J'en ai connu qui étaient,--les heureux garçons!--moins analystes que

nous: de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans

effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se

retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'âme en

rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès,

ainsi qu'une carafe d'eau dans la tête d'un hydrocéphale.

* * * * *

_28 août_.--Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque

coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se

promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été

peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,

dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on

vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on

vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la

légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est

vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et

orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant

toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la

délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à

l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à

s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée

avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...

c'était une énorme bouse!

Bougival, son inventeur ç'a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier

canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s'y promener en

bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de

Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque

aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier

où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous

racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes

connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art

et là littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un

château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.

Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce

physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le

représentant de l'homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes,

aux sympathies ardentes, à l'applaudissement d'un jeune public, et en

portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les

idées politiques de 1848 l'ont un moment enfiévré, fait revivre, mais

quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l'ennui de

l'existence, l'inoccupation des pensées et des aspirations.

Un esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en

politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et

ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection des choses

d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et

faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.

Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons

yeux, et qu'il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les

butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les

fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire à peine

sensible, une petite flèche lui partant d'un coin de lèvre et qui, toute

légère qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce

mot d'une dame à Dumas père l'explique bien, ce railleur voilé et discret.

«Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue!»

Si apaisées qu'elles soient ses mélancolies,--elles l'accompagnent plutôt

qu'elles ne le poursuivent,--l'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte

du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant

l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà

abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe

siècle n'a donné que l'hôpital ou la Morgue: son ami Gérard de Nerval qui

s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE

de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a

été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc., «Oui, je sais bien,

dit-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre,

j'aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque

chose devant moi, c'est ma faute!»

Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l'art est

placé auprès du gouvernement: «Il faut vivre, dit-il, les convictions

courbent la tête pour manger.... En effet, il n'y a plus de subventions

fournies par les particuliers. C'est le ministère qui tient notre pain...

Et tout ce qu'il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du

gouvernement... la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de

fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on

regarderait... On me dira qu'il y a des peintures à la bibliothèque de la

Chambre des pairs. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne peux pas y entrer!»

Puis nous avons causé de l'idéal, ce ver rongeur du cerveau, «ce tableau

que nous peignons avec notre sang,» a dit Hoffmann. La résignation du:

«C'est ma faute!» est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil.

«Pourquoi nous éprendre de l'irréel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas

porter notre désir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper

sur un dada qui se puisse enfourcher? A être collectionneur, voici un joli

dada de bonheur. Jadis la religion, c'était là un magnifique dada... mais

c'est empaillé maintenant... ou encore le dada du père Corot qui cherche

des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit... Tenez, ces gros

bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort... je les

envie.»

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!

Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et

des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.

Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas

complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont

raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant

les sphinx en plâtre de sa petite maison.

Au loin, au-dessous d'un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu'on

vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette;

l'homme, c'est Émile Augier.

* * * * *

_2 septembre_.--Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la

Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante

sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.

Après s'être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l'Ermitage à

Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d'une bouffonnerie soularde

émaillée de toutes sortes d'esprit: d'une _olla podrida_ de calembours,

d'épigrammes, de bêtises, d'allusions à Dieu et au diable, d'exagérations

comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et

de rapin en état d'ivresse: tout cela entremêlé de remuements frénétiques,

de démanchements de torse, de grattements de singe, de _hop_ de cirque. Il

interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit,

lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de «mon oncle»

le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas

le deshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la

caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des

jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et

ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière

le dos, talonnant une bourrée, exécutant les _enchaînements de pas_ les

plus compliqués, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux

déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les

pas de sa danseuse à terre, etc., etc.

* * * * *

--La sauvagerie est nécessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour

revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en

Europe, quand une vieille population d'une aimable contrée était

convenablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de

six pieds qui refaçonnaient la race. Maintenant qu'il n'y a plus de

sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans

une cinquantaine d'années. On appellera ça, la révolution sociale.

* * * * *

--La loi moderne, le Code, dans la réglementation des choses intéressant

la société actuelle, n'a oublié que l'honneur et la fortune. Pas un mot de

l'arbitrage de l'honneur: le duel, que la justice absout ou condamne

d'après des manières de voir particulières, est jugé sans un texte. Quant

à la fortune d'aujourd'hui, qui est presque toute dans des opérations de

bourse, de courtage, d'agiotage, de coulisse ou d'agences de change, rien

n'a été prévu pour la protéger ou la défendre, cette fortune moderne:

nulle réglementation de ces trafics journaliers; les tribunaux

incompétents pour toutes transactions de bourse; l'agent de change ne

donnant pas de reçu.

* * * * *

_3 septembre_.--Été à la fête des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses

de la localité. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc

passementé de rubans roses, et leurs gentils minois encadrés dans de jolis

bonnets de paysannes en dentelle de coton, à garnitures de roses-pompon

entremêlées d'aigrettes d'or.

* * * * *

_6 septembre_.--Au cimetière Montmartre... Rien ne vous décourage de

l'immortalité comme ce spectacle de la mort. On se sent là gagné de

l'indifférence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prêche le

dénouement de la volonté... Une mélancolie emportée bientôt par les

niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d'un fils, que le

père a eu l'idée d'entourer de deux étages de sonnettes percées de petits

trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique

éolienne... C'est beau tout de même cette nécropole polonaise, sur

laquelle toutes ces âmes, veuves de la patrie, ont jeté ce cri posthume:

_Exoriatur nostris ex ossibus ultor_... Puis le marquis de Bouillé à côté

d'Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetière, rien ne

ressemble plus au pêle-mêle d'une collection d'autographes!

* * * * *

--Un rêve de Deshayes, le peintre. Il lui tombait une commande pour un

endroit vague et lointain, ainsi que cela se passe dans les songes. Pas de

voiture, pas de moyens de communication d'aucune sorte. Il avise une poule

dans la rue. Il se disait parfaitement que ce serait ridicule, si on le

voyait sur une poule, mais, tant pis, il la lâcherait avant d'arriver. Et

le voici enfourchant la poule qui l'emporte en voletant. Mais, à tout

moment, le chemin se séparait en deux, et il était forcé de descendre et

de le raccommoder. Le matin il se levait tout courbaturé.

* * * * *

_18 septembre_.--De Paris à Gisors. Dans la verdure, au-dessus d'un mur,

deux cordes allantes et venantes, auxquelles sont attachées deux mignonnes

mains roses: une balançoire où se balance un petit être qu'on ne voit pas.

* * * * *

_26 septembre_.--Je suis à Gisors, et comme une ombre riante, toute mon

enfance se lève devant moi. Mes beaux petits souvenirs fanés reprennent la

vie dans ma tête et dans mon coeur, comme un herbier qui refleurirait, et

chaque coin du jardin ou de la maison est pour moi comme un rappel, une

retrouvaille, et aussi comme la tombe de plaisirs qui ne recommenceront

plus. Tous alors nous étions des enfants, ne songions qu'à être des

enfants, et c'étaient des vacances remplies à déborder de passe-temps sans

déboires et de bonheurs qui avaient des lendemains. Que de fois, ce perron

tout mangé de roses, nous l'avons descendu en sautant pour bondir plus

vite sur la grande pelouse. Les camps des barres étaient: l'un sous ce

grand arbre; l'autre à côté du massif de lilas. Quelle émulation folle et

joyeuse! Quelles courses endiablées! Que de courbatures guéries par

d'autres courbatures! Que de feu! que d'élan! Je me souviens avoir hésité,

trois secondes, à me jeter dans la rivière au bout du parc, pour n'être

pas pris.

Aussi, quel paradis d'enfants était cette maison! quel paradis ce jardin!

Il semblait vraiment ordonnancé pour les jeux d'enfants, cet ancien

couvent devenu un château bourgeois, et ce jardin tout coupé de bosquets

et de méandres de rivière.

Mais, déjà, que de choses changées, disparues! Le vieux bac où nous

passions et repassions, n'est plus. Le petit pont qui était l'écueil des

bateliers et que tant de fois le bateau cogna, il dort sous la rivière. Et

le bras bordant l'île aux grands peupliers, l'étroit bras de rivière a été

élargi. Et le vieux pommier aux pommes vertes, criantes sous la dent, est

mort... Mais, toujours, le pavillon de la _Ganachière_ commande la

passerelle de fil de fer qui bondit sous le pas, et l'immense vigne vierge

lui est toujours un manteau, vert au printemps, pourpre à l'automne.

En revoyant ces endroits aimés, je me ressouviens des uns et des autres,

et de mes petits compagnons et des petites demoiselles qui étaient alors

mes camarades: les deux Bocquenet, dont l'aîné courait si fort, mais

ignorait l'art des détours; Antonin qui semblait un petit lion; Bazin qui

se plaignait toujours du sort et ne décolérait pas de perdre; Eugène Petit,

le frère de lait de Louis, qui nous jouait de la flûte dans le dortoir où

nous couchions sous la même clef. Je n'oublie pas le très bénin Jupiter de

notre bande, le roi constitutionnel de nos jeux, «le père Pourrat», le

précepteur de Louis, qui avait l'intelligence de nous montrer parfaitement

à jouer et le bon esprit de s'amuser avec nous, autant que nous,--affligé

du seul défaut de nous lire sa fameuse tragédie intitulée: LES CELTES. Et

donc, les petites demoiselles: Jenny qui montrait déjà un si joli petit

museau de soubrette, Berthe qui embrassait le fond de mes casquettes et

collectionnait, dans une boîte, les noyaux des pêches mangées par moi,

Marie qui avait les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux du monde.

Puis il y avait la comédie! oh! la comédie, c'était le grand bonheur, le

plaisir des plaisirs, la joie suprême de chacun de nous! Le théâtre était

dans la serre: un théâtre au grand complet, un théâtre qui avait une toile

représentant la Ganachière, des décors, une galerie, et jusqu'à une loge

grillée! Un théâtre où le tonnerre était très convenablement fait par le

bonhomme Ginette, tapant avec une paire de pincettes sur une feuille de

fer-blanc. Et savez-vous le rouge qu'on nous mettait, du rouge à 96 francs

le pot, conservé par Mme Péan de Saint-Gilles et qui venait de Mme Martin,

la femme du vernisseur du XVIIIe siècle et la mère du chanteur, et l'on

nous recommandait de l'économiser, s'il vous plaît. Ah! les beaux costumes

de hussards que nous avions dans le CHALET! La magnifique perruque que

portait Louis dans M. Pinchon! Et comme j'étais grimé, et comme M. Pourrat

m'avait joliment fait de la barbe avec du papier brûlé, si bien que je

parlais à Edmond, sans qu'il me reconnût.

Que d'incidents, de compétitions, de surexcitations d'amour-propre, à ces

répétitions conduites par le père Pourrat, qui nous citait des axiomes

dramatiques de Talma! Et les charmants enfantillages au milieu de tout

cela, et l'amusante colère de Blanche, le jour où le ténor Léonce lui

dévora la pêche qu'elle devait manger en scène... Et quels soupers joyeux

faisait le soir la petite troupe, quand on lui servait deux douzaines de

chaussons aux pommes, et quel grand jour, la veille de la représentation,

le jour que Mme Passy rangeait tous les costumes dans la grande chambre,

où nous couchons aujourd'hui!

Qu'est devenu le théâtre, et les acteurs et les actrices? Aujourd'hui j'ai

poussé la petite porte verte de derrière la serre, jadis l'entrée des

artistes. Voici bien encore la grande cage à poulets, faite de feuilles de

persiennes, où les petites actrices s'habillaient, mais elle n'est plus

remplie que de caisses en bois blanc. Au grenier sont empilés, l'un sur

l'autre, les décors dont s'échappent des morceaux de rideaux rouges à

franges d'or. Plus rien des galeries, des loges, des banquettes, que les

six poteaux qu'on entourait de verdure, les jours de la grande

représentation, et en place de ce qui a été brûlé, un établi où l'on

menuise, et des plantes grasses sur des planches... Et Berthe est morte,

et les autres petites demoiselles sont devenues des femmes, des épouses,

des mères, et Léonce est garde des forêts, et Bazin est professeur de

géographie et décoré de l'ordre du Pape, et Antonin est en train de se

faire tuer à Sébastopol, et le père Pourrat a toujours sa tragédie des

CELTES en portefeuille, et le bonhomme Ginette est établi teinturier, rue

Sainte-Anne, et Louis est docteur en droit, et moi rien du tout.

* * * * *

M. Hippolyte Passy, un vieillard chauve, quelques cheveux blancs aux

tempes, un petit oeil, vif, brillant, allègre. Bavard avec délices, il

parle toujours et de n'importe quoi, avec un organe zézayant, un débit

pressé, une pensée nette. C'est la science universelle. Il a tout lu, tout

vu, et vous dira comment se fabrique un ministère ou un cordon de soulier.

Avec cela, une grande affectation d'indépendance de l'opinion consacrée,

des théories reçues, des principes adoptés, et ne voyant dans les formes

gouvernementales quelconques d'un pays que des formes diverses de

corruption et de vénalité. Et une admirable mémoire lui fournissant un

arsenal pour la démolition des illusions et des prétendus dévouements,

mémoire servie par une ironie bonhomme, et un sourire de vieil homme

revenu de tout, et qui appelait Louis-Philippe: _le papa Doliban de la

chose_. En ce scepticisme de tout l'individu, et au milieu des ruines de

toute foi à quoi que ce soit, ô ironie! la croyance ingénue à

l'amélioration morale des populations, et la croyance au talent des

économistes.

Ne reconnaissant, n'appréciant que _l'utile_, contempteur de l'art et de

ce qui l'accompagne, et ne voulant voir dans les expositions de

l'industrie que les _eustaches_ à cinq sous.

Acharné railleur de la religion, et comme toute cette génération, dont la

Pucelle fut la nourrice, inépuisable en voltairianismes, en malices de

petit journal contre le gouvernement de Dieu, sa charte (la Bible), ses

ministres responsables.

Un orateur de salon et de coin de cheminée, un charmant causeur, ami des

paradoxes et des thèses sceptiques, mordant à droite, à gauche, niant les

principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes inédites, les gros

faits avec de petits détails, plus jaloux de paraître ne pas ignorer que

de savoir à fond, de charmer l'attention que de la subjuguer, de briller

que de convaincre, et médisant de Dieu, des hommes et des choses pour la

plus grande gloire de la conversation.

L'amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une

discussion à Cauterets avec son neveu sur les Mérovingiens, discussion non

terminée à la couchée. Il emmène son neveu partager sa chambre, qui se

trouvait être une chambre à deux lits, et toute la nuit la fille de M.

Passy, qui avait la chambre à côté de lui, se demande si son père est

devenu fou, et ce qu'il a à parler ainsi, tout haut et tout seul, de

minuit à cinq heures du matin.

* * * * *

_13 octobre_.--Balzac dit, un certain soir, dans une soirée de Gavarni:

«Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si célèbre, si

glorieux enfin, qu'il m'autorisât...» Figurez-vous la plus énorme ambition

qui soit entrée dans une cervelle d'homme, depuis que le monde existe,

l'ambition la plus impossible, la plus irréalisable, la plus monstrueuse,

la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napoléon n'ont eue; celle

qu'Alexandre le Grand n'eût pu satisfaire à Babylone, une ambition

défendue à un dictateur, à un sauveur de nation, à un pape, à un maître du

monde. Il dit donc simplement Balzac: «... un nom si célèbre, si glorieux

enfin qu'il m'autorisât... à p... dans le monde, et que le monde trouvât

ça tout naturel.»

* * * * *

--Idée pour une nouvelle humoristique, d'un garçon n'ayant pour tout titre

de noblesse, que le nom de son grand-père dans l'état des malades, qui ont

été traités des maladies vénériennes, sous les yeux et par la méthode de

M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu'au 1er septembre 1866, état

inséré dans le MERCURE de France, du mois d'avril 1767.

* * * * *

--Binding, le maître du GRAND-BALCON, l'introducteur du bock en France, un

de ces hommes si gros qu'il leur faut un cercueil sur commande.

* * * * *

--Dans notre RÊVE D'UNE DICTATURE nous demandions une dotation de cent

mille francs pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands

artistes.

* * * * *

--L'amour dans le rêve qui est toujours charnel et toujours produit par un

contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein

d'une femme, c'est comme si votre coeur la pelotait et que dans la

sensation sensuelle apportée par un songe aux gens, se mêle une idéalité

d'une douceur, d'un céleste, d'un au-delà des sens physiques, d'un

ravissement ineffablement spirituel.

* * * * *

--Un éreintement du nommé Baudrillart, dans les DÉBATS. Le parti des

universitaires, des académiques, des faiseurs d'éloges des morts, des

critiques, des non producteurs d'idées, des non imaginatifs, choyé,

festoyé, gobergé, pensionné, logé, chamarré, galonné, _crachaté_, et

truffé et empiffré par le règne de Louis-Philippe, et toujours faisant

leur chemin par l'éreintement des intelligences contemporaines, n'a donné,

Dieu merci, à la France ni un homme, ni un livre, ni même un dévouement.

* * * * *

--A la pension Saint-Victor, à la pension tenue par Goubaux, l'auteur de

RICHARD D'ARLINGTON, où je me suis trouvé avec les Judicis et Dumas fils,

je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de

l'infirmière, une très belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et

avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d'ail dans

un certain endroit, afin de se donner la fièvre.

* * * * *

--Physionomie originale d'un petit vieillard qui, en entrant à la

TAVERNE ANGLAISE, jette sur une chaise un manteau doublé d'un tartan

écossais à carreaux rouges et noirs: une grosse tête renflée aux tempes,

un front extraordinairement bombé avec un rentrant fait comme par un

coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, effacée, sans

cils ni sourcils, et sur laquelle se détachent les deux ailes noires du

nez, ainsi que les oiseaux passant à tire-d'aile dans le ciel des

paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lèvres. Une tonsure faite

par une calvitie qui a au-dessus d'elle de la lumière de nimbe. Un

regard baissé vers la terre, avec des mouvements de corps impérieux et

une voix autoritaire.

L'idéal au théâtre du type de Rodin.

* * * * *

_26 octobre_.--Château de Croissy. Paysage d'automne.

Dans les futaies rousses allant du jaune d'or à la terre de Sienne brûlée,

quelques grisards élancés avec des bouquets de feuilles sèches toutes

blanchâtres. Un petit chêne aux feuilles comme tiquetées de rousseur et

mangées en partie par les chenilles, qui en ont mis à jour la trame

semblable à un tulle. Quelques arbres n'ayant plus que quatre ou cinq

feuilles repliées qui pendent après eux comme des cosses de haricots, et

d'autres complètement dépouillés et aux grosses boules de gui visibles,

hachant le ciel de leurs branchettes noires. Là dedans, l'aboiement éteint

d'une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout

gris, poussiéreux de pluie, avec quelques éclaircies comme faites à la mie

de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estompés dans un brouillard

gris perle étendu sur un fond nankin.

Dans la grande allée où, seules, les ornières ne sont pas couvertes de

feuilles, des coups de jour entrant par les trouées du feuillage et la

balayant de lumière, et l'extrémité de l'allée, toute légère, toute claire,

toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant

dans la couleur locale idéalisée d'une apothéose de l'automne.

* * * * *

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 5 / 21 段