M. Favoral paraissait atterré.

--Vous me trompez sans doute, dit-il, et je le souhaite. Malheureux!

vous ne savez pas ce que peut vous coûter cette rupture!

Et, au lieu de retourner à son bureau, il alla s'enfermer dans cette

petite pièce qu'il appelait son cabinet de travail. Et il n'en sortit

qu'à cinq heures, tenant sous le bras une liasse énorme de papiers

et disant qu'il était inutile de l'attendre pour dîner, qu'il ne

rentrerait que fort avant dans la nuit, si même il rentrait, forcé

qu'il allait être de regagner sa journée perdue.

--Qu'a votre père, mes pauvres enfants? s'écria Mme Favoral, jamais je

ne l'ai vu ainsi.

--Eh! répondit Maxence, la rupture de Costeclar fait sans doute

manquer quelque combinaison!

Mais cette explication ne le contentait pas plus qu'elle ne

satisfaisait sa mère. Lui aussi, il se sentait le coeur serré par

l'appréhension vague de quelque malheur. Mais lequel? Tous les

éléments faisaient défaut à ses conjectures. Non plus que sa mère, il

ne savait rien des affaires du caissier du _Crédit mutuel_, de ses

relations, de ses intérêts, de sa vie même, hors de la maison.

Et la mère et le fils se perdaient en suppositions aussi vaines que

s'ils eussent cherché la solution d'un problème sans en posséder les

termes.

D'un mot, Mlle Gilberte eût pu, croyait-elle, les éclairer.

A la sûreté du coup, à la foudroyante promptitude du résultat, elle

pensait reconnaître Marius de Trégars.

Elle reconnaissait l'homme qui ne parle pas, qui agit.

Informé de ce qui se passait, il était allé droit à M. Costeclar, et

de gré, ou de force, il lui avait arraché la promesse de se retirer

d'abord, puis le serment de garder le secret du motif de sa retraite.

Et l'orgueil de la jeune fille se délectait de cette victoire, de

cette preuve d'énergie puissante de l'homme qu'à l'insu de tous elle

avait choisi. Elle se plaisait à se représenter Marius de Trégars et

M. Costeclar en présence, l'un impérieux et hautain, autant qu'elle

l'avait vu tremblant et ému, l'autre plus humble encore qu'il n'était

arrogant près d'elle.

--Ce qui est sûr, se répétait-elle, c'est que je suis sauvée!

Et elle eût voulu être au lendemain, pour annoncer son bonheur au

très-involontaire et très-inconscient complice de Marius, le digne

maëstro Gismondo Pulci.

Le lendemain, M. Favoral semblait avoir pris son parti de

l'écroulement de ses projets, et le samedi suivant, c'est du ton de la

plaisanterie qu'il racontait que Mlle Gilberte l'emportait et qu'elle

avait trouvé le moyen de congédier son amoureux.

Mais si on l'observait attentivement, on découvrait en lui les

symptômes de soucis dévorants. Des rides profondes se creusaient le

long de ses tempes, ses yeux se cernaient; une continuelle tension

d'esprit contractait ses traits. Souvent, pendant le dîner, il

demeurait des minutes entières immobile, la fourchette en l'air, puis

il murmurait:

--Comment cela va-t-il finir?

Parfois, le matin, avant son départ pour le bureau, M. Jottras, de la

maison Jottras et frère, et M. Saint-Pavin, le directeur du _Pilote

financier_, le venaient visiter. Ils s'enfermaient et restaient des

heures en conférence, parlant si bas qu'on n'entendait même pas un

vague murmure à travers la porte.

--Votre père a de graves sujets d'inquiétude, mes enfants, disait Mme

Favoral, vous pouvez me croire, moi qui depuis vingt ans épie notre

sort sur sa physionomie.

Mais les événements politiques suffisaient à expliquer toutes les

inquiétudes.

On entrait dans la seconde semaine de juillet 1870, et les destinées

de la France se jouaient comme aux dés entre quelques incapacités

présomptueuses.

Était-ce la guerre avec la Prusse, ou la paix, qui allait sortir des

complications d'une politique puérilement astucieuse?

Les bruits les plus contradictoires imprimaient chaque jour à la

Bourse des oscillations furieuses, dont l'imprévu faisait crouler

les fortunes les mieux assises. Quelques paroles prononcées dans

un couloir par Émile Olivier avaient enrichi une douzaine de gros

joueurs, mais en avaient ruiné cinq cents petits. De tous côtés, le

crédit craquait.

Jusqu'à ce qu'un soir en rentrant:

--C'est décidé, dit M. Favoral, la guerre est déclarée.

Ce n'était que trop réel, et nul alors en France ne redoutait la

guerre. On avait tant exalté l'armée française, on avait tant répété

qu'elle était invincible, que nul, dans le public, ne mettait en doute

une série de victoires foudroyantes.

Hélas! le premier télégramme qui parvint à Paris annonçait une

défaite. On n'y voulait pas croire. Il fallut bien se rendre à

l'évidence. Les soldats avaient su mourir, mais les chefs n'avaient

pas su commander.

Et de ce moment, avec une rapidité vertigineuse, de jour en jour,

d'heure en heure, plutôt, les nouvelles fatales se succédèrent.

Comme un fleuve qui rompt ses digues, la Prusse se ruait sur la

France. Bazaine était cerné sous Metz, et la capitulation de Sedan

mettait le comble à tant de désastres.

Enfin, le 4 septembre, la République fut proclamée.

Le 5, quand le signor Gismondo Pulci se présenta rue Saint-Gilles pour

donner sa leçon, il avait la figure à ce point bouleversée, que Mlle

Gilberte ne put s'empêcher de lui demander ce qu'il avait.

Il se dressa, sur cette question, et menaçant le ciel de son poing

crispé:

--J'ai, répondit-il, que l'implacable fatalité ne se lasse pas de me

persécuter! J'avais surmonté tous les obstacles, j'étais heureux,

j'entrevoyais un avenir de fortune et de gloire, j'y touchais,

l'affreuse guerre éclate!...

Pour le digne maëstro, l'épouvantable catastrophe n'était évidemment

qu'un nouveau caprice de sa destinée, à lui.

--Que vous arrive-t-il? demanda la jeune fille réprimant un sourire.

--Il m'arrive, signora, que je perds mon élève bien-aimé. Il

m'abandonne, il me fuit. C'est en vain que je me suis jeté à ses

pieds, mes larmes n'ont pu le retenir. Il va se battre, il part, il

est soldat!...

Alors il fut donné à Mlle Gilberte de voir clair en son âme. Alors

elle comprit combien absolument elle s'était livrée, et à quel point

elle avait cessé de s'appartenir.

Sa sensation fut atroce, telle que si tout son sang se fût écoulé

soudainement par ses artères ouvertes.

Elle pâlit, ses dents se choquèrent et elle parut si près de se

trouver mal, que le signor Pulci bondit jusqu'à la porte, en criant:

--A moi! au secours! Elle se meurt!...

Épouvantée, Mme Favoral accourait.

Mais déjà, grâce à une toute-puissante projection de volonté, la jeune

fille avait réussi à se remettre, et souriant d'un pâle sourire:

--Ce n'est rien, maman, dit-elle... Une douleur soudaine... au coeur;

déjà elle est passée.

Le digne maëstro s'arrachait les cheveux. Attirant Mme Favoral dans

l'embrasure de la croisée:

--C'est moi, disait-il, qui, par l'aveu de mes malheurs inouïs, l'ai

ainsi bouleversée. Monstrueux égoïste, je n'ai pas su ménager son

exquise sensibilité.

Elle n'en voulut pas moins prendre sa leçon comme d'ordinaire, et

elle recouvra assez de sang-froid pour faire causer encore le signor

Gismondo, et en obtenir tout ce que lui avait confié cet élève qu'il

regrettait tant.

C'était peu de chose. Il savait que son élève était allé, comme le

premier venu, rue du Cherche-Midi, qu'il y avait signé un engagement,

et qu'on lui avait donné une feuille de route pour rejoindre un

régiment en formation aux environs de Tours.

De sorte qu'en se retirant:

--Ce ne sera rien, dit l'excellent maëstro à Mme Favoral, la signora

est tout à fait remise, et gaie comme un pinson.

Enfermée dans sa chambre, la signora pleurait à chaudes larmes.

Elle essayait de se raisonner et n'y pouvait parvenir. Jamais

l'étrangeté de sa situation ne lui était si nettement apparue. Elle se

répétait avec un réel effroi qu'il y avait de la folie, dans ce fait

de s'être ainsi attachée à un inconnu, et que pareille chose ne

s'était jamais vue. Elle se demandait comment elle avait pu se laisser

envahir par ce grand amour, qui était devenu sa vie même... A quoi

bon! Il ne dépendait plus d'elle que ce qui était ne fût pas.

Et songeant que Marius de Trégars allait quitter Paris, être soldat,

se battre, mourir peut-être, elle se sentait prise de vertige et elle

n'apercevait plus autour d'elle que le vide, le désespoir, le néant.

Mais plus elle réfléchissait, moins elle s'expliquait que Marius s'en

fût remis au seul hasard des bavardages du signor Pulci pour lui faire

connaître sa détermination.

--C'est inadmissible, pensait-elle. Il est impossible qu'avant de

s'éloigner il ne cherche pas à me voir.

Et bien pénétrée de cette idée, elle essuya ses yeux et alla s'établir

près d'une fenêtre ouverte du salon, toute occupée, en apparence, d'un

ouvrage de tapisserie, concentrant, en réalité, toute son attention

sur la rue.

Les passants y étaient bien plus nombreux que de coutume. Les derniers

événements avaient remué Paris jusqu'en ses plus sombres profondeurs,

et, comme des flancs d'un volcan en travail, toutes les scories

sociales montaient à la surface. Des gens d'allure inquiétante

sortaient des maisons et vaguaient par la ville. Tous les ateliers

étaient abandonnés, et les gens erraient à l'aventure, la stupeur ou

l'effroi peints sur le visage.

Mais c'est en vain que parmi cette foule, Mlle Gilberte cherchait

celui qu'elle espérait. Les heures s'écoulaient, et le découragement

la gagnait, quand tout à coup, vers la brune, au détour de la rue de

Turenne...

--C'est lui!... cria une voix au-dedans d'elle-même.

C'était M. de Trégars, en effet. Il se dirigeait vers le boulevard

Beaumarchais, lentement, les yeux levés...

Palpitante, la jeune fille se dressa. Elle était dans une de ces

crises où le sang qui afflue au cerveau étouffe tout calcul.

Inconsciente, en quelque sorte, de ses actes, elle se pencha sur

l'appui de la fenêtre, et adressa à Marius un signe qu'il comprit

bien, et qui lui disait: «Attendez, je descends.»

--Où vas-tu? chère fille, demanda Mme Favoral, en voyant Mlle Gilberte

mettre son chapeau.

--Jusque chez la mercière, maman, chercher une nuance qui me manque...

Mlle Gilberte ne sortait pas seule, mais il lui arrivait assez souvent

de descendre dans le quartier, pour quelque petite commission.

--Veux-tu que la bonne t'accompagne? fit Mme Favoral.

--Oh! ce n'est pas la peine.

Elle s'élança dans l'escalier et une fois dehors, sans souci des

regards qui peut-être l'épiaient, elle marcha droit à M. de Trégars,

qu'elle apercevait arrêté au coin de la rue des Minimes.

--Vous partez? lui dit-elle en l'abordant.

Elle était trop émue pour discerner son émotion, à lui, bien évidente,

cependant.

--Il le faut! répondit-il.

--Oh!...

--Quand la France est envahie, la place d'un homme de mon nom est où

l'on se bat.

--Mais on se battra à Paris.

--Paris a quatre fois plus de défenseurs qu'il n'en faut. C'est au

dehors que les soldats manqueront.

Ils s'en allaient à petits pas en parlant ainsi, le long de la rue des

Minimes, une des rues les plus solitaires qui soient à Paris, et on

n'y voyait à cette heure que cinq ou six soldats qui causaient, assis

devant la porte de la caserne.

--Si pourtant je vous priais de ne pas partir, reprit Mlle Gilberte,

si je vous suppliais... Marius?...

--Je resterais, répondit-il d'une voix troublée, mais ce serait trahir

mon devoir et manquer à l'honneur, et le remords pèserait sur notre

vie tout entière... Maintenant, commandez, j'obéirai...

Ils s'étaient arrêtés, et jamais à les voir ainsi debout, l'un près de

l'autre, affectueux, familiers, jamais on n'eût voulu croire

qu'ils s'adressaient la parole pour la première fois. Ils ne s'en

apercevaient pas, tant l'imagination toute-puissante faisant son

oeuvre, ils en étaient arrivés, en dépit de l'absence, à l'entente de

l'intimité.

Après un moment de douloureuse réflexion:

--Je ne vous demande plus de rester, Marius, prononça la jeune fille.

Il lui prit la main, et la portant à ses lèvres:

--Ah! je n'attendais pas moins de votre courage, s'écria-t-il, ivre

d'amour.

Mais il se maîtrisa, et d'un ton plus calme:

--Grâce à l'indiscrétion de Pulci, reprit-il, j'espérais vous

apercevoir, mais non avoir le bonheur de vous parler... Je vous ai

écrit...

Il tira de sa poche une large enveloppe, et la remettant à Mlle

Gilberte:

--Voici la lettre que je vous destinais, poursuivit-il. Elle en

renferme une seconde, que je vous prie de conserver soigneusement, et

de n'ouvrir que si je ne revenais pas. Je vous laisse, à Paris, un ami

dévoué, le comte de Villegré. Quoi qu'il vous arrive, adressez-vous à

lui en toute confiance comme à moi-même...

Toute chancelante, Mlle Gilberte s'appuyait au mur.

--Quand partez-vous? interrogea-t-elle.

--Ce soir même... D'un moment à l'autre les communications peuvent

être interrompues.

Admirable de douleur, mais aussi d'énergie, la pauvre jeune fille se

redressa.

--Partez-donc, lui dit-elle, ô mon unique ami, partez, puisque

l'honneur commande... Mais n'oubliez pas que ce n'est pas votre vie

seule que vous allez risquer...

Et craignant d'éclater en sanglots, elle s'enfuit, et arriva rue

Saint-Gilles, quelques instants seulement avant son père, qui était

allé aux nouvelles.

Celles qu'il avait recueillies étaient sinistres.

De même que la marée montante, les Prussiens s'étendaient et

approchaient, lentement, mais incessamment. On comptait leurs étapes,

on pouvait dire le jour et l'heure où leur flot viendrait battre les

murs de Paris.

Aussi était-ce à tous les chemins de fer un prodigieux entassement

de gens qui voulaient partir à tout prix, n'importe comment; dans le

wagon des bagages, au besoin, et qui, certes, ne partaient pas comme

Marius de Trégars pour courir à l'ennemi.

L'un après l'autre, M. Favoral avait vu s'envoler presque tous les

gens qu'il connaissait.

Le baron, la baronne de Thaller et leur fille étaient allés

s'installer en Suisse. M. Costeclar visitait la Belgique. L'aîné des

MM. Jottras achetait en Angleterre des fusils et des cartouches. Et si

le plus jeune des MM. Jottras et M. Saint-Pavin du _Pilote financier_

restaient à Paris, c'est que la galante influence d'une dame dont ils

taisaient le nom leur avait fait obtenir du gouvernement des marchés

avantageux.

Aussi les perplexités du caissier du _Crédit mutuel_ étaient grandes.

Le jour du départ du baron et de la baronne de Thaller:

--Prépare nos malles, commanda-t-il à sa femme, la Bourse va fermer,

le _Crédit mutuel_ se passera bien de moi...

Mais le lendemain ses indécisions le reprirent. Ce que Mlle Gilberte

croyait deviner, c'est qu'il mourait d'envie de partir seul, sans sa

famille, et qu'il n'osait. Il hésita si bien qu'un beau soir:

--Tu peux défaire les malles, dit-il à sa femme. Paris est bloqué, on

ne sort plus.

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 25 / 44 题