XXI

Mlle Gilberte était loin déjà, que Marius de Trégars demeurait encore

immobile, à l'angle du trottoir, la suivant des yeux, dans la nuit.

Elle se hâtait, trébuchant sur les pavés inégaux de la chaussée.

Quittant Marius, elle retombait sur terre, de toutes les hauteurs du

rêve, l'illusion décevante s'évanouissait, et rentrée dans le domaine

de la triste réalité, l'inquiétude la poignait.

Depuis combien de temps était-elle dehors? Elle l'ignorait; et il

lui était impossible de s'en rendre compte. Mais il se faisait tard,

évidemment, les boutiques se fermaient.

Cependant, elle arrivait à la maison paternelle. Se reculant, elle

leva la tête. Les fenêtres du salon étaient éclairées.

--Ma mère est de retour! se dit-elle avec une horrible trépidation

intérieure.

Elle ne s'en dépêcha pas moins de monter, et juste comme elle arrivait

sur le palier, Mme Favoral ouvrait la porte de l'appartement, se

disposant à descendre.

--Enfin, tu m'es rendue! s'écria la pauvre mère, dont cette seule

exclamation trahissait les sinistres appréhensions. Je sortais,

j'allais te chercher, au hasard, je ne sais où, par les rues...

Et attirant sa fille dans le salon, et la serrant entre ses bras, avec

une tendresse convulsive:

--Où étais-tu? interrogea-t-elle. D'où viens-tu! Sais-tu qu'il est

plus de neuf heures?...

Tel avait été, pendant toute cette soirée, le trouble de Mlle

Gilberte, qu'elle n'avait pas même songé à chercher un prétexte

pour justifier son absence. Maintenant il était trop tard. Quelle

explication, d'ailleurs, eût paru plausible?

Au lieu de répondre:

--Eh! chère mère, fit-elle, avec un sourire contraint, est-ce qu'il ne

m'est pas arrivé vingt fois de descendre ainsi dans le quartier!

Mais c'en était fait de la confiante crédulité de Mme Favoral.

--Si j'ai été aveugle, Gilberte, interrompit-elle, mes yeux cette fois

s'ouvrent à l'évidence. Il y a dans ta vie un mystère, quelque chose

d'extraordinaire que je n'ose m'expliquer.

La jeune fille se redressa, et plongeant dans les yeux de sa mère son

beau regard clair:

--Me soupçonnerais-tu donc de quelque chose de mal? s'écria-t-elle.

Du geste, Mme Favoral l'arrêta.

--Une jeune fille qui se cache de sa mère fait toujours mal,

prononça-t-elle. Il y a longtemps que pour la première fois j'ai eu le

pressentiment que tu te cachais de moi. Mais quand je t'ai interrogée,

tu as réussi à endormir mes doutes. Tu as abusé de ma confiance et de

ma faiblesse.

Ce reproche était le plus cruel qu'on pût adresser à Mlle Gilberte. Un

flot de sang empourpra ses joues, et d'une voix ferme:

--Eh bien, oui, fit-elle, j'ai un secret!

--Mon Dieu!

--Et si je ne te l'ai pas confié, c'est que c'est aussi le secret

d'un autre. Oui, je l'avoue, j'ai été d'une imprudence sans nom, j'ai

franchi toutes les bornes des convenances et des conventions sociales,

je me suis exposée aux pires calomnies... Mais, je le jure, je n'ai

rien fait que ma conscience me reproche, rien dont j'aie à rougir,

rien que je regrette, rien que je ne sois prête à faire encore demain!

--Gilberte!

--Je me suis tue, c'est vrai; mais c'était mon devoir. Seule je devais

garder la responsabilité de mes actes. Ayant seule librement engagé

mon avenir, je voulais être seule à supporter le fardeau de mes

anxiétés. Je me serais éternellement reproché d'ajouter ce souci

encore à tes autres chagrins...

Mme Favoral était consternée. De grosses larmes lentement roulaient le

long de ses joues flétries.

--Ne vois-tu donc pas, balbutia-t-elle, que toutes mes souffrances

passées n'étaient rien, près de ce que j'endure aujourd'hui? Mon Dieu!

par quelle faute que j'ignore ai-je mérité tant d'épreuves! Pas une

des douleurs d'ici-bas ne doit-elle donc m'être épargnée! Et c'est par

ma fille que je suis frappée le plus rudement!...

C'était plus que n'en pouvait supporter Mlle Gilberte. Son coeur se

brisait de voir ainsi couler les larmes de sa mère, de cet ange de

douceur et de résignation.

Lui jetant les bras autour du cou, et lui baisant les yeux:

--Mère, murmura-t-elle, mère adorée, je t'en supplie, ne pleure pas

ainsi. Parle-moi! Que veux-tu que je fasse?

Doucement la pauvre femme se dégagea.

--Dis-moi la vérité, répondit-elle.

N'était-il pas sûr que c'était là ce que Mme Favoral demanderait;

qu'elle ne pouvait même demander que cela!

Ah! combien mieux mille fois la jeune fille eût préféré une scène

brutale de son père, et des violences qui eussent exalté son énergie

au lieu de la briser!

Essayant de gagner du temps:

--Eh bien! oui, répondit-elle, je te dirai tout, ma mère, mais pas

maintenant, demain, plus tard...

Elle allait céder, cependant, lorsque l'arrivée de son père lui coupa

la parole.

Le caissier du _Crédit mutuel_ était fort guilleret ce soir-là, il

chantonnait, ce qui ne lui arrivait pas quatre fois l'an, ce qui était

chez lui l'indice certain de la plus extrême satisfaction.

Mais il s'arrêta net en voyant la physionomie bouleversée de sa femme

et de sa fille.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il.

--Rien, se hâta de répondre Mlle Gilberte, absolument rien, mon père.

D'un air ironique, il haussait les épaules.

--Alors, c'est pour vous distraire que vous pleurez, dit-il? Tenez,

soyez donc franches, une fois en votre vie, et avouez-moi que Maxence

a encore fait quelque fredaine.

--Vous vous trompez, mon père, je vous le jure.

Il n'en demanda pas davantage, n'étant pas questionneur de son

naturel, soit qu'il se souciât infiniment peu de ce qui touchait

sa famille, soit qu'il comprît vaguement que ses façons d'agir lui

enlevaient tout droit à la confiance des siens.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, d'un ton bourru, allons nous

coucher. J'ai tant pioché aujourd'hui que je suis exténué. Parbleu!

ceux qui prétendent que les affaires sont mortes me font bien rire!

Jamais M. de Thaller n'avait été en passe de gagner autant d'argent.

Quand il parlait, on obéissait. De telle sorte que Mlle Gilberte se

trouvait avoir toute la nuit devant elle pour reprendre possession

d'elle-même, repasser dans son esprit les événements de la soirée, et

délibérer froidement sur le parti qu'elle avait à prendre.

Car il n'y avait pas à s'abuser. Dès le lendemain, Mme Favoral

renouvellerait ses instances.

Que lui dire?... Tout?

Mlle Gilberte s'y sentait portée par toutes les aspirations de son

coeur, par la certitude d'une indulgente complicité, par la pensée de

trouver dans une âme amie l'écho de ses joies et de ses douleurs et de

toutes ses espérances.

Oui, mais Mme Favoral était toujours cette même femme dont les plus

belles résolutions s'évanouissaient sous les regards de son mari.

Qu'un prétendant se présentât, qu'une lutte s'engageât, comme pour M.

Costeclar, aurait-elle la force de se taire? Non!

Alors, ce serait avec M. Favoral une scène épouvantable. Il irait

peut-être trouver M. de Trégars. Quel scandale! Car il était homme

à ne rien ménager. Et un nouvel obstacle se dresserait plus

insurmontable que les autres.

Mlle Gilberte songeait aussi aux projets de Marius, à cette partie

terrible qu'il allait jouer, et dont l'issue devait décider de leur

sort. Il lui en avait dit assez, pour qu'elle en comprît tous les

périls, et qu'il pouvait suffire d'une indiscrétion pour anéantir

les résultats de plusieurs mois de patience et d'efforts. Parler,

n'était-ce pas d'ailleurs abuser de la confiance de Marius? Comment

espérer qu'un autre garde un secret qu'on ne sait pas garder soi-même?

Enfin, après de longues et pénibles hésitations, elle décida que le

silence lui était imposé, et qu'elle ne se laisserait arracher que de

vagues explications.

C'est donc inutilement que le lendemain et les jours qui suivirent,

Mme Favoral essaya d'obtenir cet aveu, qu'elle avait vu en quelque

sorte monter jusqu'aux lèvres de sa fille. A ses adjurations

passionnées, à ses larmes, à ses ruses même, invariablement Mlle

Gilberte opposait des réponses équivoques, un récit à travers lequel

on ne pouvait rien deviner, qu'un de ces romans enfantins qui

s'arrêtent à la préface, un de ces amours pour un héros chimérique

comme il en éclôt dans le cerveau des pensionnaires.

Il n'y avait rien là de rassurant pour une mère, et Mme Favoral

connaissait trop l'invincible obstination de sa fille pour espérer la

vaincre.

Elle n'insista plus, parut convaincue, et se promit une surveillance

de tous les instants.

Mais c'est vainement qu'elle déploya toute la pénétration dont elle

était capable, et une vigilance qui ne se relâchait pas. La plus

sévère attention ne lui révéla pas un fait suspect, pas une

circonstance dont elle pût tirer une induction. Si bien qu'elle

finissait par se dire:

--Me serais-je donc trompée?...

C'est que Mlle Gilberte n'avait pas tardé à se sentir épiée, et

s'observait avec une circonspection tenace, que jamais on n'eût

attendue de son caractère résolu et impatient de toute contrainte.

Elle s'était imposé une sorte d'insouciance enjouée dont elle ne se

départait plus, veillant sur tous les mouvements de sa physionomie, et

se défendant de ces accès de rêverie vague où elle tombait autrefois.

Deux semaines de suite, craignant d'être trahie par ses regards, elle

eut le courage de ne se point montrer à la fenêtre à l'heure où elle

savait que devait passer Marius.

Elle était d'ailleurs fort exactement tenue au courant des

alternatives de la campagne entreprise par M. de Trégars.

Enthousiaste plus que jamais de son élève, le signor Gismondo Pulci

ne cessait de chanter ses louanges, et c'était avec une telle pompe

d'expression et une si curieuse exubérance de gestes, que Mme Favoral

s'en amusait beaucoup, et que les jours où elle assistait à la leçon

de sa fille, elle était la première à demander:

--Eh bien, ce fameux élève?

Et selon ce que lui avait dit Marius:

--Il nage dans la plus pure satisfaction, répondait le candide

maëstro, tout lui réussit à miracle, et bien au delà de ses

espérances.

Ou encore, fronçant les sourcils:

--Il était triste hier, disait-il, par suite d'une déception

inattendue. Mais il ne perd pas courage, nous réussirons.

La jeune fille ne pouvait s'empêcher de sourire, de voir ainsi sa

mère aider l'inconsciente complicité du signor Gismondo. Puis elle se

reprochait d'avoir souri, et d'en être venue, par une pente insensible

et fatale, à s'égayer d'une duplicité dont elle eût rougi en d'autres

temps, comme de la dernière humiliation.

En dépit d'elle-même cependant, cette partie qui se jouait entre

elle et sa mère, et dont son secret était l'enjeu, finissait par

la passionner. C'était un intérêt toujours palpitant, dans sa

vie jusqu'alors si morne, et une source d'émotions incessamment

renouvelées.

--Et d'ailleurs, songeait-elle, est-ce que Marius a hésité à prendre

un rôle qui révoltait sa loyauté? A-t-il balancé, quand il a vu que

c'était le seul moyen de vaincre, à lutter de ruse et de perfidie avec

les intrigants qui ont dépouillé son père?

Qui sait à quelles manoeuvres souterraines il se condamne, lui, si

fier, et à quelles intrigues compliquées?

Et cette communauté de souffrances la consolait un peu, car il lui

semblait qu'en agissant comme elle faisait, elle contribuait pour une

certaine part au succès, et qu'elle jetait son grain de sable dans la

balance de leurs destinées.

Mais la dissimulation d'une jeune fille, si naïve et inexpérimentée

qu'on la suppose, aura toujours raison de la diplomatie d'une mère, si

clairvoyante qu'elle soit.

Les semaines s'ajoutant aux jours et les mois aux semaines, Mme

Favoral se relâcha d'une surveillance inutile et peu à peu l'abandonna

presque complétement. Elle se disait bien toujours que sa fille à un

moment donné avait en quelque chose d'extraordinaire, mais elle était

persuadée que ce quelque chose était oublié.

De telle sorte qu'aux jours convenus, Mlle Gilberte pouvait s'accouder

à sa fenêtre, sans craindre qu'on vînt lui demander compte de

l'émotion qui la remuait, quand apparaissait M. de Trégars.

A l'heure dite, invariablement, avec une ponctualité à faire honte à

l'exactitude de M. Favoral, il tournait le coin de la rue de Turenne,

il échangeait avec la jeune fille un rapide regard et poursuivait son

chemin.

La santé lui était complétement revenue, et avec la santé cette grâce

virile et puissante, qui résulte du parfait équilibre de la souplesse

et de la force. Mais il avait renoncé à sa mise presque pauvre

d'autrefois. Il était vêtu, maintenant, avec cette élégance recherchée

et simple, cependant, qui trahit à première vue le merle blanc qu'on

appelle «un homme comme il faut.»

Et tout en l'accompagnant des yeux, pendant qu'il remontait vers le

boulevard Beaumarchais, Mlle Gilberte sentait des bouffées de joie et

d'orgueil lui monter du fond de l'âme.

--Qui jamais imaginerait, pensait-elle, que ce jeune homme qui s'en

va là-bas est mon fiancé, et que peut-être le jour n'est pas loin où,

devenue sa femme, je m'appuierai à son bras? Qui se douterait que

toutes mes pensées lui appartiennent, et que c'est pour moi que,

renonçant aux ambitions de toute sa vie, il poursuit un nouveau but?

Qui donc soupçonnerait que c'est pour Gilberte Favoral que le marquis

de Trégars se promène rue Saint-Gilles?...

Et, positivement, cette promenade au Marais n'était pas sans quelque

mérite, car l'hiver était venu, étendant une épaisse couche de boue

sur le pavé de toutes ces petites rues, qu'oublient toujours les

balayeurs.

L'intérieur du caissier du _Crédit mutuel_ avait repris ses habitudes

d'avant la guerre, sa somnolente monotonie à peine troublée par

les dîners du samedi, par les naïvetés de M. Desclavettes ou les

calembours du papa Desormeaux.

Maxence, cependant, n'habitait plus avec ses parents.

Rentré à Paris aussitôt après la Commune, et ne se sentant plus

d'humeur à subir le despotisme paternel, Maxence était allé s'établir

dans un petit appartement du boulevard du Temple, et il avait fallu

les vives instances de sa mère pour le décider à venir tous les soirs

dîner rue Saint-Gilles.

Fidèle au serment fait à sa soeur, il travaillait ferme, mais il n'en

était guère plus avancé. Le moment était loin d'être propice,

et l'occasion que tant de fois il avait laissé échapper ne se

représentait plus.

Faute de mieux, il gardait son emploi d'auxiliaire au chemin de fer,

et comme deux cents francs par mois ne lui suffisaient pas, il passait

une partie des nuits à copier des rôles pour le successeur de Me

Chapelain.

--Il te faut donc bien de l'argent? lui disait sa mère, lorsqu'elle

lui voyait les yeux un peu rouges.

--Tout est si cher! répondait-il avec un sourire qui valait une

confidence et que pourtant Mme Favoral ne comprenait pas.

Il n'en avait pas moins, petit à petit, et par à-compte, payé ses

créanciers. Le jour où il tint enfin leurs factures acquittées, il les

présenta fièrement à son père, le priant de le faire entrer au _Crédit

mutuel_, où, avec infiniment moins de peine, il gagnerait bien

davantage.

Mais dès les premiers mots, M. Favoral se mit à ricaner.

--Me supposez-vous donc une dupe aussi facile que votre mère?

s'écria-t-il... Croyez-vous donc que je ne sais pas la vie que vous

menez?

--Ma vie est celle d'un pauvre diable qui pioche tant qu'il peut.

--En vérité!... Alors comment ne cesse-t-on de voir chez vous des

femmes dont les allures et les toilettes font scandale dans le

quartier?

--On vous a trompé, mon père.

--J'ai vu.

--C'est impossible! Laissez-moi vous expliquer...

--Rien, ce serait perdre vos peines. Vous êtes et resterez toujours le

même, et ce serait de la démence, à moi, que de faire admettre dans

une administration où je jouis de l'estime de tous, un garçon qui,

d'un jour à l'autre, fatalement, sera précipité dans la boue par

quelque créature perdue.

De telles discussions n'étaient pas faites pour rendre plus cordiales

les relations du père et du fils. A diverses reprises, M. Favoral

avait donné à entendre que du moment où Maxence logeait dehors, il

pourrait bien aussi y dîner. Et il lui eût signifié de le faire,

évidemment, s'il n'eût été retenu par un reste de respect humain et la

crainte du qu'en dira-t-on.

D'un autre côté, l'amer regret d'avoir peut-être gâté sa vie,

l'incertitude de l'avenir, la gêne présente, toutes les convoitises

inassouvies de la jeunesse, entretenaient Maxence dans un état de

perpétuelle irritation.

Pour le calmer, l'excellente Mme Favoral s'épuisait en raisonnements.

--Ton père est dur pour nous, disait-elle, mais l'est-il moins pour

lui-même? Il ne pardonne rien, mais il n'a jamais eu besoin d'être

pardonné. Il ne comprend pas la jeunesse, mais jamais il n'a été jeune

et il était à vingt ans aussi grave et aussi froid que tu le vois.

Comment s'expliquerait-il le plaisir, lui à qui jamais l'idée n'est

venue de prendre une heure de distraction?...

--Ai-je donc commis des crimes, pour être ainsi traité par mon père?

s'écriait Maxence.

Et rouge de colère et serrant les poings:

--Notre existence, ici, n'est-elle pas inouïe? Toi, pauvre mère, tu

n'as jamais eu la libre disposition de cent sous. Gilberte emploie ses

journées à retourner ses robes après les avoir fait teindre. J'en suis

réduit à une place d'expéditionnaire. Et mon père a cinquante mille

livres de rentes!...

C'est à ce chiffre, en effet, que les plus modérés portaient la

fortune de M. Favoral.

M. Chapelain, bien renseigné, supposait-on, ne se gênait pas pour

insinuer que ce cher Vincent, outre qu'il était le caissier du _Crédit

mutuel_, devait en être un des principaux intéressés.

Or, à en juger par le dividende qu'il venait de distribuer, le Crédit

mutuel avait dû, depuis la guerre, réaliser des bénéfices énormes.

Toutes ses entreprises réussissaient, et il était sur le point de

lancer un emprunt étranger, qui allait infailliblement remplir ses

caisses à les faire craquer.

M. Favoral, d'ailleurs, se défendait mal de ces accusations d'opulence

cachée. Quand M. Desormeaux lui disait:

--Là, voyons, entre nous, franchement, combien avez-vous de millions?

Il avait une si étrange façon de répondre qu'on se trompait bien, que

la conviction des autres s'en affermissait. Et dès qu'ils avaient

quelques milliers de francs d'économies, ils s'empressaient de les lui

apporter, pour qu'il les fit valoir, imités en cela par bon nombre de

rentiers du quartier, qui se disaient entre eux:

--Cet homme-là est plus sûr que la Banque!

Millionnaire ou non, le caissier du _Crédit mutuel_ n'en était pas

moins de jour en jour plus difficile à vivre.

Si les étrangers, les gens qui n'avaient avec lui que des rapports

superficiels, si ses hôtes du samedi eux-mêmes, ne découvraient en lui

aucun changement appréciable, sa femme et ses enfants suivaient avec

une surprise inquiète les modifications de son humeur.

Si au dehors il semblait toujours le même homme, impassible,

méticuleux et grave, il se montrait dans son intérieur plus quinteux

qu'une vieille fille, agité, nerveux et sujet à d'inexplicables

lubies.

Après être resté des trois ou quatre jours sans desserrer les dents,

tout à coup il se mettait à discourir sur toutes sortes de sujets avec

une agaçante volubilité. Au lieu de tremper abondamment son vin,

comme autrefois, il s'était mis à le boire pur et il en buvait assez

fréquemment deux bouteilles à son repas, s'excusant sur le besoin

qu'il avait de se remonter un peu après des travaux excessifs.

Il lui prenait alors des accès de gaieté grossière, et il racontait

des anecdotes singulières, entremêlées de mots d'argot que Maxence

était seul à comprendre.

Le matin du premier de l'an 1872, en se mettant à table pour déjeuner,

il jeta sur la table un rouleau de cinquante louis, en disant à ses

enfants:

--Voilà vos étrennes! partagez et achetez-vous tout ce que vous

voudrez.

Et comme ils le regardaient, béants, hébétés de stupeur:

--Eh bien! quoi! ajouta-t-il en jurant, est-ce qu'il ne faut pas de

temps à autre faire danser les écus?...

Ces mille francs inattendus, Maxence et Mlle Gilberte les employèrent

à acheter un châle dont leur mère avait envie depuis plus de dix ans.

Elle riait et elle pleurait, de plaisir et d'attendrissement, la

pauvre femme, et tout en le drapant sur ses épaules:

--Allez, chers enfants, disait-elle, votre père, au fond, n'est pas un

méchant homme!

C'est ce dont ils ne paraissaient pas bien convaincus.

--Ce qui est plus sûr, objecta Mlle Gilberte, c'est que, pour se

permettre une pareille générosité, il faut que papa soit terriblement

riche.

M. Favoral n'avait pas assisté à cette scène. Les comptes de fin

d'année le retenaient si impérieusement à sa caisse, qu'il fut

quarante-huit heures sans rentrer. Un voyage qu'il fut obligé de faire

pour M. de Thaller lui prit le reste de la semaine.

Mais, à son retour, il semblait satisfait et tranquille.

Sans abandonner sa situation au _Crédit mutuel_, il allait,

racontait-il, s'associer à MM. Jottras, à M. Saint-Pavin, du _Pilote

financier_, et à M. Costeclar, pour exploiter la concession d'un

chemin de fer étranger.

M. Costeclar était la tête de cette entreprise, dont les énormes

bénéfices étaient si assurés et si clairs, qu'on pouvait les chiffrer

d'avance.

Et à ce sujet:

--Va, tu as eu bien tort, disait-il à Mlle Gilberte, de ne pas te

dépêcher d'épouser Costeclar quand il voulait de toi. Jamais tu ne

retrouveras un parti qui le vaille. Un homme qui avant dix ans sera

une puissance financière!...

Le nom seul de Costeclar avait le don d'irriter la jeune fille.

--Je vous croyais brouillés, dit-elle à son père.

Il dissimula mal un certain embarras.

--Nous l'avons été, en effet, répondit-il, parce qu'il n'a jamais

voulu me dire pourquoi il se retirait, mais on se raccommode toujours

quand on a des intérêts communs.

Autrefois, certes, avant la guerre, jamais M. Favoral ne fût entré

dans de tels détails. Mais il devenait presque communicatif.

Mlle Gilberte, qui l'étudiait avec l'attention de l'intérêt en éveil,

croyait reconnaître qu'il cédait à ce besoin d'expansion plus fort que

la volonté, qui obsède quiconque porte en soi un lourd secret.

Tandis que pendant vingt années il n'avait pour ainsi dire jamais

soufflé mot de la famille de Thaller, voici que maintenant il ne

cessait d'en parler.

Il disait à ses amis du samedi, le train princier du baron, le nombre

de ses domestiques et de ses chevaux, la couleur de ses livrées,

les fêtes qu'il donnait, ce qu'il dépensait à l'Hôtel des ventes en

tableaux et en bibelots, et jusqu'au nom de ses maîtresses, car le

baron se respectait trop pour ne pas déposer chaque année quelques

milliers de louis aux pieds de quelque fille assez en vue pour

occuper les journaux de sa personne et de ses équipages. M. Favoral

n'approuvait pas le baron, il le déclarait.

Mais c'est avec une sorte d'amertume haineuse qu'il parlait de la

baronne. Il lui était impossible, affirmait-il à ses hôtes, d'évaluer,

même approximativement, les sommes fabuleuses gaspillées par elle,

éparpillées, jetées à tous les vents. Car elle n'était pas prodigue,

elle était la prodigalité même, cette prodigalité idiote, absurde,

inconsciente, qui fond les fortunes en un tour de main, qui ne sait

même pas demander à l'argent la satisfaction d'un petit besoin, d'un

désir, d'une fantaisie quelconque.

Il citait d'elle des traits inouïs, des traits qui faisaient bondir

Mme Desclavettes sur sa chaise, expliquant qu'il tenait ces détails de

la confiance de M. de Thaller, qui souvent l'avait chargé de payer les

dettes de sa femme, et aussi de la baronne, qui ne se gênait pas

pour venir à la caisse lui demander vingt francs, car tel était

son désordre, qu'après avoir emprunté toutes les économies de ses

domestiques, souvent elle n'avait pas deux sous à jeter à un pauvre du

fond de sa voiture.

Mme de Thaller ne plaisait guère, non plus, au caissier du _Crédit

mutuel_.

Elevée au hasard, à l'office bien plus qu'au salon, jusques vers douze

ans, et plus tard traînée par sa mère n'importe où, aux courses, aux

premières représentations, aux eaux, aux bains de mers, toujours

escortée d'un escadron de jeunes messieurs de la Bourse, Mlle de

Thaller avait adopté un genre qu'on eût trouvé détestable chez

un jeune homme. Dès qu'une mode hasardée paraissait, elle se

l'appropriait, ne trouvant jamais rien d'assez excentrique pour se

faire remarquer. Elle montait à cheval, faisait des armes, fréquentait

le tir aux pigeons, parlait argot, chantait les chansons de Thérésa,

vidait lestement une coupe de champagne et fumait une cigarette...

Les convives étaient ahuris.

--Ah ça, mais ces gens-là doivent dépenser des millions, interrompit

M. Chapelain.

M. Favoral tressauta comme si brusquement on lui eût frappé sur

l'épaule.

--Baste! ils sont si riches, répondit-il, si effroyablement riches!...

Il changea de conversation ce soir-là, mais le samedi suivant, dès le

commencement du dîner:

--Je crois bien, dit-il, que M. de Thaller vient de découvrir un mari

pour sa fille.

--Tous mes compliments! s'écria M. Desormeaux. Et quel est ce hardi

gaillard?

Le caissier leva les épaules.

--Un gentilhomme, parbleu! répondit-il. Est-ce que ce n'est pas de

tradition? Est-ce que dès qu'un financier a son million, il ne se met

pas en quête d'un noble ruiné pour lui donner sa fille?

Un de ces pressentiments douloureux comme il en tressaille aux

derniers replis de l'âme, fit pâlir Mlle Gilberte. Il lui annonçait,

ce pressentiment, une chose absurde, ridicule, invraisemblable, et

cependant, elle était sûre qu'il ne la trompait pas. Elle en était si

sûre, qu'elle se leva sous prétexte de chercher quelque chose dans

le buffet, en réalité pour dissimuler l'émotion affreuse qu'elle

prévoyait.

--Et ce gentilhomme?... interrogea M. Chapelain.

--Est un marquis, s'il vous plaît. M. le marquis de Trégars.

Eh bien! oui, c'est ce nom que Mlle Gilberte attendait, et

très-heureusement, car elle eut assez de puissance sur soi pour

retenir le cri qui jaillissait de sa gorge.

--Cependant, le mariage n'est pas encore fait, poursuivait M. Favoral.

Ce marquis n'est pas si ruiné qu'on le puisse faire passer par tout

ce qu'on voudrait. Il est vrai que la baronne y tient, oh!

considérablement.

Une discussion qui s'éleva empêcha Mlle Gilberte d'en apprendre

davantage, et dès que le dîner, qui lui parut éternel, fut fini, elle

se plaignit d'un violent mal de tête, et se réfugia dans sa chambre.

Elle «tremblait la fièvre,» ses dents claquaient. Et cependant elle ne

pouvait croire que Marius la trahît, ni qu'il eût la pensée d'épouser

une jeune fille telle que M. Favoral l'avait décrite, et pour de

l'argent! Pouah! Non, ce n'était pas admissible.

Mais elle avait beau se rappeler que Marius lui avait fait jurer de

ne rien croire de ce qu'on dirait de lui, sa journée du dimanche fut

affreuse, et elle faillit sauter au cou du signor Gismondo, quand en

lui donnant leçon, le lundi:

--Mon pauvre élève, lui dit-il, est désolé. On a parlé pour lui d'un

mariage dont l'idée seule lui fait horreur, et il tremble que le bruit

n'en vienne jusqu'à une fiancée qu'il a dans son pays et qu'il adore

uniquement.

Après cela, Mlle Gilberte devait être rassurée. Elle l'était. Et

pourtant, il lui restait au coeur une invincible tristesse. Que

ce projet de mariage se rattachât au plan combiné par Marius pour

reconquérir sa fortune, c'est ce dont elle ne pouvait douter; mais

alors, comment s'adressait-il à M. de Thaller? Quels étaient donc ces

gens qui avaient dépouillé le marquis de Trégars?...

Telles étaient ses préoccupations, ce samedi où le commissaire de

police se présenta rue Saint-Gilles, pour arrêter M. Favoral, accusé

d'un détournement de dix à douze millions.

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 30 / 44 题