Mais le caissier du _Crédit mutuel_ ne ménageait aux siens aucune
surprise nouvelle. Si les moyens différaient, c'était toujours le même
but qu'il poursuivait avec une ténacité d'insecte. Où les rigueurs
avaient échoué, il pensait réussir par la douceur, et voilà tout.
Seulement, il était trop neuf à ce rôle d'hypocrites mansuétudes, pour
tromper personne. A tout moment se dénouait son masque de souriante
débonnaireté. La griffe perçait sous son patelinage, et sa voix
tremblait de colère contenue au plus attendrissant de ses phrases
mielleuses.
Il se berçait, d'ailleurs, d'étranges illusions.
Parce que quarante-huit heures durant il avait joué au bonhomme, parce
qu'un dimanche il avait conduit sa femme et sa fille en voiture au
bois de Vincennes, parce qu'il avait donné à Maxence un billet de cent
francs, il s'imaginait que c'était fini, et que le passé était effacé,
oublié, pardonné.
Et attirant Gilberte sur ses genoux:
--Eh bien! fillette, disait-il, tu vois que je ne t'importune plus, et
que je te laisse bien libre!... Je suis plus raisonnable que toi!
Mais, d'un autre côté, et selon une expression qui lui échappa plus
tard, il essayait de tourner l'ennemi.
Il faisait tout pour répandre et accréditer dans le quartier le bruit
du mariage de Mlle Gilberte avec un financier colossalement riche,
ce jeune homme si élégant qu'on voyait venir dans un coupé à deux
chevaux. Et Mme Favoral ne pouvait plus entrer chez un fournisseur
sans qu'on la complimentât, à mots couverts, d'avoir trouvé, pour sa
fille, un si magnifique établissement.
On devait en parler bien haut, puisque l'écho des cancans arriva
jusqu'aux oreilles distraites du signor Gismondo Pulci.
Un jour, interrompant brusquement la leçon:
--Vous vous mariez, signora? demanda-t-il.
Le jeune fille tressaillit.
Ce qu'avait appris le vieil Italien, il ne tarderait pas à l'apprendre
à Marius. Il était donc urgent de le détromper.
--Il a, en effet, été question d'un mariage, cher maëstro,
répondit-elle.
--Ah! ah!
--Seulement mon père ne m'avait pas consultée. Ce mariage, je vous le
jure, n'aura pas lieu.
Elle s'exprimait d'un ton de si ardente conviction que le bonhomme en
était tout ébahi, ne soupçonnant guère que ce n'était pas à lui que
s'adressait ce désaveu si énergique.
--Ma destinée est irrévocablement fixée, ajouta Mlle Gilberte. Je ne
consulterai, pour me marier, que les inspirations de mon coeur.
Cependant, c'était contre elle comme une conjuration. M. Favoral avait
réussi à intéresser au succès de ses desseins ses hôtes habituels, non
M. et Mme Desclavettes, séduits dès le premier soir, mais M. Chapelain
et le papa Desormeaux lui-même. De sorte que c'était à qui prétendrait
faire entendre raison à cette «chère enfant,» et l'éclairer de ses
conseils.
--Il faut, disait-elle à son frère, que notre père ait, à cette
alliance, un intérêt bien plus considérable encore qu'il ne l'a laissé
entrevoir.
C'était absolument l'avis de Maxence.
--Il faut aussi, ajoutait-il, que notre père soit furieusement riche.
Car, ne t'y trompe pas, ce n'est pas uniquement pour tes yeux bleus,
que ce Costeclar s'obstine à venir ici deux fois la semaine, empocher
une nouvelle avanie. Quelle dot énorme espère-t-il donc? Je veux lui
parler, moi, et tâcher de voir le fond de son sac.
Mais la confiance de Mlle Gilberte était médiocre en la diplomatie de
son frère.
--De grâce, suppliait-elle, ne te mêle pas de cette affaire.
--Si, si, ne crains rien, je serai prudent.
Sa résolution prise, Maxence se mit en sentinelle, et dès le
surlendemain, au moment où M. Costeclar descendait de voiture devant
la porte, il alla droit à lui:
--J'aurais à vous parler, monsieur, dit-il.
Si maître de soi que fût le brillant financier, il dissimula mal une
surprise qui ressemblait fort à une légère frayeur.
--Je monte chez vos parents, monsieur, répondit-il, et en attendant
votre père, avec lequel j'ai rendez-vous, je suis tout à vos ordres...
--Non, interrompit Maxence, ce que j'ai à vous dire ne doit être
entendu que de vous seul. Il est, ici près, un endroit où nous ne
serons pas interrompus...
Et il entraîna M. Costeclar jusqu'à la place Royale.
Une fois là:
--Vous tenez beaucoup à épouser ma soeur, monsieur... commença-t-il.
Pendant le trajet, M. Costeclar s'était remis. Il avait recouvré son
assurance. Toisant Maxence d'un regard fort peu amical:
--C'est mon plus ardent et mon plus cher désir, monsieur, répondit-il.
--Soit. Mais vous avez dû voir le peu de succès, pour ne pas dire
plus, de vos assiduités...
--Hélas!
--Et peut-être jugerez-vous comme moi qu'il serait d'un galant homme
de se retirer devant des... répugnances si positives.
Un mauvais sourire errait sur les lèvres blêmes de M. Costeclar.
--Est-ce mademoiselle votre soeur, monsieur, interrogea-t-il, qui vous
a chargé de cette communication?
--Non, monsieur.
--Connaissez-vous à mademoiselle votre soeur une inclination qui soit
un obstacle à la réalisation de mes espérances?
--Monsieur!...
--Permettez!... Ce que je dis là n'a rien d'offensant. Il se pourrait
fort bien qu'avant le jour où j'ai eu l'honneur de lui être présenté,
mademoiselle votre soeur eût déjà fixé son choix.
Il parlait si haut que Maxence, vivement, jeta les yeux autour de lui,
pour voir s'il n'était personne à portée d'entendre. Il n'aperçut
qu'un jeune homme que semblait absorber la lecture d'un journal.
--Enfin, monsieur, reprit-il, que répondriez-vous, si moi, le frère de
la jeune fille que vous prétendez épouser malgré elle, je vous sommais
de cesser vos assiduités.
Cérémonieusement, M. Costeclar s'inclina.
--Je vous répondrai, monsieur, prononça-t-il, que l'assentiment de
votre père me suffit. Ma recherche n'a rien que d'honorable. Il se
peut que j'aie déplu à mademoiselle votre soeur; c'est un malheur,
mais il n'est pas irréparable. Quand elle me connaîtra mieux, j'ose
espérer qu'elle reviendra sur d'injustes préventions. Je persisterai
donc.
Maxence n'insista pas. Si irrité qu'il fût du sang-froid de M.
Costeclar, il n'entrait pas dans ses vues de pousser plus loin.
--Il sera toujours temps, pensait-il, de recourir aux grands moyens.
Mais en rapportant à Mlle Gilberte cette conversation:
--Il est clair, disait-il, qu'il y a entre notre père et cet homme
une communauté d'intérêts dont le sens m'échappe. Quelles affaires
brassent-ils ensemble? En quoi ton mariage peut-il les servir ou leur
nuire? Il faudrait voir, s'informer, tâcher de découvrir ce qu'est au
juste ce Costeclar, que Dieu confonde!
Il se mit en campagne le jour même, et n'eut pas beaucoup à courir.
M. Costeclar était une de ces personnalités qui ne s'épanouissent qu'à
Paris, qui ne se rencontrent qu'à Paris, non plus que les chevaux de
fiacre et les demoiselles à chignon jaune.
Il connaissait tout le monde, et tout le monde le connaissait.
Il était bien connu à la Bourse et au passage de l'Opéra, dans tous
les grands restaurants dont il tutoyait les garçons, au contrôle des
théâtres, à toutes les agences de poules, et au _Cercle Européen_,
autrement dit _Club des Nomades_ dont il faisait partie.
Il s'occupait d'opérations de Bourse, c'était sûr. On le disait
intéressé pour un tiers dans une charge d'agent de change. Il faisait
beaucoup d'affaires avec M. Jottras de la maison Jottras et frère,
et avec M. Saint-Pavin, le directeur d'un journal très-répandu: _Le
Pilote financier_.
Ah! on savait encore qu'il avait, rue Vivienne, un magnifique
appartement, et qu'il avait successivement honoré de sa libérale
protection Mlle Sydney, des Variétés, et Mme Jenny Fancy, une dame
d'un certain âge déjà, mais posée de telle sorte qu'elle rendait à ses
amants en notoriété, ce qu'ils lui donnaient en bon argent.
Voilà ce que Maxence apprit du premier coup. Quant à des détails plus
précis, impossible d'en obtenir. A ses questions pressantes sur les
antécédents de M. Costeclar:
--C'est un fort honnête homme, répondaient les uns.
--C'est un simple faiseur, affirmaient les autres.
Mais tous s'accordaient à dire que c'était un «malin» qui ferait
«son affaire,» et qui la ferait sans passer par la police
correctionnelle...
Comment notre père et un tel homme peuvent-ils être si intimement
liés? se demandaient Maxence et sa soeur.
Et ils se perdaient en conjectures, lorsque tout à coup, et à une
heure où jamais il ne mettait les pieds chez lui, M. Favoral parut.
Jetant une lettre sur les genoux de sa fille:
--Voilà ce que je reçois de Costeclar, dit-il d'une voix rauque. Lis.
Elle lut:
«Permettez-moi, cher ami, de vous rendre votre parole. Par suite de
circonstances absolument indépendantes de ma volonté, je me vois
contraint de renoncer à l'honneur d'entrer dans votre famille.»
Qu'était-il arrivé?
Debout, au milieu du salon, le caissier du _Crédit mutuel_ tenait,
courbés sous son regard, sa femme et ses enfants, Mme Favoral toute
frissonnante, Maxence, dont la stupeur écarquillait les yeux, et Mlle
Gilberte, qui n'avait pas trop de toute sa volonté pour comprimer
l'explosion d'une joie immense.
Tout, en M. Favoral, cependant, trahissait bien plus l'effarement d'un
désastre que la rage d'une déception.
Jamais sa famille ne l'avait vu ainsi, blême, la cravate dénouée, les
cheveux collés aux tempes par la sueur...
--M'expliquerez-vous cette lettre? demanda-t-il enfin.
Et comme personne ne répondait, il la reprit, cette lettre, sur la
table ou Mlle Gilberte l'avait posée, et il se mit à la relire,
scandant chaque syllabe, comme s'il eût espéré découvrir à chaque mot
une signification cachée.
--Qu'avez-vous dit à Costeclar, reprit-il, que lui avez-vous fait pour
lui inspirer une telle détermination?
--Rien, répondirent Maxence et Mlle Gilberte.
L'espoir d'être enfin délivrée de cet homme donnait presque du courage
à Mme Favoral.
--Il a sans doute compris, fit-elle timidement, qu'il ne triompherait
pas des répugnances de notre fille...
Mais son mari l'interrompit.
--Non! prononça-t-il. Costeclar n'est pas un garçon à se préoccuper
des caprices ridicules d'une petite fille. Il y a autre chose, mais
quoi? Voyons, si vous le savez, les uns ou les autres, si vous le
soupçonnez seulement, dites, parlez!... Vous devez bien voir que mon
anxiété est affreuse.
C'était la première fois qu'il laissait ainsi paraître quelque chose
de ce qui se passait en lui; la première fois qu'il se plaignait.
--Il n'y a que M. Costeclar, mon père, dit Mlle Gilberte, qui puisse
vous donner les explications que vous nous demandez.
D'un geste découragé, le caissier du _Crédit mutuel_ branlait la tête.
--Crois-tu donc, répondit-il, que je ne l'ai pas déjà interrogé? C'est
en arrivant au bureau, ce matin, que j'ai trouvé sa lettre. Aussitôt,
j'ai couru chez lui, rue Vivienne. Il venait de sortir, et c'est
en vain que je suis allé le demander chez Jottras et au _Pilote
financier_. Ce n'est qu'à la Bourse, après trois heures de courses,
que je l'ai rejoint. Mais je n'ai obtenu de lui que des réponses
évasives et des explications qui n'en sont pas. Parbleu! il n'a pas
manqué de me dire que, s'il se retire, c'est qu'il est désespéré des
rigueurs de Gilberte.
Mais ce n'est pas vrai, je le sais, j'en suis sûr, je l'ai lu dans ses
yeux. Deux fois il a remué les lèvres comme pour tout avouer... et
puis, rien, il s'est tu. Et plus j'insistais, et plus il me semblait
mal à l'aise, embarrassé, inquiet, ému; plus il me faisait l'effet
d'un homme sous le coup de menaces qu'il n'ose pas braver...
Il dardait sur ses enfants un de ces regards obstinés qui cherchent la
vérité au fond des consciences.
--Si c'est vous qui l'avez éloigné, reprit-il, avouez-le moi
franchement, et je vous jure de ne pas vous adresser un reproche.
--Ce n'est pas nous.
--Vous ne l'avez pas menacé?
--Non!