--Enfin, il a été donné à mes yeux de le contempler, et à mes bras de
le serrer contre ma poitrine.
C'est en ces termes, tout vibrant d'enthousiasme et de son plus
terrible accent, que le vieux maître italien annonça à Mlle Gilberte
qu'il venait de revoir ce fameux élève dont il attendait la fortune et
la gloire.
--Mais combien il est faible encore, ajoutait-il, et souffrant de ses
blessures! J'hésitais presque à le reconnaître, tant il est pâle et
amaigri.
La jeune fille ne l'écoutait plus. Un flot de vie inondait son coeur.
Ce moment effaçait toutes les douleurs et toutes les angoisses.
--Et moi aussi, pensait-elle, je le reverrai aujourd'hui!
Et, avec cet infaillible instinct de la femme qui aime, elle calculait
le moment où Marius de Trégars paraîtrait rue Saint-Gilles. Ce serait
à la tombée de la nuit, probablement, comme l'autre fois, lors de son
départ, c'est-à-dire vers les huit heures, puisqu'on était aux jours
les plus longs de l'année.
Or, ce jour-là, précisément, et à cette heure, Mlle Gilberte devait se
trouver seule à la maison. Il avait été convenu que sa mère, après le
dîner, irait rendre visite à Mme Desclavettes, qui était au lit,
à demi morte de la peur qu'elle avait eue pendant les dernières
convulsions de la Commune.
Donc, elle serait libre, elle n'aurait pas à inventer un mensonge pour
descendre quelques minutes.
Mais la réflexion ne devait pas tarder à jeter un nuage sur la joie
que, tout d'abord, elle avait ressentie de ce concours heureux de
circonstances.
Descendant au fond de son âme troublée, elle s'épouvantait de sa
faiblesse et de sa facilité à se décider à des démarches qui jadis lui
auraient paru monstrueuses. Qu'était donc devenue son énergie? Quel
vertige la frappait? Où serait la limite des concessions incessamment
plus grandes qu'arrachait à sa conscience cet amour, bien chaste,
assurément, et bien pur, mais que cependant elle ne pouvait avouer, et
qu'il lui fallait dissimuler comme une mauvaise action?
--S'il me restait une lueur de courage, pensait-elle, je ne
descendrais pas.
Oui, mais la voix des capitulations lui rappelait qu'elle avait à
rendre à Marius la lettre qu'il lui avait confiée, et lui criait
qu'après tant d'événements il devait avoir à lui dire des choses
importantes et qu'il était peut-être indispensable qu'elle sût.
Lorsque Mme Favoral sortit, Mlle Gilberte en était encore à prendre
une résolution définitive.
Mais elle avait la lettre dans sa poche, et son chapeau était à sa
portée.
Elle alla s'accouder à la fenêtre.
La rue était redevenue solitaire et silencieuse. A peine toutes les
minutes apercevait-on un passant. La nuit venait, et assez vite, même,
car de gros nuages chargés d'électricité se balançaient au-dessus de
Paris. La chaleur était accablante. Il n'y avait pas un souffle d'air.
Une à une, à mesure qu'approchait le moment où elle avait calculé que
paraîtrait Marius, les hésitations de la jeune fille se dissipaient
comme une fumée. Elle ne craignait plus qu'une chose: qu'il ne vînt
pas, ou qu'il ne fût venu déjà, et ne se fût éloigné désespéré de ne
l'avoir pas aperçue...
Déjà les objets devenaient moins distincts, et le gaz s'allumait au
fond des arrière-boutiques, lorsque enfin elle le reconnut, de l'autre
côté du trottoir. Il leva la tête en passant, et, sans s'arrêter,
il lui adressa un geste rapide, un geste suppliant, que seule elle
pouvait comprendre: «Je vous en conjure, venez!»
Le coeur battant à lui rompre la poitrine, la jeune fille s'élança
dans l'escalier. Mais c'est seulement en mettant le pied dans la
rue qu'elle put mesurer la grandeur des risques qu'elle courait.
Concierges et boutiquiers étaient assis devant leur porte et causaient
en prenant le frais. Tous la connaissaient. N'allaient-ils
pas s'étonner de la voir seule, dehors, à pareille heure?
Qu'adviendrait-il, s'il prenait à l'un d'eux la fantaisie de
l'épier?...
Cependant, elle poursuivit son chemin, répondant au salut des voisins,
qui, sur son passage, retiraient leur pipe de leur bouche et se
découvraient...
A vingt pas en avant elle apercevait Marius.
Mais il avait compris le danger, elle en fut convaincue, car au lieu
de tourner rue des Minimes, il suivit toute la rue Saint-Gilles, et ne
s'arrêta que de l'autre côté du boulevard Beaumarchais.
Alors, seulement, Mlle Gilberte le rejoignit. Et elle ne put retenir
un cri, en voyant combien terriblement il était pâle, comme un
mourant, et si faible, que très-évidemment il lui fallait un grand
effort pour se tenir debout et marcher.
--Ah! c'est une imprudence affreuse que d'être revenu! s'écria-t-elle.
Un peu de sang remonta aux joues de M. de Trégars, son visage
s'illumina, et d'une voix frémissante de passion contenue:
--L'imprudence eût été de rester loin de vous, prononça-t-il, je m'y
sentais mourir...
Ils étaient retirés tous deux contre la devanture d'une boutique
fermée, et ils étaient comme seuls, au milieu de la foule qui
circulait sur le boulevard, toute occupée de contempler les
effroyables dégâts de la Commune.
--Et d'ailleurs, poursuivait Marius, ai-je donc une minute à perdre?
Je vous ai demandé trois ans, quinze mois se sont écoulés et je ne
suis pas plus avancé que le premier jour. Lorsqu'a éclaté cette guerre
maudite, toutes mes mesures étaient prises. J'étais sûr d'arriver
rapidement à une fortune assez belle pour que votre père ne me refusât
pas votre main... Tandis que maintenant!...
--Eh bien?
--Toutes les conditions sont changées. L'avenir est trop incertain
pour que personne consente à engager ses capitaux. Le temps est
aux tripoteurs d'affaires, aux agioteurs à la petite semaine, aux
bonisseurs qui promettent, si on leur confie un petit écu, de rendre
six francs. Marcolet lui-même, à qui l'audace ne manque pas, et qui
croit fermement au succès de l'entreprise que nous avions conçue,
Marcolet me le disait hier. Il n'y a rien à tenter en ce moment, il
faut attendre...
Il y avait, dans son accent, une si poignante douleur, que la jeune
fille sentit ses yeux se mouiller.
--Nous attendrons donc, dit-elle avec une fausse gaieté.
Mais M. de Trégars hochait la tête.
--Est-ce possible? fit-il. Croyez-vous donc que j'ignore quelle vie
est la vôtre?...
Mlle Gilberte se redressa.
--Me suis-je jamais plainte? demanda-t-elle fièrement.
--Non. Votre mère et vous, toujours religieusement, vous avez gardé le
secret de vos souffrances, et il a fallu pour me les révéler un hasard
providentiel. Mais enfin, j'ai tout appris. Je sais que celle que
j'aime uniquement et de toute la puissance de mon être, est soumise au
despotisme le plus odieux, abreuvée d'outrages et condamnée aux plus
humiliantes privations. Et moi, qui mille fois donnerais ma vie pour
elle, je ne puis rien pour elle. L'argent élève entre nous une si
infranchissable barrière, que mon amour à moi, Marius de Trégars, est
une offense. Pour savoir quelque chose d'elle, j'en suis réduit
à inventer des complices. Si j'obtiens d'elle quelques minutes
d'entretien, je risque son honneur de jeune fille.
Gagnée par son émotion:
--Vous m'avez du moins délivrée de M. Costeclar, dit Mlle Gilberte.
--Oui, j'ai pu heureusement trouver des armes contre ce misérable.
Mais en trouverais-je contre tous ceux qui se présenteront? Votre père
est très-riche, et les hommes sont nombreux pour qui le mariage n'est
qu'une spéculation comme une autre...
--Douteriez-vous de moi?...
--Ah! je douterais de moi, plutôt!... Mais je sais quelles épreuves
vous a values votre refus d'épouser M. Costeclar, je sais quelle lutte
sans merci vous avez soutenue. Un autre prétendant peut se présenter,
et alors... Mais non, vous voyez bien que nous ne pouvons pas
attendre!...
--Que voulez-vous faire?...
--Je ne sais, ma détermination n'est pas arrêtée encore. Et cependant
Dieu sait quels ont été les efforts de mon intelligence, pendant ce
mois que je viens de passer sur un lit d'ambulance, pendant ce mois où
vous avez été mon unique pensée... Ah! tenez, quand j'y pense, je ne
trouve plus de paroles pour maudire l'insouciance avec laquelle je me
suis dépouillé de ma fortune!
Comme si elle eût entendu un blasphème, la jeune fille recula.
--Il est impossible, s'écria-t-elle, que vous regrettiez d'avoir payé
ce que devait votre père...
Un amer sourire crispait les lèvres de M. de Trégars.
--Et si je vous disais, répondit-il, que mon père, véritablement, ne
devait rien?...
--Oh!...
--Si je vous disais qu'on lui a pris toute sa fortune, plus de deux
millions, aussi audacieusement qu'un filou vole un mouchoir dans la
poche d'un passant?... Si je vous disais qu'en sa naïveté loyale, il
n'a été qu'un homme de paille, entre les mains d'habiles scélérats!...
Avez-vous donc oublié ce que disait le comte de Villegré?
Mlle Gilberte n'avait rien oublié.
--Le comte de Villegré, répondit-elle, prétendait qu'il était encore
temps de faire rendre gorge aux gens qui avaient dépouillé votre
père...
--Eh bien! oui! s'écria Marius, et je suis résolu à leur faire rendre
gorge!...
La nuit, cependant, était tout à fait venue. Les boutiques
s'éclairaient. Les employés du gaz, leur longue perche sur l'épaule,
passaient en courant, et, un à un, sur toute la ligne des boulevards,
les réverbères s'illuminaient.
Inquiet de ces clartés soudaines, M. de Trégars entraîna Mlle Gilberte
un peu plus loin, jusqu'à une sorte d'esplanade précédant l'escalier
qui conduit à la rue Amelot.
Et une fois là, s'accotant contre la rampe de fer:
--Déjà, poursuivit-il, lors de la mort de mon père, je soupçonnais les
manoeuvres abominables dont il a été victime. Il me parut indigne de
moi de vérifier mes soupçons. J'étais seul au monde, je n'avais
que des besoins restreints, j'étais persuadé que mes recherches me
donneraient, dans un avenir très-prochain, une fortune bien supérieure
à celle que j'abandonnais. Je trouvai quelque chose de noble et de
grand, et qui flattait ma vanité, à renoncer à tout, sans discussion,
sans procès, et à consommer ma ruine d'un trait de plume. Seul, parmi
mes amis, le comte de Villegré eut le courage de me dire que c'était
là une coupable folie, que le silence des dupes est la force des
fripons, que mes dédains feraient bien rire les gredins qu'ils
enrichissaient. Je répondis que je ne voulais pas voir le nom de
Trégars mêlé à des débats honteux, et que me taire, c'était honorer la
mémoire de mon père. Triple niais! Le seul moyen d'honorer mon père,
c'était de le venger, c'était d'arracher ses dépouilles aux misérables
qui avaient causé sa mort; aujourd'hui, je le vois clairement... Mais
avant de rien entreprendre, Gilberte, j'ai voulu prendre votre avis.
Debout, les bras pendants, la jeune fille écoutait de toutes les
forces de son attention.
Elle en était arrivée à confondre si complétement, dans sa pensée,
son avenir et celui de M. de Trégars, qu'elle ne voyait rien
d'extraordinaire à ce qu'il la consultât, lorsqu'il s'agissait de la
réalisation de leurs espérances, et qu'elle ne s'étonnait pas de se
voir là, avec lui, délibérant.
--Il faudrait des preuves, objecta-t-elle.
--Je n'en ai pas, malheureusement, répondit M. de Trégars, je n'en ai
pas, du moins, de positives, et telles qu'il les faut pour s'adresser
à la justice. Mais je crois pouvoir m'en procurer. Mes soupçons
d'autrefois sont devenus une certitude. Le même hasard qui m'a permis
de vous délivrer des obsessions de M. Costeclar, a mis entre mes mains
des indications précieuses...
--Alors il faut agir, prononça résolument Mlle Gilberte...
Un instant Marius hésita, comme s'il eût cherché des expressions pour
ce qu'il lui restait encore à dire. Puis:
--Il est de mon devoir, reprit-il, de ne vous rien cacher de la
vérité. La tâche est lourde. Les intrigants obscurs d'il y a dix ans
sont devenus de gros financiers, retranchés derrière leurs sacs d'écus
comme derrière un rempart inexpugnable. Isolés jadis, ils ont su
grouper autour d'eux des intérêts puissants, des complices haut
placés, et des amis dont la grande situation les protége. Ayant
réussi, ils sont absous. Ils ont pour eux ce qu'on appelle la
considération publique, cette chose idiote qui se compose de
l'admiration des imbéciles, de l'approbation des gredins, et du
concert des vanités intéressées. Quand ils passent, au galop de
leurs chevaux, dans le nuage de poussière que soulève leur voiture,
insolents, impudents, gonflés de l'épaisse fatuité de l'argent, on
salue jusqu'à terre.
On dit: «Ce sont d'habiles gens!» Et dans le fait, oui, adresse ou
bonheur, ils ont jusqu'ici évité la police correctionnelle, où tant
d'autres sont allés s'échouer. Ceux qui les méprisent en ont peur et
leur tendent la main. Ils sont d'ailleurs assez riches pour ne plus
voler eux-mêmes... ils ont des employés pour cela.
L'énergie du mépris donnait à M. de Trégars une vigueur nouvelle,
pendant qu'il traçait ce sombre tableau de sa situation.
Et c'est d'une voix âpre et brève qu'il poursuivait:
--Si je vous dis ces choses, ô mon amie, c'est que je vais engager une
partie décisive, et que je ne suis pas sûr de la gagner. Je ne m'abuse
pas. Le jour où j'élèverai la voix pour accuser, ce sera contre moi
une clameur furibonde.
Je verrai se dresser tout ce que Paris compte de financiers suspects,
de louches industriels, des tripoteurs véreux, tous les faiseurs
enrichis, tous ceux dont la fortune est greffée sur une gredinerie.
C'est une armée. On voudra savoir quel est ce trouble-fête, ce fou
furieux, qui s'avise de fouiller dans le passé des gens, et de
réveiller des histoires oubliées. On dira que je n'ai pas un sou, et
que ceux que j'accuse ont des millions. Alors, ce sera moi, peut-être,
qui passerai pour un malhonnête homme. On tâchera de prouver que je
spécule sur le scandale, et que tous les millionnaires sont exposés à
rencontrer des gens qui essayent de les faire chanter.
Mais Mlle Gilberte n'était pas de celles que la lutte épouvante.
--Qu'importe!... s'écria-t-elle.