d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je
n'aperçois que le bras et la main--et ce blanc bras et cette blanche main
sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.
--Prière d'un vieillard de ma connaissance:
«Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les
_moumouches_ ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore
cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes
augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.»
Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le
répétait, les mains jointes.
Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prière toute nue et
toute crue!
* * * * *
--Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,--deux mots jetés du haut
en bas d'un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la
courtisane pauvre,--de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et
le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d'estomac et
une illusion de l'avenir.
* * * * *
--Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans
me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger.
Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel!
Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais
quel savoureux bonheur! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et
la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.
Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas, où j'ai bu cet
air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie
parisienne qui coule si doucement de toutes choses!... Et marchant devant
moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois
plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et
déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu
au-dessus d'une terrasse... Et assis dans un café; je revois la cave
blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges
dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs
sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde,
d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la
musique, je regarde les plis des burnous; lentement le «_Bois en paix_» de
l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus
doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes
rêves au loin,--et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de
ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.
* * * * *
--L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage: les animaux, les fruits,
l'amour.
* * * * *
--Nous sommes le siècle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.
* * * * *
_Mai_.--Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à
Bordeaux.--Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un oeil rouge
s'éveille et que la locomotive, dévorant l'espace, apparaît, du milieu de
la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent
lentement jusqu'à la barrière, formant une longue file de squelettes de
vieux chevaux... Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la
locomotive qui n'est plus qu'une étincelle de braise dans le lointain.
Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un
grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant
de l'un à l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud,
le gars qui s'est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte,
attaché au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et
en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au
milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le
squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand
le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au
sommet, le squelette de l'un après l'autre apparaît immense sur le ciel
qui s'éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud
fait le saut périlleux derrière la colline.
* * * * *
_20 mai_.--La Chartreuse de Bordeaux: longue allée de platanes entre les
troncs desquels, s'étend des deux côtés, un grand champ d'avoine folle,
dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle,
découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d'un tombeau. Ce
riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et
aérienne verdure d'un saule pleureur répandu sur une tombe comme les
cheveux dénoués d'une femme en larmes.
Soudain, dans le paysage, par une petite allée d'ifs ressemblant à des
cippes végétaux, débouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes
blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur
cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui
s'ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.
Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougeâtre, piquetée
de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle
quelques brins d'herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et
frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une
odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers
sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied,
la cachent sous des roses si pressées, qu'elles empêchent le passant de
lire le nom du mort ou de la morte.
Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la
végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires
blanches semées de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorgées d'encre,
et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années
vécues: livres de messe, exemptions, pages d'écriture, un A B C D en
tapisserie, brodé par une mère.
* * * * *
--Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et
se le serrant autour des reins comme l'écharpe d'un commissaire, etc., etc.
* * * * *
--«Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez
moi!» J'entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s'était permis,
sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée
depuis une quinzaine de jours.
Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des
goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l'on entrait jusqu'au
ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait
distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques
qu'il fumait indolemment, orientalement. C'était un dilettante frénétique
de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer; ayant une
stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour
ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments
difficiles de sa vie.
Gaiffe l'avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son
orientalisme, et en lui déclarant qu'à ses yeux il était digne en tout
point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre
heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens
littéraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels
Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familièrement _Armandus_,
familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article
pour l'ÉVÉNÉMENT, chez lui,--trop heureuse journée pour le pauvre Armand,
qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.
* * * * *
--Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à
manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu'on pourrait
appeler les _percherons_ de la politique.
* * * * *
--L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'étonnement facile, me conte
aujourd'hui encore, un peu étonné, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci
avec le directeur d'un petit théâtre des boulevards, qui l'avait fait
appeler pour quelques changements dans sa salle.
--Ça a été intelligemment construit, votre théâtre! lui disait Rabouillet.
--Ça, un théâtre... ce n'est pas un théâtre, c'est un b......
--Oh! Monsieur.
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... ce n'est pas un théâtre,
non, Monsieur, et c'est tout simple... Je donne à mes actrices 50 ou 60
francs par mois... pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer... Mes acteurs,
je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous...
Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50
francs, qu'elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour
manger... Que voulez-vous, ça ne me regarde pas... J'ai 30,000 de loyer...
Donc, mon théâtre n'est pas un théâtre, c'est un b......
* * * * *
--Un passeport contemporain.
En haut:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
LIBERTÉ--ÉGALITÉ--FRATERNITÉ
Au milieu: tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.
En bas:
_Le Préfet_, PIÉTRI.
* * * * *
--Aujourd'hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.
Chicard, un homme très bête, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il
était banquier pour le commerce des peaux. Ah! les bals des VENDANGES DE
BOURGOGNE. Chicard au contrôle, en culotte de peau, bottes à l'écuyère,
gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait très difficile sur
l'admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me
cria: C'est impossible! Et cela dans le temps où sa biographie allait
paraître dans LES FRANÇAIS de Curmer. Non une excellente société, mais
Chicard y connaissait tout son monde. Il n'y eut pas une rixe entre hommes
pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait
tout ce qui se présentait; aussi elles se peignaient souvent. Une autre
fois, j'y menai Balzac qui, monté sur une banquette, dans sa robe blanche
de moine, regardait de ses petits yeux pétillants le chahut. Bal suivi
d'un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde
descendait dans les corridors et dans les cabinets où l'on prenait du
champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d'un gigantesque pâté,
sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dîner et souper: 15 francs.
Peu d'artistes, peu d'hommes de lettres, je me rappelle seulement un
vaudevilliste.
* * * * *
--Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des
plaisanteries scatologiques.
* * * * *
--Château de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.
Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus
polies, vociférées avec une voix de tonnerre, déteste les fleurs et ne
cesse de répéter, tous les ans, que la terre n'est point _amiteuse_ cette
année.
Le garde, personnage insignifiant: un faux Decamps rêvant peureusement de
braconniers dans le parc.
L'intendant, ancien libraire installé autrefois à la MAISON D'OR, causant
d'Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite
tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l'OEIL-DE-BOEUF, si bien qu'il
se croit un véritable intendant du XVIIIe siècle, se croise les bras, ne
surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde,
occupé toute la journée à faire virevolter entre ses doigts un lorgnon
prétentieux. Quand il en est aux confidences de son passé complexe et
plein de révélations inattendues, il dit qu'à huit ans on l'a jeté sur un
poulain, et que plus tard, il a mené la reine Hortense à huit chevaux.
* * * * *
_Fin août_.--Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à
Sainte-Adresse où l'on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de
Chérubini, à Turcas.
Ce Turcas est l'amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et
tout rond. Sa manie est l'hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts
sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une
vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison
embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu
duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la
belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois
canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une
cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l'on fume des pipes,
l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.
Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des
Folies-Dramatiques. La D... est ce qu'on appelle, dans un certain argot,
une _empoigneuse_ qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme
un voyou; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions
piqués l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries,
lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,--il était onze heures, et
l'hôtel où elle demeurait était fermé,--elle parut à un balcon d'une
fenêtre en peignoir blanc. J'étais à côté de A... qui lui faisait très
sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage,
qui menait presque jusqu'à sa fenêtre. A... lâcha vite pied; la montée
n'était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l'escalade, je montais
sérieusement. J'avais été frappé, comme d'un coup de fouet, d'un désir de
cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura
quelques secondes, où quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la
voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.
Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu'un fou. J'étais entraîné
dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin
j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais été amoureux pendant une
longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans
toute ma vie que de telles bouffées... Je passai la nuit avec cette femme
qui me disait en voyant mes regards sur elle: «Es-tu drôle, tu as l'air
d'un enfant qui regarde une tartine de beurre!» Mais j'étais déjà dégrisé,
j'avais peur qu'elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti
que j'avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette
femme devait adorer les singes...
Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d'âme.
Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par
un _zut_ qui semblait boire des larmes... Il m'apparut dans cette peau de
voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse,
dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte
amoureuse, son coeur faisait _toc toc_, comme un coucou d'auberge de
village: un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort. «Oh! je
sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je
serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça... Si je me
mettais à souper, ce ne serait pas long... »
* * * * *
--Ah! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu'il
m'a été donné de voir dans ma vie, s'écriait un soir Gavarni. Du temps de
mes dettes, du temps que j'habitais chez un pécheur de l'île Saint-Denis,
je reçois une lettre de X... que vous connaissez, une lettre qui me
disait: «Viens à ma campagne, j'ai un parc où il y a une balançoire et des
jeux de bague.» Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit
salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en
compagnie d'un monsieur et d'une dame,--mais toutefois au dos une vieille
robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la
dame.
Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit
Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom
nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE
CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer,
avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se
laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes
peuplées d'intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries
indevinables.
Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en
paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d'être amoureuse de mon
ami. Et la mère, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre à sa
fillette des pantalons d'enfant, la forçait à sauter à la corde, la
fouettait tous les soirs à grand bruit.
* * * * *
--Songe. J'étais dans la salle à manger, le soir d'un de mes mercredis,
causant et buvant avec deux ou trois amis... La nuit finissait, l'aurore
se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour
boréal... Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond
dans la salle à manger, saisissant les objets d'art, et les portant
au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me
souviens, mon petit Chinois de Saxe... Il y avait aux murs, dans mon rêve,
des claymores, des claymores immenses; furieux j'en détachai une et portai
un grand coup à un vieillard de la ronde... Sur ce coup, il vint à ce
vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le
suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec
ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les
cirques... Et je sentis que j'étais dans une maison de fous et j'avais de
grandes angoisses... Devant moi se dressait une espèce de _box_ où étaient
entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout
verts... Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire
entrer de force avec eux... Soudain je me trouvai dans un grand salon,
tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient
quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tête des bonnets
pointus comme des princes du Caucase... De là je pénétrai dans un salon
Louis XV, d'une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des
cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus
grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire... Alors, dans ce
salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais
ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue à sa langue... Alors
de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance
comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par
cette femme... une femme effacée et vague comme serait la vapeur d'une
femme de Prud'hon.
* * * * *
--Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les
frais des bourreaux. C'est là, qu'il eut pour chef un certain M. Petit,
qui lui fournit le type de M. Prud'homme.
* * * * *
--J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le
désespoir qu'il n'ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant
une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour
qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles
très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes à
femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa
belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de
campagne, lui disait plaintivement: «Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai
voulu avoir au moins la chaleur de son corps!» l'autre, un séducteur par
la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main...
Et mon ami ajoutait qu'il serait sûr d'avoir à lui tout seul l'héritage de
son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une
maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour
carotter de l'argent à son père et à sa mère au sujet de l'entretien de
ladite maîtresse.
ANNÉE 1855
_Janvier 1855._--Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège,
que j'ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d'Isly,
dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme
un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit
bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire,
et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et
buvant dans le même verre. C'était une fille comme il y en avait encore
dans ce temps-là: un reste de grisette battait sous son cachemire de
l'Inde.
Je l'ai rencontrée; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aimés, son
petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille
souple,--et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est rangée, elle vit
bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur
elle. L'ombre de la caisse d'épargne est sur son front. Elle soigne le
linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse
légitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des
femmes mariées et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterré sa vie de
bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson,
tourmenté par le sang et qui n'a pris une maîtresse que sur ordonnance de
médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux
dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.
Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son
imperturbabilité qu'à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils
se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Américain
se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu'elle a
faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de
Française; elle s'endort tout de même, mais au bout d'une demi-heure,
d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dévore, l'Américain
la secoue et la réveille pour lui dire: «Si tu avais posé le _cinq trois_
au lieu du _deux trois_, nous aurions gagné... Et il lui défile tout le
jeu.
Elle s'est mise à enluminer des portraits au stéréoscope, et Peterson
trouve qu'elle réussit assez bien dans cette partie. Il lui a donné
l'autre jour à colorier tous les portraits du _Moutard's Club_ avec la
désignation: brun, blond, roux, etc. C'était sa vie passée qui lui
repassait sous les yeux... elle savait par coeur les cheveux de tous ces
gens-là. Mais sa spécialité est le coloriage des enfants morts. A l'un,
elle a ajouté l'autre jour des ailes à la gouache... il a semblé voir à la
mère son enfant dans le paradis, elle a payé généreusement... et depuis,
mon ancienne maîtresse leur met à tous des ailes à la gouache.
* * * * *
--Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.
Un homme marche en avant.
Un autre le suit.
Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une
casquette de loutre dont la visière est relevée. On ne lui voit pas de
linge. Une corde plutôt qu'une cravate est roulée autour de son cou. Il
est habillé d'un veston de jockey. Le mutisme d'un Mohican. En passant
près de lui, un saoulard se retourne en disant: «Tiens, Honoré!» Honoré
tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une
sorte de troublette. C'est le traqueur.
Derrière lui marche un hercule barbu, balançant, au bout d'un gros bâton,
une cage de bois dont un côté est grillé de fer.
La nuit est claire, la lumière de la lune lutte et se bat étrangement avec
les lueurs des réverbères.
Comme nous disons: le beau temps! le traqueur d'une voix sourde et brusque
et coupée par des temps, comme s'il semait, en marchant, des maximes et
des axiomes: «_Besoin de pluie... tuyaux engorgés... alors ils sortent..._
Devant nous, à vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de grisâtre
qui s'arrête, puis repart flairant: «Trim!» fait le traqueur, et le chien
aux oreilles coupées, à la queue rognée, se remet à courir, le museau en
terre, jusqu'à ce qu'il plonge le nez dans une gargouille et s'immobilise.
L'homme à la cage écarte le _paquet d'épinards_ qui bouche d'ordinaire la
gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe
dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et
le bout du filet s'agite et le traqueur l'élève en l'air, et montre un rat
qui sautille, en disant: «_Un gaspardo_.»
Il a été pris une vingtaine de rats en deux heures.
* * * * *
--Rien que cela pour le portrait moral d'un bourgeois.
Enfin, c'était une homme qui s'était fait peindre en officier de la garde
nationale,--en ballon!
* * * * *