M. de Trégars hochait la tête:

--Dieu m'est témoin, reprit-il, que jamais jusqu'à ces jours passés,

l'idée ne m'était venue de troubler en leur possession les gens qui

ont dépouillé mon père. Seul, qu'avais-je besoin d'argent? Plus tard,

ô mon amie, je m'étais dit que je saurais conquérir la fortune qu'il

me faut pour obtenir votre main.

Vous m'aviez promis d'attendre, et il m'était doux de me dire que

je vous devrais à mes seuls efforts. Les événements ont anéanti mes

espérances. J'en suis, aujourd'hui, réduit à reconnaître que tous mes

efforts seraient inutiles. Attendre, patienter, ce serait risquer de

vous perdre. Dès lors, je n'hésite plus... Je veux ce qui est à moi,

je veux qu'on me restitue ce qu'on m'a volé.

A son accent, il était aisé de comprendre, et Mlle Gilberte le

comprenait bien, que sa résolution était désormais irrévocable.

--Malheureusement, continua-t-il, ce n'est pas immédiatement, ce n'est

pas ouvertement surtout, que je dois engager la lutte. Peut-être me

faudra-t-il ces mois de patience et de dissimulation, avant de

réunir des armes. D'ici là, je vais être forcé de renoncer à ma vie

solitaire, toute de travail et de méditation. Grâce au comte de

Villegré, qui met à ma disposition ses modestes économies, je vais me

rejeter dans le monde, y renouer mes relations, m'y créer de nouveaux

amis et me ménager des appuis... Mais avant tout, mon amie, j'ai une

prière à vous adresser. Si éloignée que soit la rue Saint-Gilles

du milieu où je vais vivre, il se peut qu'un écho de ma vie arrive

jusqu'à vous...

C'est avec une insistance inquiète que Mlle Gilberte fixait sur lui

ses beaux yeux tremblants.

Il semblait embarrassé.

--Eh bien? interrogea-t-elle.

--Eh bien! répondit-il, quoi que vous puissiez entendre dire de moi,

quoi que vous puissiez lire, je vous conjure de ne rien croire... Quoi

que vous appreniez, et si étrange que cela vous paraisse, dites-vous

bien que je poursuis inflexiblement mon but.

Ce n'est qu'en employant l'arme de mes ennemis, la ruse, que je puis

les vaincre. Quoi que je fasse, car, hélas! sais-je moi-même à quoi

j'en serai réduit? quelque rôle que je joue, rappelez-vous qu'il ne

sera pas une de mes actions, pas une de mes pensées qui ne tende à

rapprocher le jour béni où vous serez ma femme...

Il y avait dans sa voix tant et de si inexprimables tendresses, que la

jeune fille ne pouvait retenir ses larmes.

--Jamais, quoi qu'il arrive, je ne douterai de vous, Marius!

prononça-t-elle.

Il lui prit les mains, et les serrant d'une étreinte passionnée:

--Et moi, s'écria-t-il, je vous jure que, soutenu par votre souvenir,

il n'est pas de dégoût que je ne surmonte, pas d'obstacles que je ne

renverse!...

Il parlait si haut, que deux ou trois passants s'arrêtèrent.

Il s'en aperçut, et ramené brusquement au sentiment de la réalité:

--Malheureux que nous sommes! prononça-t-il tout bas et très-vite,

nous oublions ce que cette entrevue peut nous coûter!

Et il entraîna Mlle Gilberte de l'autre côté du boulevard, et tout en

regagnant la rue Saint-Gilles, par les rues désertes:

--C'est une imprudence affreuse que nous venons de commettre, reprit

M. de Trégars. Mais il fallait nous voir absolument; et nous n'avions

pas le choix des moyens. Maintenant, et pour longtemps, nous voilà

séparés. Tout ce que vous voudrez que je sache de vous, racontez-le

à ce digne Gismondo qui me rapporte fidèlement vos moindres paroles.

C'est par lui que vous aurez de mes nouvelles. Deux fois par semaine,

le mardi et le vendredi, à la tombée de la nuit, je passerai devant

votre maison. Je rentrerai enflammé d'une énergie nouvelle, si j'ai le

bonheur de vous apercevoir.

S'il survenait un événement extraordinaire, faites-moi un signe, et je

vous attendrai rue des Minimes... Mais c'est un expédient dont nous

ne devons user qu'avec la dernière circonspection... Je ne me

pardonnerais pas d'avoir risqué votre réputation.

Ils arrivaient à la rue Saint-Gilles; Marius s'arrêta.

--Il faut nous quitter, commença-t-il.

Mais alors seulement, Mlle Gilberte se rappela la lettre de M. de

Trégars, cette lettre qui avait été le prétexte qu'elle s'était donné

pour descendre.

La tirant de sa poche, et la lui tendant:

--Voici, dit-elle, le dépôt que tous m'avez confié.

Mais il la repoussa doucement.

--Non, répondit-il, gardez cette lettre, elle ne peut plus être

ouverte que par la marquise de Trégars.

Et portant à ses lèvres la main de la jeune fille, et d'une voix

profondément altérée:

--Adieu, murmura-t-il, bon courage et bon espoir!...

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 29 / 44 题