Celui-ci avait tout à fait les manières d'un gentleman. Il nous déclara
que pour lui, il n'y avait aucun délit dans notre article, mais qu'il
avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la
police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin; qu'il nous disait cela
d'homme du monde à homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de
ne pas en faire usage dans notre défense. Et cet homme qui avait de la
fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le
maximum de la peine pour un délit dont nous n'étions pas coupables. Il
nous le déclarait naïvement, cyniquement en face.
--«Quelles canailles que tout ce monde!» dit mon oncle sur le pas de la
porte.
Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la déclaration de ce substitut, les
dénégations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les
poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à
coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux
bourgeois habitué par sa longue vie à ne s'indigner de rien.
De là, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, désireux d'avoir une
explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une
antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de La
Guéronnière devant un portrait de l'Empereur à demi emballé pour une
sous-préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise
humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions
le provoquer en duel. Alors c'était une défense maladroite de Rachel «qui
ne se serait pas plainte», ce qui était inutile à dire si cela était vrai,
ainsi que je le crois. Enfin, c'était une tirade contre Janin, la bête
noire du ministère de la police. Car j'ai oublié de dire que les lettres
de N... et de R... avaient été copiées par nous sur les autographes,
enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d'Augier, faisant partie
de la bibliothèque du critique des DÉBATS.
Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de
Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala
de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne
mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour
lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était
fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick _cannelle_
à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés.
Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme,
tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte
de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: «Mais, criait
Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du
journal!» En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses
chevaux pour être poursuivi.
La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice
bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à
chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années
de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir
sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement
d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt.
Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le
président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe
de tête, et le président psalmodiait quelque chose: c'était le jugement.
Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de
liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de
Code; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance,
et l'habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse,
pendant des heures, des parts de cachots.--Il faut voir cela pour savoir
ce que c'est.
Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux
regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort
l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On
le condamna au pas de course à trois ans de prison[1].
[Note 1: C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'Empereur,
à la sortie de l'Opéra-Comique.]
Enfin on appela notre cause. Le président dit un: «Passez au banc,» qui
fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des
voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu
à un journaliste de «passer au banc»; il restait près de son avocat. Mais
on ne voulait rien nous épargner. «Il y a eu répétition hier, je le sais
d'un avocat,» me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.
Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous
demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un
tribunal de sang.
Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose à dire sur les
vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de
dîner, _son corset dans un journal_ (le second passage souligné au crayon
rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en
doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête,
puis revint à nous; et, pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous
représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans
famille, sans mère, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour
péroraison dernière de son réquisitoire--comme des apôtres de l'amour
physique.
Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous
attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de
Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait
requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont
l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il
pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu
faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour
notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de
déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez
nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles
baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir
l'auditoire... Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à
huitaine. «C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre
condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire
nous est trop favorable.»
Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la
semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer.
Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de
Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore
brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre
faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait
lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:
«En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le
numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852;
«Attendu que si les passages incriminés de l'article présentent à l'esprit
des lecteurs des images évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il
résulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la
publication dont il s'agit n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale
publique et les bonnes moeurs;
«Par ces motifs:
«Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le
gérant du journal) des fins de la plainte, sans dépens.»
Nous étions acquittés, mais blâmés.
Un cocher de fiacre du XVIIIe siècle, blâmé comme nous par une Cour de
justice, s'écria, après le blâme:
--Mon président, ça m'empêchera-t-il de conduire mon fiacre?
--Non.
--Alors je... (Mettez ici l'expression la plus énergique de la vieille
France.)
En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du
_fiacre_[2].
[Note 2: En dépit de tout ce qu'on écrira, de tout ce qu'on dira, il est
indéniable que nous avons été poursuivis en police correctionnelle, assis
entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprimés
dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE par
Sainte-Beuve--couronné par l'Académie. Or, je puis affirmer qu'il n'y a
pas d'exemple d'une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.]
* * * * *
--Depuis le printemps, on s'en va en bande, presque tous les dimanches,
dîner dans un petit vide-bouteille, loué par Villedeuil à Neuilly. On se
promène dans un jardin où il n'y a guère que l'ombre d'une table de pierre,
et l'on dîne dans une salle à manger, où l'on vous passe beaucoup de
bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Césars peints sur
les murs par un vitrier. Après dîner, la Landelle, le romancier de bâbord
et de tribord, beugle des chants de marin; Venet, en chapeau de paille et
en cravate printanière, fredonne des airs de Colin et de Collinette; Mlle
R... chante un grand morceau d'opéra, pendant que le maître de la maison,
en un coin du logis, est en conférence avec des messieurs étranges, au
sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du
Maroc... Et l'on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des
Champs-Élysées.
C'est au retour d'une de ces _petites fêtes_, un soir où, après dîner, on
avait bu du rhum dans des bols à café, que Beauvoir prononça cette
mémorable phrase dans l'omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait
l'empêcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit
avec le contournement le plus XVIIIe siècle: «Madame, vous êtes la reine
de l'omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares; mais quant à ce
bougre, s'il continue... je lui coupe les oreilles.» Et ce que vraiment il
disait vouloir lui couper, était très loin des oreilles,
* * * * *
--Philipon aurait une très curieuse collection de maquettes en terre
coloriée qui servaient à Daumier de modèles pour ses caricatures d'hommes
politiques; maquettes exécutées avec un rare talent par Daumier et vendues
par lui à Philipon, 15 francs pièce.
* * * * *
--A propos d'un viol, le bon Dieu accusé d'avoir fait le printemps.
--Accusé, passez au banc... Qui vous a poussé à faire le printemps?...
* * * * *
--Post-scriptum d'une lettre du petit Pierre Gavarni à son frère Jean qui
demeure avec son père:
«P. S.--Les têtards du bassin sont-ils bien gros?»
* * * * *
--Le père de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, était, pendant
la Terreur, le commandant de la frégate la VERTU, chargée de porter en
Irlande des forçats et des loups, et qui avait à bord une petite
guillotine d'acajou pour couper le cou aux poulets.
* * * * *
GAVARNIANA.
--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Vous ne savez pas ce que c'est que les
mathématiques et l'_empoignant_ qu'elles ont... La musique, n'est-ce pas,
est le moins matériel des arts, mais encore il y a le _tapement_ des ondes
sonores contre le tympan... Les mathématiques sont bien autrement
immatérielles, bien autrement poétiques que la musique... On pourrait dire
d'elles que c'est la musique muette des nombres!»
--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Chaque jour la science mange du Dieu...
N'a-t-on déjà pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde?...
Oui, oui, je crois qu'il est dans les données probables qu'un jour on
expliquera scientifiquement la pensée, comme on a expliqué le tonnerre...
Qu'est-ce qu'une chose immatérielle sur laquelle un coup de pied dans le
c... agit? Non, non, il n'y pas de séparation entre l'âme et le corps.»
* * * * *
_27 juillet_.--Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la
LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation
que j'ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui
m'avait été déjà dite: c'est que le ministère de la police, outre ce qu'il
poursuivait en nous, poursuivait encore certaines idées littéraires: «Il
ne voulait pas, me dit Rouland, de la _littérature qui se grise et grise
les autres_, une idée, ajoute-t-il, que je n'ai pas à apprécier...» Oui,
nous fûmes poursuivis, en l'an de grâce 1853, pour le délit de littérature
anticlassique, de littérature _révolutionnaire_. Latour-Dumoulin
n'avait-il pas dit à M. Armand Lefebvre: «Je dois vous dire que je suis
désolé de la poursuite de ces messieurs... vous savez, les magistrats,
c'est si vétilleux, ces gens-là... Au reste, je les crois dans une
mauvaise voie littéraire et je crois leur rendre service par cette
poursuite.»
--La LORETTE paraît. Elle est épuisée en une semaine. C'est pour nous la
révélation qu'on peut vendre un livre.
* * * * *
_Septembre_.--Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains
de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement
découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il
est l'ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et
cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une
parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud'hommesques. Sa femme,
fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une
sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation républicaine,
mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce
un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni
des ménages... sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des
difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et
préférés du couple.
Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et,
couchés par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journées à
l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.
Jacques, le fils d'un maître d'école de Chalon-sur-Saône... Cinq ans, il
a été militaire... Au siège d'Anvers, il est passé en revue par le duc
d'Orléans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les
brutes qu'il a sous les yeux: «Voltigeur, êtes-vous content de la
nourriture?--Non, Monseigneur.--Enfin, vous êtes heureux?--Non,
Monseigneur.» Le duc se tournant vers un officier: «Cet homme-là a de
l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer
caporal.--Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!»
De là, sa drolatique MILITAIRIANA.
Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d'aise à ses
charges, et qui le faisait appeler à tout moment:
--Ah! cré nom de D...! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement
de service, f.....Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D...! Je
vous ferai f.....huit jours à la salle de police, nom de D...! Tenez,
f.....vous là, et faites-moi la femme de l'adjudant.--La charge faite--Ce
bougre-là, c'est charmant, charmant... oh! que c'est bien la femme de
l'adjudant.» Et aussitôt, par la fenêtre: «Lieutenant, venez voir la
charge de ce bougre de Jacques!»
Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de
la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et
tourmentait son père à l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons.
Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de
messe de sa grand'-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de
dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son
fils, le maître de dessin disait: «C'est un meurtre de laisser aux champs
un enfant comme ça!» Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite
pension qui lui permettait d'entrer à l'atelier de Paul Delaroche.
Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet
s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont
convenus.
Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu'il se
promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se
moquer d'eux, à blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la
bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c'est difficile de faire ce
qu'ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une
leçon aux paysans éplafourdis.
Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques
qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau
tuyau de poêle qu'il ne quitte jamais et qu'il a perpétuellement sur la
tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album,
grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une
vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les
lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de
jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant
aquafortiste, le _maître au cochon_, affecte doctoralement de répudier
toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait
son petit, mais très réel talent, pour n'estimer que les maîtres primitifs,
les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l'école moderne
qu'un seul homme: M. Ingres.
Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l'Hymalaya de l'esthétique, descend à
des sujets plus humains, et nous donne les détails d'une enquête faite par
un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison
les quartiers de la basse prostitution,--enquête qui paraîtra
prochainement en un gros et curieux volume.
Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il
n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste
ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de
pattes de canards... Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la
famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis
avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, écrasé
par moi sur la plage.
Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils
l'ont appelé _le Menteux_.
* * * * *
--LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs
d'une noire bâtisse. A droite de l'allée, tout en entrant, la porte d'une
petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la
largeur d'une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d'un drap
d'enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un
établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille
dormichonne, brinqueballant de la tête comme les gens sommeillant en
voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se
développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l'autre
côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à
huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres,
les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un _gueux_
au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui
sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un
féroce: «Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre
d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre
dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n'y
a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux
béguins de linge maternels,--on débite de l'amour depuis 50 jusqu'à 10
centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du
peuple.
Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.
* * * *
--Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé
au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi
lesquels figuraient les nôtres. A ce qu'il paraît, m'apprend un ami, une
jeune et jolie fille s'est toquée de mon portrait.
Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tenté de se
noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu'à quatre heures du
matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à
la maison, mais empêchée par la crainte d'une moquerie. La rivière allait
en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de
l'eau jusqu'aux genoux, elle était entraînée par le courant... mais, à
demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance; à un moment, elle
avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu
et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle, et, quand elle
entendit un chien sauter à l'eau, de la Verberie, elle éprouvait
l'appréhension anxieuse qu'il ne l'empoignât par un endroit ridicule.
* * * * *
Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses
dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dépit colère et la
modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que
de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La première
fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement!
Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour
qui s'affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.
La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu'on ne peut dire,
la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les
mains enfoncées au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une
pose de pierre.
--J'ai lu votre lettre.... Vous avez bien pensé que je vous demanderais
des explications?
--Je n'ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.
--Je veux que vous me le répétiez de vive voix.
--Vous êtes trop _romanesque_ pour moi.
X...me disait qu'à l'hôpital, il attendait avec impatience la mort de son
voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous
les matins au garçon de salle: «Eh bien, comment va-t-il?» Le garçon de
salle lui répondait: «Oh! très bien, il ne passera pas la journée!»
* * * * *
--Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d'une
soirée chez Boissard, à l'hôtel Pimodan:
«Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je
battais les deux murs... Maintenant, c'est à peine si j'accroche un volet!»
ANNÉE 1854
_Fin Février 1854_.--Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE
LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup,
quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous,
rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui
a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur
les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage--une montre en argent.)
Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit,
nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de
plaisirs, point d'amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et
n'en avons point fait refaire, pour être dans l'impossibilité d'aller
quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans
relâche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous
ne nous permettons qu'une promenade après dîner, une promenade dans les
ténèbres des boulevards extérieurs, pour n'être point tirés, par la
distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en
notre oeuvre.
--Mlle X... qui avait demandé l'autre jour à son entreteneur de venir la
réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori,
refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d'un souper tête à
tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort,
elle s'écrie: «Comme je me payerais cet homme!--Et moi donc? dit
timidement l'amie.--Oh! toi, tu es un détail.»
--A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l'instruction
universelle.
--Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et
exempté de la conscription Casimir Delavigne.
--Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme à ne
plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et à s'embêter des
oeuvres de Dieu.
--Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d'Italie,
absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de
cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez
lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate
avec du papier doré.