JOURNAL DES GONCOURT
MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
PREMIER VOLUME
1851-1861
PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1887.
PRÉFACE
Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies
_inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des
impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette
confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et d'un
seul _je_.
Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que
les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les
avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du
jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les
remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils
changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de
mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et
d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par
l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un mot, de
représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_.
Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes qui
nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui s'était
fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir été des
créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là
quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si
parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prévention ou
l'aveuglement de l'antipathie irraisonnée, nous n'avons jamais menti
sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.
Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la
postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire
revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une
personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la vie,--par
la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre de
l'existence capiteuse de Paris.
Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier et
qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au petit
bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours préféré
la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le moins le
vif de nos sensations, la fierté de nos idées.
Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de
notre premier livre, qui parut le jour du coup d'État.
Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous
une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.
Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je
prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier 1870,
aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais mordu du
désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la mort du
pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du siège et de
la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est encore, de temps
en temps, le confident de ma pensée.
EDMOND DE GONCOURT.
Schliersee, août 1872.
* * * * *
Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de ma
part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour que je
faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce
journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir
à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses racontées sous le coup
de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une
douce violence à emporter ma volonté, en parlait à notre ami commun,
Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les publier dans le _Figaro_.
Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer à
la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints
_ad vivum_.
Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de
ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine qui se trouve être une page du journal,
employée comme document dans ce roman ou cette biographie.
Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières
années, où nous n'étions pas encore maîtres de notre instrument, où nous
n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note d'après nature_;
puis, il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de début, nos relations
étaient très restreintes et, par conséquent, le champ de nos observations
assez borné[1].
E. DE G.
[Note 1: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET
SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à leur
date.]
JOURNAL DES GONCOURT
ANNÉE 1851
_2 Décembre 1851_.--Au jour du jugement dernier, quand les âmes seront
amenées à la barre par de grands anges, qui, pendant les longs débats,
dormiront, à l'instar des gendarmes, le menton sur leurs deux gants
d'ordonnance, et quand Dieu le Père, en son auguste barbe blanche, ainsi
que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des églises,
quand Dieu m'interrogera sur mes pensées, sur mes actes, sur les choses
auxquelles j'ai prêté la complicité de mes yeux, ce jour-là: «Hélas!
Seigneur, répondrai-je, j'ai vu un coup d'État!»
* * * * *
Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de
gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier
roman. Or, par une malechance ironique, c'était notre cas.
Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions,
d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le
cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur
_poivre et sel_, asthmatique et rageur.
--Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.
--Quoi, c'est fait?
--Eh bien, le coup d'État!
--Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
aujourd'hui!
--Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans
aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel,
croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du
quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
logis de sa connaissance encore mal éveillés.
Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre
vieille rue Saint-Georges, où déjà le petit hôtel du journal LE NATIONAL
était occupé par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux
affiches, car égoïstement nous l'avouons,--parmi tout ce papier
fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses
exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé
de l'Élysée aux Tuileries--nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche
qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la
France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus: _Edmond et
Jules de Goncourt_.
L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci: Gerdès, qui
se trouvait à la fois--rapprochement singulier--l'imprimeur de la REVUE
DES DEUX MONDES et d'EN 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait
interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à
l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre
bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un
rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait,
de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.
* * * * *
Nous étions bien aussi un peu sortis, il faut l'avouer, pour savoir des
nouvelles de notre oncle, le représentant. La vieille portière de la rue
de Verneuil, une vieille larme de conserve dans son oeil de chouette, nous
disait: «Messieurs, je lui avais bien dit de ne pas y aller... mais il
s'est entêté... on l'a arrêté à la mairie du Xe arrondissement.» Nous
voilà à la porte de la caserne d'Orsay, où avaient été enfermés les
représentants arrêtés à la mairie. Des sergents de ville nous jettent:
«Ils n'y sont plus.--Où sont-ils?--On ne sait pas!»--Et le factionnaire
crie: «Au large!»
* * * * *
_Lundi 15 décembre_.--Jules, Jules... un article de Janin dans les DÉBATS!
C'est Edmond qui, de son lit, me crie la bonne et inattendue nouvelle. Oui,
tout un feuilleton du lundi parlant de nous à propos de tout et de tout à
propos de nous, et pendant douze colonnes, battant et brouillant le compte
rendu de notre livre avec le compte rendu de la DINDE TRUFFÉE, de M. Varin,
et des CRAPAUDS IMMORTELS, de MM. Clairville et Dumanoir:--un feuilleton
où Janin nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime
et de la critique sérieuse; un feuilleton présentant au public notre
jeunesse avec un serrement de main et l'excuse bienveillante de ses
témérités.
Et nous restons sans lire, les yeux charmés, sur ces vilaines lettres de
journal, où votre nom semble imprimé en quelque chose qui vous caresse le
regard, comme jamais le plus bel objet d'art ne le caressera.
C'est une joie plein la poitrine, une de ces joies, de première communion
littéraire, une de ces joies qu'on ne retrouve pas plus que les joies du
premier amour. Tout ce jour-là, nous ne marchons pas, nous courons... Nous
allons remercier Janin qui nous reçoit rondement, avec un gros sourire
jovial, nous examine, nous presse les mains, en nous disant: «Eh bien!
f....., c'est bien comme cela que je vous imaginais!»
Et des rêves, et des châteaux en Espagne, et la tentation de se croire
presque des grands hommes armés par le critique des DÉBATS du plat de sa
plume, et l'attente, penchés sur nos illusions, d'une avalanche d'article
dans tous les journaux.
--Un original garçon que l'ami qui nous était tombé du bout de notre
famille, un mois avant la publication d'En 18.., un parent, un cousin.
On sonne un matin. Apparaît un jeune homme barbu et grave que nous
reconnaissons à peine. Nous avions grandi comme grandissent souvent les
enfants d'une même famille, réunis à des années de distance par un séjour
dans la même maison pendant les vacances. Tout petit il visait à l'homme.
Au collège Stanislas, il s'était fait renvoyer. Lors de mes quinze ans,
lorsque je dînais à côté de lui, il m'entretenait d'orgies qui me
faisaient ouvrir de grands yeux. Déjà il touchait aux lettres et
corrigeait les épreuves de son professeur Yanoski. A vingt ans, il avait
des opinions républicaines et une grande barbe, et il portait un chapeau
pointu couleur feuille morte, disait: «mon parti,» écrivait dans la
LIBERTÉ DE PENSER, rédigeait de terribles articles contre l'inquisition,
et prêtait de l'argent au philosophe X... Tel était notre jeune cousin,
Pierre-Charles, comte de Villedeuil.
Le prétexte de cette visite était je ne sais quel livre de bibliographie
pour lequel il cherchait deux collaborateurs. Nous causons; peu à peu il
sort de sa gravité et descend de sa barbe noire, blague joliment la grosse
caisse sur laquelle il bat la charge de ses ambitions, avoue l'enfant naïf
qu'il est, nous tend cordialement la main. Nous étions seuls, nous allions
à l'avenir, lui aussi! Puis la famille, quand elle ne divise pas, noue
toujours un peu. Et nous nous mîmes tous les trois en route pour arriver.
Un soir, dans un café à côté du Gymnase, par manière de passe-temps, nous
jetions en l'air des titres de journaux. «L'ÉCLAIR,» fait Villedeuil en
riant, et continuant à rire: «A propos, si nous le fondions, ce journal,
hein?» Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice où la
foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand
dans les zigzags de l'éclair, achète un almanach Bottin, fait des bandes,
et, le dernier coup de fusil du 2 décembre parti, le journal l'ÉCLAIR
paraît. L'Institut l'échappa belle, la censure avait retenu le frontispice
du journal.
* * * * *
_Dimanche 21 décembre 1851_.--Janin, dans la visite que nous lui avions
faite, nous avait dit: «Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le
théâtre!» Au sortir de chez lui, il nous vient en chemin l'idée de faire
pour le Théâtre-Français une revue de l'année dans une conversation, au
coin d'une cheminée, entre un homme et une femme de la société, pendant la
dernière heure du vieil an.
La petite chose finie et baptisée: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, Janin
nous donne une lettre pour Mme Allan.
Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice
qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine, au nimbe de
cuivre doré, rappelle le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train
de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants,
presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La
grande comédienne se montre accueillante avec une voix rude, rocailleuse,
une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle a l'art de transformer
en une musique au théâtre.
Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Je suis ému, Mme Allan a,
de suite, pour m'encourager dans ma lecture, de ces petits murmures
flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
elle accepte le rôle et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31
décembre, et nous sommes le 21.
Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez
Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.
De là, d'un saut dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel
nous sommes parfaitement inconnus: «Messieurs, nous dit-il tout d'abord,
nous ne jouerons pas de pièces nouvelles cet hiver. C'est une
détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos
tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je
vous ferai jouer si je puis obtenir une lecture de faveur.»
Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.
--Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son
feuilleton.
--Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant.
Nous pénétrons dans une tanière d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent
la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait.
Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir et de
faire son rapport le lendemain.
Aussitôt, de chez Lireux nous nous précipitons chez Brindeau qui doit
donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a
promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un
intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons
jusqu'à six heures... et pas de Brindeau.
Enfin nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français, à sept
heures et demie:--«Dites toujours,--s'écrie-t-il pendant qu'il s'habille,
tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc.--Vraiment, pas
possible d'entendre la lecture de votre pièce. Et il galope à la recherche
d'un peigne, d'une brosse à dents.--Ce soir, hasardons-nous, après la
représentation?--Non, je vais souper en sortant d'ici avec des amis... Ah!
tenez, j'ai, dans ma pièce, un quart d'heure de sortie... Je vous lirai
pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle
il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle.
Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et, à neuf
heures, nous retombons chez Mme Allan, que nous trouvons tout entourée de
famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.
* * * * *
_Mardi 23 décembre_.--Assis sur une banquette de l'escalier du théâtre et
palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendons, à travers
une porte qui se referme sur elle, Mme Allan jeter de sa vilaine voix de
la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»
--Enfoncés! dit l'un de nous à l'autre, avec cet affaissement moral et
physique qu'a si bien peint Gavarni, dans l'écroulement de ce jeune homme
tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.
ANNÉE 1852
_Fin de janvier 1852_.--L'ÉCLAIR, _Revue hebdomadaire de la Littérature,
des Théâtres et des Arts_, a paru le 12 janvier.
Depuis ce jour, nous voilà avec Villedeuil à jouer au journal. Notre
journal a un bureau au rez-de-chaussée dans une rue où l'on commence à
bâtir: rue d'Aumale; il a un gérant auquel on donne cent sous par
signature; il a un programme qui est l'assassinat du classicisme; il a des
annonces gratuites et des promesses de primes.
Nous passons au bureau, deux ou trois heures par semaine, à attendre,
chaque fois que s'entend un pas dans cette rue où l'on passe peu, à
attendre l'abonnement, le public, les collaborateurs. Rien ne vient. Pas
même de copie, fait inconcevable! pas même un poète, fait plus miraculeux
encore!
Une rousse du nom de Sabine, qui est la seule personne qui fréquente le
bureau, nous demandant un jour: «Et ce monsieur, qui est là, pourquoi
a-t-il l'air si triste?» On lui répond en choeur: «C'est notre caissier!»
--Le lit où l'homme naît, se reproduit et meurt: quelque chose à faire
là-dessus, un jour.
--La sculpture anglaise et les romances de Loïsa Puget sont soeurs.
--Ah! si l'on avait un secrétaire de ses ivresses!
--Au fond, il n'y a au monde que deux mondes: celui où l'on baîlle, et
celui où l'on vous emprunte vingt francs.
--Dans l'hypertrophie du coeur, la figure, après la mort, prend le
caractère extatique. Une jeune fille qu'on croyait morte à la suite de
cette maladie,--son père pleurant au pied de son lit,--rejette soudain le
drap qu'elle avait sur la tête, se soulève dans une attitude de prière,
montrant un visage à la beauté surnaturelle qui fait croire à un miracle,
et après un petit discours de consolation adressé à son père, se recouche
et repose le drap sur sa tête, en disant: «Je puis dormir maintenant.»
--J'ai connu un amant qui disait à sa maîtresse se plaignant d'avoir perdu
une fausse dent de 200 francs: «Si tu la faisais afficher?»
--Nous continuons intrépidement notre journal dans le vide, avec une foi
d'apôtres et des illusions d'actionnaires. Villedeuil est obligé de vendre
une collection des ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE pour lui allonger
l'existence, puis il découvre un usurier dont il tire cinq à six mille
francs. Les gérants, à cent sous la signature, se succèdent: le premier,
Pouthier, un peintre bohème, ami de collège d'Edmond, est remplacé par un
nommé Cahu, un être aussi fantastique que son nom, et qui est libraire
philologique dans le quartier de la Sorbonne et membre de l'Académie
d'Avranches; et Cahu cède la place à un ancien militaire, auquel un tic
nerveux fait à tout moment regarder la place de ses épaulettes et cracher
par-dessus ses deux épaules.
Dans les six mille francs que Villedeuil était censé avoir reçus de son
usurier, figurait, pour une assez forte valeur, un lot de deux cents
bouteilles de champagne. Le vin commençant à s'avarier, le fondateur de
l'ÉCLAIR a l'idée d'enlever le journal en donnant un bal, et en offrant ce
bal au champagne, comme prime aux abonnés. On invite toutes les
connaissances de l'ÉCLAIR, le bohème Pouthier, un architecte sans ouvrage,
un marchand de tableaux, des anonymes ramassés au hasard de la rencontre,
quelques femmes vagues, et, à un moment, pour animer un peu cette fête de
famille, Nadar, qui commençait une série de caricatures dans notre journal,
a l'idée d'ouvrir les volets, et d'inviter les passants et les passantes
par la fenêtre.
--Une femme entretenue de notre maison disait à sa bonne: «Vous pourriez
bien dire: Madame, s'il vous plaît.--Tiens, je n'ai pas la force de parler,
et il faut encore que je dise: Madame, et s'il vous plaît!»
--Le Jéhovah de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l'Évangile, un Ésope
onctueux, un politique, un agent d'affaires à consultations gratuites et
bienveillantes.
--Nous qui avons passé notre enfance à regarder, à copier des
lithographies de Gavarni, nous qui étions, sans le connaître, et sans
qu'il nous connût, ses admirateurs, nous avons décidé Villedeuil à lui
demander des dessins. Et ce soir, un dîner a eu lieu, à la Maison d'Or, où
il nous a proposé pour notre journal la série du MANTEAU D'ARLEQUIN.
--Portrait d'un vieux monsieur en omnibus. Face massive et mafflue. Des
taches blanchâtres au lieu de sourcils. Yeux en verroterie bleue à fleur
de tête. Poches jaunâtres et bleuissantes sous les yeux. Petit nez très
relevé au bout couleur de nèfle. Oreilles couleur de vieille cire, avec
dessus un duvet blanc comme sur les orties.
Autre vieux monsieur. Cheveux blancs très courts, sourcils restés noirs,
des yeux qui semblent des yeux d'émail entre des paupières sans cils,
coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture émaciée des chairs.
Ce vieillard à la tête où il y a du cabotin et du conventionnel, porte un
col large, rabattu à l'enfant, une cravate chamois à bouquets roses et
verts, et une chaîne de montre s'échappe de son gilet pour se perdre dans
la poche extérieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses
mains ornée d'une bague en turquoise, pose sur un manteau plié sur ses
genoux, un manteau raisin de Corinthe.
--«Les tragédies... oh! que c'est embêtant ces vieilles tragédies!...
Rachel... une femme plate!...--c'est Janin qui cause avec le décousu d'un
de ses feuilletons.--Les acteurs... ils jouent tous la même chose... moi,
je ne parle que des actrices... Encore, quand ils sont bien laids, comme
Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent... mais, sans cela jamais leur
nom ne se trouve sous ma plume... Voyez-vous, le théâtre, il faut que ça
soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rôles de femmes... c'est
ce qui fait le succès de Mazères.... Figurez-vous que Mlle B... est venue
l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demandé pourquoi? Afin de
parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F...» Et Janin éclate de
rire. «Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la
REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait
2000 abonnés... Amusez-vous, allez, on regrette ça plus tard, il n'est
plus temps... A propos, vous avez écrit un joli article sur cet
ornemaniste, sur ce Possot... Vous avez quelque chose de lui, hein?... Oh!
les attaques, ça ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je
suis bête, que je suis vieux, que je suis laid! Ça m'est parfaitement
égal... Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'_aes alienum_, comme dit
Salluste... Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a
touché juste, le mâtin! Il a mis dans sa préface: les auteurs qui vont
louer leurs livres au cabinet de lecture... Et ce Pyat... J'ai voulu
devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie... Mais
quand on me dit que je ne sais pas le français, moi, qui ne sais que
cela... car je ne sais ni l'histoire, ni la géographie, ni rien... mais le
français, cela me paraît prodigieux... Tout de même, ils ne m'empêcheront
pas d'avoir tout Paris à mon enterrement!»
Et nous reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, il nous dit:
«Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!»
* * * * *
--Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant
pour enseigne: _A la renaissance du Perroquet savant_, un mur qui avance
avec de vieilles grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur
est dépassé par un toit de maison et par des cimes de marronniers étêtés,
au milieu desquels s'élève un petit bâtiment carré,--une glacière
surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée: LA FRILEUSE d'Houdon.
Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le
tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est
long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un
petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est
là que nous faisons notre première visite à Gavarni.
Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien
atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du
fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où
l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon,
brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du
rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues
locales: la porte d'Auteuil en 1802.
Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du
second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent
et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.
Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit,
--une couche d'ascète,--il y a sur la table de nuit un couteau en travers
d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.
* * * * *
--Tous comptes faits avec Dumineray, le seul éditeur de Paris qui, sous
l'état de siège, ait osé prendre en dépôt notre pauvre EN 18.., nous avons
vendu une soixantaine d'exemplaires.
* * * * *
--J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,--un marquis, le
fils d'un ancien ministre de la monarchie.
C'était, quand je l'ai connu un beau vieillard à cheveux d'argent,
rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme,
la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la
grâce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes.
Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut: il ne pensait
pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne fût pas
aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et
faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant à la fin au
gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des
comptes avec sa cuisinière: c'était ce qu'il appelait _travailler_. Il
avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans
son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au
petit point, où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse
d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux
nègre qu'il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant
l'émigration: ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa
jeunesse à côté de lui.
Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par
exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les
lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.
Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le
maigre l'exaspérait: alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tombé
en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de
coeur et de race.
* * * * *
GAVARNIANA.
--Je hais tout ce qui est _coeur_ imprimé, mis sur du papier.
--Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,--et
ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.
--Le chemin de fer et sa vitesse relative, voilà un beau progrès, si vous
avez décuplé chez l'homme le désir de la vitesse!
--Gavarni disait de Dickens «qu'il avait une vanité énorme et paralysante,
peinte sur la figure.»
--Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rédigé:
De chez Vachette.
Mon cher Posper (_sic_), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des
c.... p..... bien habillées.
BALZAC.
--Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel,
il était obligé de lui répéter à tout moment: «Voyons, il s'agit d'une
chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours
que nous sommes ici,» et il lâchait le grand écrivain le moins possible.
Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait
sur la place où il avait accroché le sous-préfet, et lui racontait comment
les petites filles s'amusent dans les pensions.
Dans ce voyage où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son
compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:
--«Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces
bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les
mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que
vous n'avez pas le temps...»
--«Oh! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferai passer à la postérité!»
* * * * *
--Nos soirées, presque toutes les soirées, où nous ne travaillons pas,
nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de
tableaux, dans la boutique de X..., qui, sous le prétexte d'occuper
l'oisiveté de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs à
son père. Un grand, gros, fort garçon, occupé à remonter à toute minute,
par un geste bête, une paire de lunettes qui lui dévale du nez, et si
soufflé par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en
baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier:
«Fermez les fenêtres ou Pamphile va s'envoler!» Le meilleur des hommes et
le marchand le plus paresseux, le plus flâneur, le plus _boubouilleur_, le
plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,--et qui, 365 fois
par an, a besoin de voir, autour de son dîner, cinq ou six figures, si ce
n'est au moins autour de la table, où, du matin au soir, se vident les
canettes.
Il a emménagé avec lui une jeune femme, pas précisément jolie, et qui de
temps en temps se dérobe et se cache dans un joli mouvement contourné pour
prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses
poses de chatte dans sa bergère au coin de la cheminée, un petit bagout
spirituel, une grâce de gentille bourgeoise d'un autre siècle: toute cette
douce et tranquille séduction cachant une hystérie très prononcée, qui la
fait, presque tous les mois, à un quantième, où elle dit, aller chez elle
pour donner son linge à la blanchisseuse, disparaître deux ou trois jours
avec un des attablés ordinaires de son amant,--après quoi, elle rentre au
bercail et le ménage reprend comme si de rien n'était.
Pouthier, après des aventures à défrayer un roman picaresque, et qui, sans
attribution bien fixe dans la maison, est à la fois commis, restaurateur
de tableaux, et surtout le _patito_ de la jeune femme, remplit le fond du
magasin de lazzis et de tours de force.
Là arrivent, tous les soirs,--car la bière vient du GRAND BALCON, et la
femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation
de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,--là arrivent le
peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le
dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit maître aux tonalités
grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi,
et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est
toute la soirée un tapage et une débauche de paroles, que de temps en
temps, solennellement, le maître de la maison réprime par un «Où te
crois-tu!» indigné.
Dans les raisons que X... a données à son père, pour qu'il lui fournît les
fonds nécessaires à son commerce, il a fait entrer l'énorme économie qu'il
réaliserait en n'allant plus au café, et le malheureux en tient un gratis!
* * * * *
--Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la
forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à
Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier
ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la plus pimpante, réunissant sur
sa personne tous ses bijoux; et nous voilà dans cette forêt, où chaque
arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de
grandes courses à la suite des peintres et de leurs maîtresses en joie, et
comme grisées par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent à
des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et
on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre
_ratatouille_ et aimable le _ginglet_ de l'endroit. Chacun paye son écot
de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans
grogner. Murger semble rasséréné comme en une convalescence d'absinthe. On
promène une gaieté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau,
où nos _fumisteries_ semblent faire fuir dans la profondeur de la feuillée
des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux druides. On
essaye des parties de billard sur un _sabot_ de l'auberge où il y a des
ornières qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours,
revêt un tablier de cuisine et fricote un gigot _à la juive_, dont il
reste à peine l'os.
La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort comme si on
revenait de la charrue, et un matin j'entends la maîtresse de Murger, au
milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la
REVUE DES DEUX MONDES.
--Le travail et les femmes, voilà ma vie!--C'est Gavarni qui parle.
* * * * *
_Août 1852_.--Je trouve Janin toujours gai, toujours épanoui, en dépit de
la goutte à un pied. «Quand on vint guillotiner mon grand-père, nous
dit-il, il avait la goutte aux deux pieds... du reste, je ne me plains
pas... c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans... Je n'ai jamais été
malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,»--fait-il en souriant.
Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apportée par Mlle Thuillier, et
où il nous fait lire cette phrase: «Il fait triste ici... il pleut, c'est
comme s'il tombait des pleurs.» Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de
son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va
paraître dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de
poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: «On dit qu'après, le
Bonaparte me rayera de l'Académie... Je vous laisse mon fauteuil.»
Puis, Janin se répand sur la saleté et l'infection de Planche, sa bête
d'horreur: «Vous savez, quand il occupe sa stalle des Français, les deux
stalles à côté restent vides. Sa maladie, c'est l'éléphantiasis... un
moment on a espéré qu'il avait la _copulata vitrea_ de Pline. Il l'aurait
eue, oh! il l'aurait eue... s'il s'était tenu un rien du monde moins
salement!»
Une petite actrice des Français, dont je ne sais pas le nom, lui demandant
s'il a vu une pièce quelconque: «Comment, s'écrie Janin, en bondissant sur
son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton!» Et là-dessus il la
menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son
feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littérature, si elle ne fait
pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton
important.
* * * * *
--Sur le trottoir de la rue Saint-Honoré, j'entends derrière moi une fille
disant à une autre: «Ah! Julie... elle a changé de religion, elle aime les
hommes à présent!
--Les grands hommes sont des médailles, que Dieu frappe au coin de leur
siècle.
--L'idée du manchon de Mimi donnée à Murger par Paul Labat qui, conduisant
sa maîtresse à l'hôpital, fit arrêter le fiacre devant une écaillère de
marchand de vin, sur le désir que la mourante témoigna de manger des
huîtres.
--Il me semble que les fonctionnaires sont destitués comme on renvoie les
domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la
croix.
* * * * *
_22 octobre 1852_.--Le PARIS paraît aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le
premier journal littéraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous
écrivons l'article d'en-tête.
--Nous soupons beaucoup cette année: des soupers imbéciles où l'on sert
des pêches à la Condé, des pêches-primeurs à 8 francs pièce, dont le plat
coûte quatre louis et où l'on boit du vin chaud fabriqué avec du Léoville
de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramassées à Mabille, de
gueuses d'occasion qui mordent à ces repas d'opéra, avec un morceau de
cervelas de leur dîner, resté entre les dents, et dont l'une s'écriait
naïvement: «Tiens, quatre heures... maman est en train d'éplucher ses
carottes!»
--Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouvé une force motrice
qui pourra, un jour, se débiter chez les épiciers, et dont on pourra
demander pour deux sous.
ANNÉE 1853
_Janvier 1853_.--Les bureaux du PARIS, d'abord établis, 1, rue Laffitte, à
la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère,
au-dessus de l'ASSEMBLÉE NATIONALE.
La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur
du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à
crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un
moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet,
la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier
Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions
retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE
faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme,
jaune de poil, à l'oeil saillant du _jettatore_, un des seuls écrivains
échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les
journalistes, le 2 Décembre.
Il était père de famille et père de l'Église, prêchait les bonnes moeurs,
se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et,
malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu'aucun
de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal: LES
MÉMOIRES DE Mme SAQUI.
A la table de la rédaction s'asseyaient journellement: Murger à l'air
humble, à l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet;
Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l'orbite, ses colères
spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs
par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face
glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques
silhouettes des gens; Karr, toujours accompagné de l'inséparable Gatayes.
Et c'était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis,
qui en voulait personnellement à l'Académie; et c'était Delaage,
l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon
pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et
c'était l'ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d'une
glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air
diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis Enault,
orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de
chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans
les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et
parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l'air de vagues
invitations à des dîners chimériques.
Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi,
couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections
troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.
Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant,
courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un
système d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom,
devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.
A l'heure présente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il
fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l'héritage des
convictions littéraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le
beau feu d'une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais
tous pleins de mépris pour l'abonnement et l'abonné. Oui, oui, il y a là
de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dévouement à un
certain idéal mêlé d'un peu de folie, d'un peu de ridicule... un journal,
en un mot, dont la singularité, l'honneur, est de n'être point une affaire.
* * * * *
_Dimanche 20 février_.--Un jour de la fin du mois de décembre dernier,
Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième
acte:
--Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L'un est de
Karr; l'autre, c'est un article où il y a des vers... Qui est-ce qui a mis
des vers dans un article, ce mois-ci?
--C'est nous! disions-nous.
--Eh bien! c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr.
Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la
police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une
pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre:
_Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte_[1].
Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait
en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de
produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots
que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une
femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.
[Note 1: J'ai donné l'article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume
publié, l'année dernière, chez Charpentier.]
Donnons le paragraphe incriminé:
«Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu'il
était, il s'est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se
trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une
jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de
la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau:
Croisant ses beaux membres nus
Sur son Adonis qu'elle baise;
Et lui pressant le doux flanc;
Son cou douillettement blanc,
Mordille de trop grande aise.
Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au
bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a conté le
dernier. Mlle ***[2] l'avait envoyé à Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoyé à
Mlle *** avec cette lettre:
«Ma chère camarade,
«Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison.
J'aime le déshabillé d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette
nudité que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais
pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher,
moi!
«Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.
«***»
[Note 2: Mlle Nathalie.]
[Note 3: Mlle Rachel.]
Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué! elle a repris son Diaz, turelure! et
a répondu à Mlle*** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste:
«Chère camarade,
«Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau
digne de votre hôtel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux
renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de
défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à
contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas
les nudités,
Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l'amour pour les réalités.
«Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire,
et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A... peut seul le voir.
«Votre très dévouée,
«***»
Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont
les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions
pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU
THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve,--oui, dans ce livre
couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et
cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice
d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre
heures, l'idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de
je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens
obscène à M. Latour-Dumoulin.
Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le
PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce
temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de
Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n'était pas
immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait, à tort ou à
raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de
ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux
soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous
passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes
fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très
insolent de nous--une pure légende--à une demande de cantate de la part du
gouvernement.
M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer,
procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute
sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la
justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous
aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un
recours en grâce à l'Empereur, il serait le premier à l'appuyer.
Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre
correctionnelle sous un Empire--nerveux et insomnieux pendant de longues
semaines--lorsque dans la fumée de tabac d'une fin de dîner d'amis,
tombaient chez nous les assignations.
Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge
d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse
dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq
vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE
DE LA POÉSIE FRANÇAISE.
Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde,
avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de
confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser
et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat «ayant
l'oreille des juges», un nom et une parole très peu sonores, une de ces
médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde;
enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement,
soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua
réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière
dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en
s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid
dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Nous étions pour lui
un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main il nous eût
confié sa montre, de l'autre main il nous l'eût retirée.
Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e
chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont
on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient
valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations
politiques.
Flanqués de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous
allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la justice
exigeait cette politesse. C'est un petit: _Morituri te salutant_, dont ces
messieurs sont, à ce qu'il paraît, friands. Nous allâmes d'abord chez
notre président L... Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout
près de la place Monceau... Il était sec comme son nom, froid comme un
vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un
appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis, nous vîmes les deux
juges. D..., descendant de l'avocat général de Bordeaux, et qui, lui,
n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et après
D..., le juge L..., une sorte d'ahuri qui ressemblait à Leménil prenant
un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE, fourré dans l'affaire
comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il
nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants
portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l'affût.