Dans le cadre de la porte ouverte, Marius de Trégars se tenait debout.
--Marius!... murmura Mlle Gilberte, clouée sur place par une stupeur
immense, moins grande pourtant que sa joie.
Le revoir ainsi soudainement, alors qu'elle en était à se demander si
elle le reverrait jamais, le voir apparaître au moment même où elle se
trouvait seule, exposée aux plus lâches outrages, c'était un de ces
bonheurs inouïs auxquels on peut à peine croire, et du fond de son âme
montait comme un cantique d'actions de grâces.
Cependant elle était confondue de l'attitude de M. Costeclar.
Selon elle, et d'après ce qu'elle croyait savoir, il eût dû être
pétrifié de l'arrivée de M. de Trégars.
Et voilà qu'il n'avait pas même l'air de le connaître. Il paraissait
choqué, contrarié d'avoir été interrompu, légèrement surpris, mais il
ne semblait ni ému, ni effrayé.
Fronçant le sourcil:
--Vous désirez? demanda-t-il de son ton le plus impertinent, lequel ne
l'était pas médiocrement.
M. de Trégars s'avança. Il était un peu pâle, mais d'un calme, d'un
sang-froid, d'un flegme véritablement effrayants.
S'inclinant devant Mlle Gilberte.
--Si je me suis permis de pénétrer ainsi chez vous, mademoiselle,
prononça-t-il doucement, c'est que passant devant votre porte, j'ai
cru reconnaître la voiture de monsieur...
Et du doigt, par dessus l'épaule, il désignait M. Costeclar.
--Or, poursuivit-il, j'avais lieu de m'en étonner considérablement,
après la défense formelle que je lui ai faite de remettre les pieds,
non pas seulement dans cette maison, mais même dans le quartier. J'ai
voulu savoir à quoi m'en tenir, je suis monté, j'ai entendu...
Tout cela était dit d'un ton de mépris si écrasant qu'un soufflet
eût été moins cruel. Tout ce que M. Costeclar avait de sang dans les
veines lui montait à la face.
--Vous, interrompit-il insolemment, je ne vous connais pas...
Imperturbable, M. de Trégars retirait ses gants.
--En êtes-vous bien sûr? répondit-il. Voyons, vous connaissez bien mon
vieil ami, le comte de Villegré?
Un nuage d'inquiétude descendit comme un crêpe sur le front déprimé de
M. Costeclar.
--En effet, balbutia-t-il.
--M. de Villegré, avant la guerre, n'est-il pas allé vous rendre
visite?...
--Si.
--Eh bien! c'est moi qui l'envoyais, et les volontés qu'il vous a
signifiées étaient les miennes...
--A vous?
--A moi, Marius de Trégars.
Un tressaillement nerveux secoua le maigre corps de M. Costeclar; il
eut comme un mouvement de recul, son oeil instinctivement chercha la
porte.
--Vous voyez, poursuivit Marius, toujours avec la même douceur, que
nous sommes, vous et moi, de vieilles connaissances. Car vous me
remettez bien, maintenant, n'est-ce pas? Je suis le fils de ce pauvre
marquis de Trégars, qui était venu à Paris, du fond de sa Bretagne,
avec toute sa fortune, plus de deux millions.
--Je me souviens, fit vivement l'homme de Bourse, je me souviens
parfaitement!...
--Sur les conseils d'habiles gens, le marquis de Trégars se lança dans
les affaires. Pauvre bonhomme! Il n'y entendait pas malice! Dans
le même temps qu'il croyait s'enrichir, il perdait tout. Il était
fermement persuadé qu'il avait déjà plus que doublé ses capitaux, le
jour où ses honorables associés lui démontrèrent qu'il était ruiné, et
de plus compromis par certaines signatures imprudemment données...
Mlle Gilberte écoutait bouche béante, se demandant où en voulait venir
Marius, et comment il pouvait demeurer si calme.
--Ce désastre, continuait-il, fut, à l'époque, le sujet d'une énorme
quantité de plaisanteries bien spirituelles. Les gens de Bourse ne
pouvaient assez admirer le savoir-faire des hardis financiers qui
avaient si lestement débarrassé de son argent ce candide marquis.
C'était bien fait pour lui, de quoi se mêlait-il! Moi, pour empêcher
les poursuites dont on menaçait mon père, j'abandonnai tout ce que
j'avais. J'étais fort jeune, et, comme vous le voyez, fort naïf. Je
n'en suis plus là. Si pareille aventure m'arrivait aujourd'hui, je
voudrais savoir ce que sont devenus les millions, je palperais les
poches autour de moi, je crierais: au voleur!...
A chaque mot, pour ainsi dire, le malaise de M. Costeclar devenait
plus manifeste.
--Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai profité de la fortune de M. de
Trégars.
Du geste, Marius approuva.
--Je sais, maintenant, répondit-il, entre qui ont été partagées les
dépouilles. Vous, monsieur Costeclar, vous en avez tiré ce que vous
avez pu, timidement, selon vos moyens. Les requins sont toujours
accompagnés de petits poissons auxquels ils abandonnent les débris
qu'ils dédaignent. Vous n'étiez alors qu'un petit poisson. Vous vous
êtes arrangé de ce dont ne voulaient pas vos patrons les requins.
Quand vous avez voulu opérer seul, vous avez été maladroit, vous avez
laissé des preuves de votre grand appétit de l'argent des autres. Je
les ai entre les mains, ces preuves...