_Mars_.--Je trouve aujourd'hui Janin, contre son habitude, extrêmement

affecté des attaques de la petite presse. Il s'étend longuement sur les

injures à jet continu d'un petit journal autographié, le SANS LE SOU, et

que signe un nommé Aubriot, et il ajoute spirituellement: «Oh! mon Dieu,

c'est tout simple... il y a dans un pays une somme quelconque d'injures à

dire par an, vingt mille... par exemple! Eh bien! dans un gouvernement

constitutionnel, ces vingt mille injures se répandent sur le Roi, les

ministres, etc. Aujourd'hui, c'est toujours la même somme d'injures à

placer... elle ne peut être répartie que sur deux ou trois écrivains comme

moi.»

* * * * *

_Lundi 26 mars_.--Notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE

DIRECTOIRE a paru samedi. Nous passons aujourd'hui chez le vieux Barrière,

si paternel pour nous à l'occasion de l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

PENDANT LA RÉVOLUTION. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de

papier à la main, et nous dit: «Vous venez chercher un article; eh bien!

tenez, il est à moitié fait... » Là-dessus, il se met à causer avec nous

de la Révolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu'au 15 mai, Mme

Barrière, examinatrice aux examens d'institutrices à l'Hôtel de Ville,

venait d'écrire sur le tableau une difficulté de participe, lorsqu'on

entendit un grand bruit et qu'on lui cria de se sauver. Et la liste du

gouvernement provisoire fut écrite au-dessous de la difficulté de

participe.

* * * * *

--Leboucher dit à Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa première

leçon de savate: «Mon petit, donne-moi 60 francs et je t'apprendrai à

_crever_ un homme!»

* * * * *

--«Une nuit, c'était au bal masqué de la Renaissance: je me trouvais avec

ma s... bougresse. Nous étions tous les deux beaux comme des soleils!--on

reconnaît le verbe de Gavarni,--quand voilà qu'on me présente un monsieur

avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle... Ward

enfin!... Eh bien, un quart d'heure après, nous étions dans le coin d'une

loge à causer tous deux métaphysique!»

* * * * *

--Le rire est le son de l'esprit: de certains rires sonnent bête comme une

pièce sonne faux.

* * * * *

--Homme attendant l'Empereur, à un retour de Fontainebleau, pour

l'assassiner. Description psychologique de l'homme en cette attente.

Retard de deux heures du train impérial. L'homme va les passer dans une

maison de prostitution et fait un enfant à une fille. Cet enfant sera le

héros de notre livre.

* * * * *

--Marchal le peintre, déjeunant le matin, en son habit de soirée, à la

crémerie, avec les domestiques de la maison où il avait été invité au bal,

connaissait les secrets de tous les riches intérieurs de Paris.

* * * * *

--Placer dans un roman un chapitre sur l'oeil et l'oeillade de la femme,

un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. A ce propos je

me rappelle qu'à la prise de voile de Floreska, deux soeurs, deux

fillettes du monde, se mirent à me _faire l'oeil_ pendant le discours de

l'abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l'âme avec

Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l'oeil des deux jeunes filles

soulignait, à mon adresse, d'un éclair rapide, tous les mots hyménéens et

toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles.

* * * * *

--Veuillot, l'aboyeur des idées de M. de Maistre.

* * * * *

--Les tragédies de Ponsard ont le mérite artistique d'un camée

antique--moderne.

* * * * *

--«_J'attendrai_!» la devise du cardinal de Bernis me sourit.

* * * * *

--Gavarni nous disait que la première fois qu'il vit Balzac, c'était à la

MODE, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs,

au nez retroussé, un peu cassé, parlant beaucoup et très fort. Il le prit

pour un commis de librairie.

Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrière de la tête aux

talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux

mollets; quant au devant du romancier, c'était le profil d'un véritable as

de pique. Et il se mit même à découper une carte pour nous montrer

l'exacte silhouette de son corps.

* * * * *

--J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que

minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de

l'étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds ténébreux,

entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les

fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes

virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à

propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garçon

étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la

pièce avec un matelas roulé sur sa tête.

* * * * *

--Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout _jeunet_, il avait été

envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre

l'architecture, et qu'il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il

était encore petit. Il n'y restait que jusqu'à midi. Mais quand Dutillard

sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le

plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait

tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu'il se

donnerait _campo_,--et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu'à ce

que la pointe allât du côté désiré.

Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait

souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.

Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus

généralement des romans d'Anne Radcliffe, était situé

dans la maison, d'où devait partir, à bien des

années de là, la machine infernale de Fieschi, et la

bossue qui le tenait, avait pour commis un certain

garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les

Amours dans les gloires des Funambules, et plus

tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de

ses dessins.

Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrantès, où un moment

il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un

jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser

la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de

la voix d'une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes

manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de

Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient

conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour,

Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son

expression, «puant la petite bourgeoisie». Il demanda qui c'était, on lui

répondit: «Mme Récamier.»

* * * * *

--Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme

regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C'est une femme

honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de

toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui,

où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre,

fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari,

à la calvitie très visible, a quelque chose d'un oiseau déplumé et

mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien

même de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse à observer

derrière mes persiennes; m'aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant

occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers

moi des regards de flamme.

L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vôtre,

toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l'attirance d'un aimant,

magnétique. Et c'est une persécution que ce regard... Je le rencontre

toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à

l'heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu'une forme

blanche écarte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore

allumée.

Un oeil qui ne se décourage pas, est, décidément, irrésistible. Je me mets

à prendre l'habitude de fumer à la fenêtre, l'oeil, chaque jour, prenant

un _rinforzando_... Et le regard devient, tour à tour, un regard suppliant

de désir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le pôle. Enfin,

je finis par vouloir d'une femme dont je n'ai pas envie.

--Mme *** s'habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son

chapeau, met et remet ses gants, explique à son mari avec de grands gestes

pourquoi elle sort, regarde en l'air, appelle de l'oeil, descend

l'escalier, se montrant longuement aux fenêtres des paliers, passe sous la

porte cochère.

Je me jette à sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir

tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrière

elle, puis ramassant tout mon courage, je la dépasse, reviens sur elle, la

salue très émotionné, et, après quelques mots vagues et balbutiants, lui

demande la permission de lui écrire.

--«M'écrire... qu'avez-vous à m'écrire? me dit-elle avec un sourire

indéfinissable.

--Oh! Madame, je suis affreusement timide, et j'ai à vous écrire ce que je

n'ose vous dire.

--Mais quoi? Est-ce que vous avez à vous plaindre? Est-ce que ma petite

crie trop fort? Est-ce qu'elle vous dérange dans votre travail? Du reste,

nous allons bientôt partir pour la campagne.

--Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de

la société de sa connaissance.

--Les bains de mer me sont défendus.

--Par qui donc, Madame?

--Mais par les médecins, oui, Monsieur, j'ai une maladie noire.

--Le spleen?

--Le spleen, si vous voulez... Je m'ennuie... On ne s'en douterait pas.

Tout le monde qui me voit, me dit: Comme vous êtes bien portante!... Mon

mari voulait m'emmener à Fontainebleau. Mais c'est trop sévère, nous irons

sans doute à Ville-d'Avray, j'aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.

Un silence. On était près de la BELLE FRANÇAISE.--J'entre ici un instant,

fait-elle. J'attends. Elle ressort presque aussitôt et dit:--Ce serait

plus court par la rue de Provence, mais revenons par là. Quelle flâneuse

je fais!

--Vous souffrez de l'ennui, Madame. En effet, votre vie me semble

passablement ennuyeuse. Vous déjeunez, on attelle; vous rentrez, on

dételle; vous dînez, on réattelle; vous rentrez, on déréattelle... et

là-dessus, vous vous couchez.

--On m'a dit, Monsieur, que vous étiez très moqueur. Une dame...

--Moi, Madame, comme je vous l'ai dit, je suis horriblement timide; je

m'en cache en raillant quelquefois... Mais je vous promets de ne plus rire,

si vous le voulez.

--Et de ne plus fumer? Car combien fumez-vous de pipes?... Vous devez

avoir le gosier brûlé... Fi, que c'est vilain!

--Je vous jure de vous faire le sacrifice d'une pipe par jour, si vous le

désirez.

--Oh! je ne vous demande pas de sacrifice.

--C'est vrai, on ne demande de sacrifice qu'à ceux qu'on aime.

Un silence.

--Je vais entrer un instant à Notre-Dame-de-Lorette... Au fait, on m'a dit

que vous étiez un vieillard?

--Mais, Madame, qui m'a desservi ainsi; je n'ai que l'esprit de vieux, le

reste... Où vous revoir, dites?

Elle s'arrête, se passe la main sur les yeux:

--Non, c'est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.

--Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans

votre vie!

--Un roman, un roman? (_soupirant_) ah! c'est bien sérieux pour moi!

(_souriant à demi_) mon mari me défend d'en lire... (_me regardant

brusquement_) quittons-nous!

--Mais, Madame, vous avez l'air de ce personnage de comédie qui dit

toujours: «Je vais me coucher!»

Elle a un petit mouvement de dépit, traverse la rue, pose le front, mordu

d'un coup de soleil, contre la grille de l'église, où, dans le moment,

monte une noce.

--Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi! Je vous reverrai?

--Mettez votre lorgnon et regardez la mariée... Est-elle jolie?...

Écoutez-moi... Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout ça, c'est

moi... Je vous ai provoqué... Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je

me mettais en colère contre moi-même, et j'y allais... C'est vrai, je vous

ai provoqué, j'ai excité chez vous un petit sentiment... Allez, ce n'est

pas une chose bien grave tout cela, chez vous... Je déménagerai, et ça ne

laissera pas une grande trace... Tout de même, j'ai bien du plaisir à vous

voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin... Saluez-moi et

partez... Voilà mon mari!»

* * * * *

--Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire

fermée d'un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des

piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de

marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de

grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse

attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un

pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre côté de la rue

fait par un immense mur, semblable à un mur d'une caserne, et dans ce mur,

comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d'un conseiller Krespel,

une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes,

fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.

Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis,

mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine

noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le

silence de la rue, le bruit d'une porte à contre-poids qui s'entr'ouvre

violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits

bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez

un marchand de vin.

* * * * *

--Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise: «Savez-vous

pourquoi j'ai duré vingt ans?... Parce que j'ai changé tous les quinze

jours d'opinion... Si je disais toujours la même chose, il n'y aurait plus

d'intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton... on me saurait par coeur,

avant de me lire.»

--Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION,

est mort d'une attaque d'apoplexie, à Strasbourg.

C'était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens,

s'était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent

vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poignée de

main.

Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le

vin et l'eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout

plein d'un gaudissement sensuel: «Je suis ramplan!» Et rien n'était si

drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien,

avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos:

il avait l'air d'un poussah qui _tiriliserait_, aurait dit Henri Heine.

Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la

CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et

des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête,

en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité

chorégraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table

avec l'amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de

soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes

merveilleusement culottées.

Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins

à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis: une Bible

dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un

peu le soir.

Là, il travaillait du petit jour au crépuscule,--car c'était un piocheur

inlassable,--il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept

heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.

Dans l'après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à

Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs

de choux violets, l'original artiste à l'aspect de caporal prussien, et

déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la

pose que j'ai vue à l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman

de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu'à l'heure du dîner.

Valentin, nous le rencontrions souvent, à l'heure de minuit au GRAND

BALCON dont il appréciait fort le _bock_ et le _kinsing_, en leur

nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris,

une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, un salle d'hôpital,

un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la

Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait

rigoureusement d'après nature et non de _chic_, et pouvant servir de

document historique pour plus tard--nous plaignant de ce que les siècles

futurs n'auraient pas de renseignements _de visu_ authentiques sur le

«Paris moral» de ce temps.

Il nous répondait qu'il y avait bien songé, qu'il ne cherchait qu'à faire

des études d'après nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui

arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait même proposé à

l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes,

comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on était si peu intelligent

dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement:

«Jusqu'à présent, je n'ai rien fait... mais un jour, je ferai de grandes

scènes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.»

La dernière fois que nous le vîmes, c'était sur le boulevard, en face le

CAFÉ DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allâmes à lui. Il

nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s'écria:

«Nom de D... je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle!» Et il

disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé--et triste

comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se

croisaient sur le bois qu'il dessinait... puis c'étaient des douleurs

soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête.

Voilà deux ans qu'il souffrait ainsi.

Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d'art, distingué, élégant,

coquet. Il mettait à ce qu'il crayonnait une petite grâce mondaine, qui

était juste ce qu'il fallait à l'ILLUSTRATION, dont il était le

dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement

dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la

manchette de la semaine.

Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris,

il était arraché de son lit, par la curiosité d'aller voir, place de la

Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.

* * * * *

_20 août_.--Léon est venu aujourd'hui déjeuner, il est resté jusqu'à cinq

heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées,

du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d'une

Marie qui les a trompés successivement l'un avec l'autre, des suprêmes de

volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la

dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de

Reine-Claude de la maison de l'allée des Veuves, de la première polka

d'Edmond, de la promotion de Léon à l'École polytechnique. Six heures

pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu'ils savaient déjà, l'un

contant à l'autre sa propre histoire; tout cela scandé à tout moment par:

«Tu te souviens bien?» Et ce passé n'est ni bien intéressant, ni bien gai,

ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?

* * * * *

_Août_.--Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande

artère d'une Californie improvisée. Toutes sortes d'industries logées dans

des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs,

gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des

promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient

des gens, une petite fille d'une douzaine d'années, au ventre énorme,

promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue

5 francs un habit noir _de la plus grande fraîcheur_ pour soirée. A droite

du chemin de fer, comme l'escalier resté inachevé d'un édifice qui n'est

pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s'ébat de la marmaille, une petite

Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les

grand'mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un

paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing

bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux

larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons

blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violacée du fond,--le

paysage grisâtre du climat parisien.

* * * * *

_Août_.--Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus

effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce

silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des

bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dépeignés

sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce

blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant,

de pâle et de fardé, qu'ont ces déterrés de l'histoire dans ces oripeaux

raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.

Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand

avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le

grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront,

n'auront pas l'idée d'élever aux gloires de la France, un Panthéon de

souvenirs et de commémoration, accessible à l'intelligence des yeux de

tous, et que les foules liront sans épeler,--un Versailles en cire?

Ce sera l'Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés,

immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour

cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des

régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer

plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu'à mettre dans le

creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence

humaine, qui récitera leurs plus beaux mots: _A moi d'Auvergne!_ pour

d'Assas. _Allez dire à votre maître_... pour Mirabeau. L'illusion sera

alors véritablement complète.

* * * * *

--Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de

Courmont, rue du Bac, quand il était avec _Bonne Amie_ (la femme qui l'a

élevé) qui l'appelait _Fifi_. Je me rappelle une charade dont le mot était

«marabout». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l'on versait de

l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire: «Je bous, je

bous!» Où diable nos intelligences d'enfants avaient-elles été chercher

Marat, et ce calembour ingénieux?

Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en

soie, qui m'amusaient infiniment.

* * * * *

--Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine,

une mélancolie non _suicidante_, non blasphématrice, non désespérée, mais

la mélancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et où

rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de

René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.

* * * * *

--Les deux choses stupéfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en

cire exécutée par le Darthonay de la rue d'Angoulême-du-Temple et le

fac-similé d'un dessin aux deux crayons de Portail.

* * * * *

--Nous sommes retombés dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous

sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en

dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement

de l'âme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une

tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont

des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate

comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un

immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement

de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en

allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations

anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous

gardons des aimables et plaisants corps.

Journal des Goncourt (Premier Volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 21 段