

une robe de chambre cléricale.

* * * * *

--Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon

tomber, une à une, avec un bruit mou et floche--une chute à voix

basse--les feuilles d'un gros bouquet de pivoines--et, au-dessus et

au-dessous de ma chambre, des éclats de rire de femmes.

* * * * *

--Je suis tombé sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des _seins de

jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes_. Les poètes

sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sûr qu'on

permettrait à Béranger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la

gaudriole, ça excuse, ça autorise les choses les plus cochonnes;--mais que

si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le

philosophique: les Legonidec sont là.

* * * * *

_16 juin_.--Déjeuner chez Chennevières à Versailles. Chennevières tout

heureux, tout réjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin,

une masure qui l'a séduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et

il a enfin trouvé un logis et un asile pour les portraits et les livres de

ses amis, qu'il était ennuyé de promener çà et là, depuis des temps

infinis.

Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalités, de

petites médiocrités d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit

distingué et original à des travaux au-dessous de lui, Chennevières

caresse toujours, à l'horizon de sa pensée, quelque petit conte normand ou

vendéen: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant

le fusil dans la levée d'armes en 1832, et jugé et mis au Mont

Saint-Michel, et là, développant la politique qu'aurait pu faire prévaloir

le parti légitimiste d'alors, la politique de la décentralisation, qui

était la politique de la duchesse de Berry.

Nous avons déjeuné avec Paul Mantz, un petit brun, au clignement d'oeil

intelligent, à la parole monosyllabique; avec Dussieux, professeur à

Saint-Cyr, qui a quelque chose d'universitaire dans la tournure et de

militaire dans la voix, et un coup d'oeil scrutateur de commissaire de

police dans le regard qu'il vous jette par-dessus ses lunettes bleues;

avec Eudore Soulié, aux traits sans âge, à la figure en chair d'un gibbon,

à la chevelure pyramidale, ébouriffée et jouant la perruque, à la gaieté

et à l'espièglerie gamines riant dans une voix de fausset.

Après déjeuner, Chennevières nous mène voir les autographes de Fossé

d'Arcosse. Un cabinet dont les murs disparaissent sous les armoires, les

vitrines, les tableaux, les sculptures, les babioles, les reliques du

bric-à-brac historique. Et c'est le marteau de Louis XVI forgé par ses

mains royales, et c'est le sablier de Henri III, et ce sont les boucles de

soulier de Louis XV, et c'est le couteau de chasse de Charles VIII, et

c'est l'ordre de payer 1,500 livres à Lajouski le septembriseur, ordre

signé: _Philippe-Égalité_. Et ici, une épreuve avant la lettre de la

PROMENADE DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL de Debucourt, achetée en 1810, sur le

Pont-Neuf, quinze sous; là, un dessin des FORGES DE VULCAIN, par Boucher,

payé quarante sous.

Sur un nom prononcé par quelqu'un de nous, M. Fossé d'Arcosse, un long

vieillard osseux, tout en feuilletant des paperasses qui tiennent de

l'histoire: «Oui, oui, je vais y arriver, fait-il, je sais, il y a deux

branches dans cette famille... et même une particularité curieuse: chacune

de ces branches avait 100,000 livres de fortune sous Louis XIV. L'une a

placé cette fortune en terres, elle a aujourd'hui 400,000 francs; l'autre

en rentes sur l'État: avec les réductions et les banqueroutes, son capital

est réduit à 560 francs.»

Sous les arbres du café de la Comédie, nous sommes rejoints par Théophile

Lavallée, aux traits truandesques, aux lèvres rouges et informes des

masques de Venise dans les tableaux de Longhi. Il nous parle très

curieusement de la religion laissée par Robespierre chez des amis, nous

donnant des détails sur un nommé Henri Clémence, juré au Tribunal

révolutionnaire, et qui, devenu maître d'école sous la Restauration,

avouait, dans le vin, son culte pour l'Incorruptible, mélangé de

l'apologie franche de la guillotine. Et Lavallée nous raconte ses révoltes

à propos de cette glorification,--lui qui était cependant très libéral,

--nous disant avec justice que sa génération n'avait pas été encore

apprivoisée au Robespierre, par des tentatives d'explication comme dans

Thiers ou des poétisations comme dans Lamartine.

Lavallée nous conte ensuite que Feuillet de Conches a montré l'autre jour,

en petit comité, à l'Empereur et à l'Impératrice, des lettres de

Marie-Antoinette, et que Feuillet a été tout étonné d'entendre l'Empereur

parler. Et son thème a été celui-ci à propos de ces lettres: «Quand on est

bon, on paraît lâche; il faut être méchant pour qu'on vous croie

courageux!»

Soirée passée avec les mêmes chez Soulié. Delécluze des DÉBATS survient.

Conversation anti-catholique. C'est vraiment curieux d'étudier combien le

voltairianisme est jeune, ardent, militant chez ces vieillards. Puis il

nous parle des peintures de la Sainte-Chapelle qu'il a été voir avec son

neveu Viollet-le-Duc, qui s'est écrié: «Eh bien, maintenant il faut un

perroquet pour cette cage!» Et là-dessus il s'élève contre la polychromie

de l'architecture et de la sculpture, affirme que Pausanias n'a dit nulle

part que les Grecs peignaient leurs statues, et que l'exemple de Pompéi

n'est nullement probant à cause de la décadence de l'art;--enfin, lâchant

la polychromie, le vieux Delécluze s'étend longuement sur les difficultés

que les chrétiens fervents éprouvent à mourir.

* * * * *

--Dans la rue. Tête de femme aux cheveux rebroussés en arrière, dégageant

le bossuage d'un petit front étroit, les sourcils remontés vers les tempes,

l'arcade sourcilière profonde, l'oeil fendu en longueur avec une prunelle

coulant dans les coins, le nez d'une courbure finement aquiline, la bouche

serrée et tirée par une commissure à chaque bout, le menton maigre et

carré: un type physique curieux de l'énergie et de la volonté féminine.

* * * * *

_1er juillet_.--Revenus de la campagne dans la journée, ce soir nous

dînions au RESTAURANT DE LA TERRASSE, une gargote au treillage mal doré,

autour duquel montent desséchées une douzaine de plantes grimpantes, et

nous avons, en face de nous, le soleil couchant illuminant de ses derniers

feux les affiches-annonces, aux tons criards, qu'on voit au-dessus du

passage des Panoramas. Jamais, il me semble, je n'ai eu l'oeil et le coeur

plus réjouis que par le spectacle de ce laid pâté de plâtre, tout bâtonné

de grandes lettres, et tout écrit et tout sali et tout barbouillé de la

réclame parisienne. Ici tout est de l'homme et à l'homme; à peine un

maladif arbre dans une crevasse d'asphalte, et ces façades lépreuses me

parlent comme ne m'a jamais parlé la nature. Les générations de notre

temps sont trop civilisées, trop vieilles, trop amoureuses du factice et

de l'artificiel pour être amusées par le vert de la terre et le bleu du

ciel. Et ici, je vais faire une singulière confession: devant une toile

d'un bon paysagiste, je me sens plus à la campagne qu'en plein champ et

qu'en plein bois.

* * * * *

_Juillet_.--Les tueurs d'animaux de la campagne, avant le _quiqui_ du matin,

boivent un verre de sang. J'entendais l'un, un jeune blond, à la tête

bonasse, s'écrier en tapant sur sa poitrine: «Ce n'est point une poitrine

que j'ai là, c'est un mur!»

* * * * *

_5 juillet_.--A Croissy.--Un oiseau qui chante par intermittences et de

petites notes d'harmonie claire tombant, comme goutte à goutte, de son bec;

l'herbe pleine de fleurs et de bourdons au dos doré, et de papillons

blancs et de papillons bruns;--les hautes tiges hochant la tête sous la

brise qui les courbe;--des rayons de soleil allongés et couchés en travers

du dessous de bois;--un lierre qui enserre un chêne, pareil aux ficelles

de Lilliput autour de Gulliver, et entre ses feuilles du ciel blanc, que

l'on voit comme à travers des piqûres d'épingles;--cinq coups de cloche,

apportant au-dessus du fourré, l'heure des hommes et la laissant tomber

sur la terre verte de mousse;--dans la feuillée bavarde, des cris

d'oiseaux, des moucherons volant et sifflant tout autour de moi;--le bois

plein d'une âme murmurante et bourdonnante;--le ciel mollement éclairé

d'un soleil dormant... Et tout cela m'ennuie comme une description.

C'est peut-être la faute de ces deux chiens que je regardais jouant sur

l'herbe: ils se sont arrêtés pour bâiller.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 6 / 21 段